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Les livres qui comptent #31 : Le Quatrième mur, de Sorj Chalandon

LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #10

31 octobre 2013, librairie le Comptoir des Mots, Paris. Soir de rencontre littéraire.

L’invité du jour est Sorj Chalandon. Journaliste renommé, ancien grand reporter de guerre pour Libération s’étant illustré par des papiers puissants et percutants sur l’Irlande ou le Liban, désormais au Canard Enchaîné, il a commencé à tremper sa plume dans l’encre de la fiction en 2005 avec Le Petit Bonzi, roman d’inspiration autobiographique racontant l’enfance maltraitée d’un jeune garçon bègue, qui rencontre un beau succès.
Son deuxième roman, Une promesse, remporte le prix Médicis. Le nom de Chalandon s’installe déjà dans le paysage littéraire français. Son troisième roman, Mon traître, qui s’inspire de son expérience irlandaise, l’impose définitivement en 2008, très vite conforté par La Légende de nos pères (2009) et Retour à Killybegs (2011), lauréat du Grand Prix de l’Académie Française qui vient former un diptyque avec Mon traître.

Autant dire qu’en 2013, le nom du bonhomme fait référence. Toujours nourris de sa vie tout en prenant une distance salutaire par le biais de la fiction, ses livres sont attendus, et lus avec passion par un public désormais très large. Tous les deux ans, Sorj Chalandon fait partie du grand train de la rentrée littéraire d’automne dont il est systématiquement une tête d’affiche, et il ne fait guère de doute à nombre d’observateurs que d’autres récompenses l’attendent ; dont, sans doute, la plus prestigieuse en France (quoi qu’on en pense) : le prix Goncourt.

Paru fin août de cette même année, son nouveau roman, Le Quatrième mur, embrase la presse comme le cœur des lecteurs – dont de nombreux libraires qui lui sont férocement fidèles. Retenu sans surprise dans la première sélection du Goncourt, ce livre en devient l’un des favoris.
Pourtant, le 31 octobre 2013, (mauvaise) surprise : Le Quatrième mur est éjecté de la troisième et dernière sélection, où il était attendu en toute logique. Écarté au profit de sa consœur de Grasset Karine Tuil (caution féminine du quatuor final), de Jean-Philippe Toussaint (autre habitué de la rentrée d’automne), et surtout de Pierre Lemaître, auteur de polars passé à la littérature « blanche » avec un roman très remarqué, à la fois populaire et d’une grande tenue, Au revoir là-haut – qui rafle le prix une semaine plus tard.

Lorsqu’il arrive ce soir-là au Comptoir, accompagné par son directeur commercial qui a tenu à venir le soutenir pour l’occasion, Sorj Chalandon ne montre rien de sa déception. (Elle est pourtant réelle, et légitime, car s’il est bien une année où il aurait mérité le Goncourt, c’est cette année-là, pour ce roman-là.)
Il est égal à lui-même : cordial, chaleureux, volontiers taquin, l’œil pétillant mais jamais loin de verser une larme lorsque les émotions le submergent. Prêt à faire vibrer les quelque 90 personnes qui se sont entassées dans la librairie, prêt à défendre chaque mot de son texte comme s’ils étaient tous ses enfants, et à nous faire passer sans crier gare du rire au sanglot contenu. Il est comme ça, Sorj. Entier, à fleur de peau, volcanique et ultra-sensible. On peut autant l’admirer que le trouver horripilant. Il s’en fout, il assume.

Je suis, moi, comme un gamin ce soir-là. Fier, heureux, et très intimidé. Parce que ma rencontre avec son écriture comme avec ses histoires a constitué une déflagration majeure dans ma vie de lecteur. Cela n’a rien de très original, nous sommes un certain nombre à vibrer comme des diapasons au moment d’ouvrir un de ses livres.
Pour moi, tout commence par la langue : directe sans être épurée ni appauvrie, elle cherche sans relâche le mot juste pour aller toucher droit au cœur des émotions. Au détour de chacune de ses phrases, il y a un petit garçon prisonnier qui cherche à s’échapper par tous les moyens à sa chambre de souffrance. Le style de Chalandon est de ceux qui donnent envie d’en faire des citations, puissantes et intemporelles.
Et puis, bien sûr, il y a les sujets qu’il choisit d’aborder, qui le touchent au premier chef mais qu’il parvient à partager, à rendre accessibles et universels, alors même qu’il s’agit souvent de thèmes très difficiles.


« L’idée de Sam était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne… »


Le Quatrième mur nous propulse en pleine guerre du Liban, à l’orée des années quatre-vingt, alors que le conflit fait déjà rage depuis le milieu de la décennie précédente. 1982 est une année particulièrement importante et tragique de cette guerre, entre l’invasion du Liban par Israël en juin et l’horreur absolue du massacre des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila en septembre.
C’est sur cette scène ensanglantée que Chalandon, à travers son protagoniste metteur en scène, entreprend de monter son théâtre d’utopie. Le contraste entre les deux est saisissant. D’un côté, la violence, la haine, la peur qui peut surgir à chaque instant ; de l’autre, le partage, l’écoute, l’apprentissage de l’autre et de ses différences, autant de valeurs magnifiées par l’art.

Fatalement, on s’attache à chaque effort démesuré que Georges (je vous laisse déduire ce que vous voulez de la proximité du prénom du protagoniste avec celui de l’auteur) produit pour créer sa petite bulle de paix et de tolérance au milieu des bombes et des rafales de mitraillettes. Toute la puissance de Chalandon est de parvenir à nous faire croire à ce combat que la part la plus réaliste de notre esprit sait perdu d’avance, mais que toute notre âme a désespérément besoin de voir couronné de succès.
Bien sûr, Le Quatrième mur devient, en creux, un éloge éperdu de l’écriture. Comme chemin de résilience, comme réponse à la barbarie, comme ouverture sur le monde. Une petite flamme ô combien fragile, sans cesse vacillante, mais qu’on ne peut jamais totalement souffler.

Une flamme qui ressemble à Antigone, l’héroïne antique choisie par le romancier comme figure métaphorique de résistance, quel qu’en soit le prix. Antigone, sublimée par la plume de Jean Anouilh, dans une pièce elle-même porteuse d’une charge symbolique très forte – créée à Paris en février 1944, en pleine occupation allemande, elle provoqua autant de lectures et d’interprétations qu’il y avait d’opinions à l’époque, considérée comme un chant de résistance pour certains, tandis que d’autres y voyaient une validation de la Collaboration ou une affirmation définitive de l’ordre sur le chaos…
Chalandon, bien sûr, prend le parti d’Antigone dans son roman. Antigone la résistante, qui croit en ses idées et défend ses convictions jusqu’au bout, au mépris de sa propre vie. Antigone qui nous prend par la main, portée par les mots d’Anouilh, pour se dresser au milieu des ruines en criant sa foi absolue dans la liberté.

Mais Le Quatrième mur percute aussi par son versant sombre. Car, dans le chaos qui sert de quotidien au Liban, Georges le porteur de paix tombe peu à peu amoureux de la guerre. Le roman livre une réflexion tragique et étourdissante sur la fascination que la violence exerce sur les hommes. Chalandon nous aspire inexorablement dans ce vortex fatal en nous confrontant à la plus fondamentale des questions : face à ces mêmes extrêmes, que ferions-nous, quels choix ferions-nous, quels armes prendrions-nous ?
On sort de ce texte ébranlé, bouleversé, partagé comme rarement entre espoir et désespoir, obligé de jouer les funambules entre des sentiments déchirants. Mais enrichi de ces émotions brutes et solaires qui puisent au cœur de la vie.

P.S.: pour Le Quatrième mur, Sorj Chalandon a reçu le Prix Goncourt des Lycéens. Une récompense offerte par de jeunes lecteurs qui, à la réflexion, en vaut beaucoup d’autres…

Françoise Gillard, bouleversante Antigone dans une mise en scène moderne très réussie de la pièce d’Anouilh à la Comédie Française, lors de la saison 2012-2013

Prochain rendez-vous le dimanche 24 mai,
pour une chronique très spéciale !

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