LA LITTÉRATURE (JEUNESSE) #4
Cette chronique est très spéciale.
D’abord parce que le blog a très exactement quinze ans, aujourd’hui même. Le tout premier article de Cannibales Lecteurs, consacré à la revue Collection, a été publié le 24 mai 2011.
Ensuite parce que c’est le millième article à paraître sur ce blog. Pas la millième chronique, puisqu’il y a eu quelques publications connexes, des annonces de vacances, une poignée d’explications ou de justifications. Mais tout de même, mille articles, ce n’est pas rien. Ça en fait, des mots.
Enfin parce que cette chronique est la dernière du blog.
Cet article vient tout à la fois mettre un point final à la série des Livres qui comptent et faire tomber le rideau du blog. Il fallait bien que cela s’arrête un jour, pour de bon.
Par le passé, il y a déjà eu des pauses, des doutes, des reprises plus ou moins convaincues. La manière de parler et de défendre la littérature sur Internet a beaucoup changé. La forme tend à prendre le pas sur le fond. Il faut montrer sa gueule, faire des blagues, surjouer ses réactions, être dans l’émotion plus que dans la réflexion, dans l’impulsion plutôt que dans l’argumentation. Si ça fait lire, tant mieux. Mais cela ne m’intéresse pas. Je ne m’y retrouve pas.
Toutefois, je ne voulais pas m’arrêter n’importe comment. Plutôt qu’un abandon, j’avais envie d’une vraie conclusion. J’y ai longuement réfléchi.
Et puis, il y a eu ce client, et sa demande : « Donnez-moi le livre qui a changé votre vie. » Les nombreuses réponses qui me sont venues pour répondre à cette question insoluble. Et l’idée d’une rubrique spéciale sur le blog pour leur donner vie et sens.
Je me suis longtemps demandé comment conclure la rubrique des Livres qui comptent. Sur quel livre, et avec quel auteur. J’avais prévu d’en aborder beaucoup d’autres. Anne-Laure Bondoux, David Vann, Jean-Marie Blas de Roblès, Marie-Aude Murail, Richard Wagamese, Éric Vuillard, Antoine Wauters… Ils ont tous compté, chacun à leur manière. Mais aucun, depuis que je l’ai découvert et jusqu’à aujourd’hui, autant que Timothée de Fombelle. Et aucun livre n’a sans doute été aussi déterminant dans mon parcours de lecteur, de libraire, et d’être humain, que Vango.

J’ai déjà beaucoup parlé de Timothée de Fombelle sur ce blog. Et j’ai déjà chroniqué Vango. Des mots choisis il y a un peu plus de douze ans, je n’en enlève aucun (hormis ceux qui contextualisaient la sortie du livre dans sa version intégrale à l’époque, et qui n’ont plus de sens aujourd’hui.) Je les garde, tous, et je crois en chacun avec la même passion, le même enthousiasme, la même admiration qu’alors. Vous pourrez les lire à la suite de ce message, enrichis de quelques autres qui me sont venus en reprenant cette chronique.
Je vous remercie infiniment de m’avoir lu, de m’avoir parfois répondu et, ce faisant, d’avoir donné du sens à cet espace dédié à la littérature et à l’imaginaire sous toutes ses formes.
Continuez à lire. Continuez à faire lire. Soutenez les libraires, les passeurs. Ne renoncez pas aux livres. Ne renoncez jamais à la culture, sous toutes ses formes. Dans les temps sombres qui sont les nôtres, faire œuvre d’esprit devient un acte de résistance.
Pour ma part, je vais essayer d’emprunter d’autres chemins. On se recroisera peut-être, qui sait ?
En attendant, prenez soin de vous, et encore une fois, merci pour tout.
Vango est une pure merveille.

Allez, je dis le mot : un chef d’œuvre, du genre qui balaie les frontières et nie les étiquettes.
Dans une littérature contemporaine qui tourne beaucoup autour du nombril ou qui peine à voir plus loin que le bout de son jardin, Vango ressemble à une aberration, ou tout le moins à une contradiction.
Il s’agit, en effet, d’un immense roman d’aventures comme on n’en fait presque plus, qui ressuscite avec panache l’esprit de Dumas ou de Jules Verne, avec ses voyages à travers le monde (entre les îles Éoliennes, la France, l’Écosse, l’Allemagne, le Brésil, les États-Unis et la Russie), ses enjeux dramatiques aussi puissants qu’universels (la quête de soi et de ses origines, l’héritage familial, l’amour, la vengeance, la peur…), ses engins fascinants (les zeppelins, qui hantent le récit jusque sur la magnifique couverture du roman), sa manière audacieuse de jouer avec l’Histoire et de la mettre en perspective, et ses personnages flamboyants, trop nombreux pour être tous cités ici.
Qu’il suffise de savoir que, d’Ethel à la Taupe en passant par Boulard, le terrifiant Voloï Victor ou le père Zefiro – sans parler des personnages réels, notamment Hugo Eckener et Joseph Staline (rien de moins !!!) -, ils sont tous inoubliables.
Vango, c’est aussi le style de Timothée de Fombelle, plein de force, d’énergie et de poésie, qui manipule la grande gamme des sentiments humains avec finesse et clairvoyance, sans jamais céder au manichéisme. Personne, dans cette histoire, n’est tout blanc ou tout noir, et chaque personnage a sa profondeur et sa richesse, ses éclats et ses zones d’ombre, qu’il soit héroïque ou effroyable, important ou secondaire.
Puis il y a l’humour du romancier également, qui réserve de nombreuses scènes de comédie irrésistibles en jouant volontiers la carte de l’ironie, avec encore une fois une élégance et une intelligence confondantes.




Voilà, Vango, c’est tout cela, et bien d’autres choses encore, que vous pouvez mettre entre les mains de vos ados, mais pas avant douze ou treize ans tout de même. L’intrigue s’avère extrêmement foisonnante, en péripéties comme en personnages, elle nécessite du temps et de la patience. Et sa structure, non linéaire, qui multiplie les allers-retours dans le temps, appelle à être attentif, bien concentré – en un mot, d’être un lecteur pleinement impliqué dans son geste de lecture.
Mais c’est cela qui est particulièrement beau dans la littérature de Timothée de Fombelle. Ses livres sont de ces œuvres qui considèrent les enfants comme des lecteurs à part entière, doués d’intelligence et de sentiments, et pas comme des êtres un peu simplets sous prétexte qu’ils/elles mesurent moins d’un mètre cinquante, qu’ils n’ont pas encore mué, qu’elles se coiffent encore avec des couettes, ou parce qu’elles/ils préfèrent jouer aux Lego ou se passionner pour les poneys plutôt que déprimer devant les informations d’une planète qui tourne de moins en moins rond.

C’est pour cette raison, sans doute, que ses romans touchent autant de gens, et pas seulement les plus jeunes. Timothée se plaît à raconter que, dans les salons, il voit défiler devant lui autant de lecteurs adultes qu’adolescents, tous aussi passionnés les uns que les autres.
Vango, comme toutes ses autres grandes fresques (Tobie Lolness, Le Livre de Perle, Alma), brise aisément les frontières superficielles qui seraient censées séparer les livres « pour les enfants » des livres « pour les grands ». De la même manière qu’on peut lire Les Misérables à treize ans, on peut se délecter de Vango à trente, quarante, cinquante ans – sans limite d’âge et sans honte mal placée, vous m’aurez compris.


D’ailleurs, comme un symbole, ce merveilleux diptyque (lors de sa parution initiale chez Gallimard-Jeunesse, Vango est effectivement sorti en deux tomes) est également disponible dans la célèbre collection Folio. La blanche, « pour les grands » (avec des photos de Stanley Kubrick en guise de couverture, excusez du peu).
Une formidable invitation à se plonger corps et âme en littérature, quel que soit son âge, au mépris de toutes les frontières, pour le simple plaisir de s’envoler parmi les mots, de grandir au milieu des phrases, de voyager à travers les chapitres.
Sans doute l’une des plus belles manières de vivre…

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