BOULIMIES ADOLESCENTES #1
J’ai treize ans. Je suis en vacances d’été avec ma famille dans les Alpes. En général, nous y restons assez longtemps, un mois, parfois plus. Dans ces cas-là, les réserves de lecture que j’ai amenées s’avèrent insuffisantes. J’en profite parfois pour quémander d’autres livres, soit à la maison de la presse du village de haute montagne où nous résidons (mais qui, entre les SAS de Gérard de Villiers et les romances rose bonbon de Barbara Cartland, n’a souvent pas grand-chose d’intéressant à proposer), soit dans la librairie de Briançon où nous allons nous balader les jours de grisaille.
(Certains de mes livres qui comptent, et un auteur américain majeur en particulier, me parviendront de cette manière… mais chut ! Ce sont d’autres histoires, à venir dans de prochaines chroniques…)
Il m’arrive aussi d’aller fourrer mon nez dans la pile de mon frère. Cinq ans de plus que moi, une tête extrêmement bien faite (c’est un euphémisme), et donc des lectures bien loin de mes capacités.
Sauf, au moins, en une occasion.

Je l’ai repéré très vite au pied de son lit. Un pavé énorme, collection Bouquins, plus de 1200 pages en papier bible. Le nom de l’auteur m’a attiré, le titre du roman aussi, l’un et l’autre célébrissimes. À tous points de vue, c’est un monstre. Une référence si incontournable qu’on en connaît tous des bribes, même très jeune, tant ses personnages font partie de l’inconscient culturel collectif en France (et même ailleurs, notamment depuis le succès international de son adaptation en comédie musicale).
Un jour, la curiosité étant devenue trop forte, je n’y tiens plus :
« Tu crois que je pourrais le lire, moi aussi ? »
Si mon frère m’avait pris de haut, s’il avait seulement hésité, je n’aurais sans doute pas osé franchir le pas. Mais il répond très vite, et très simplement :
« Bien sûr. »
Comme il vient juste de le terminer, il me recommande juste de parcourir en accéléré la reconstitution de la bataille de Waterloo, qui est fort longue et risque de m’ennuyer, hormis un chapitre très important pour la suite de l’intrigue. Et pour le reste, aucun problème !
Voilà comment, à treize ans, je me plonge dans Les Misérables, de Victor Hugo.
Comment je me retrouve confronté à la colère gigantesque de Jean Valjean, libéré du bagne après le vol d’un pain lui ayant valu dix-neuf ans d’enfermement, et condamné à y retourner par le policier Javert, persuadé qu’un tel homme ne peut que rechuter.
Comment j’accompagne, à la suite d’un geste de générosité hors du commun, la marche lente mais prodigieuse de Valjean vers la rédemption.
Comment je sauve avec lui Cosette des griffes des horribles Thénardier.
Comment, quelques années plus tard, nous nous retrouvons côte à côte dans un Paris vertigineux qui prend les armes pour se libérer de l’oppression du pouvoir royal, toujours aussi violent, toujours aussi inique, Paris porté par un idéal voué à l’échec mais persuadé de sa nécessité.
Comment je vois Marius Pontmercy tomber amoureux de Cosette devenue jeune femme, sous les yeux jaloux mais résignés et dévoués d’Éponine, fille des Thénardier.
Comment je suis (du verbe suivre comme du verbe être) Gavroche dans les rues de Paris, dont il est, gamin de Paname, le seul et vrai propriétaire, jusqu’à ce jour funeste où un poème jeté avec insolence à la face des soldats le voit fauché en pleine gloire.

Les Misérables est pour moi beaucoup plus qu’un livre qui compte. C’est une des plus grandes lectures de mon histoire de lecteur. C’est un monument, un pilier inébranlable, une profession de foi vibrante dans la puissance inégalable de la littérature. Victor Hugo a réussi un exploit insurpassable : tout mettre dans un seul livre, absolument tout, oser un roman total dont la virtuosité, la grandeur et la rage en font bien plus qu’un roman – une pièce de théâtre assez large pour y accueillir le monde entier, un poème dont chaque phrase est un vers enflammé, une toile de maître dont les images s’animent et les couleurs s’embrasent dans un incendie d’intelligence, de générosité et de saine révolte.
Avoir eu le privilège de faire l’expérience des Misérables à treize ans, un âge ô combien sensible, suspendu entre l’enfance et l’adolescence, entre l’insouciance et la responsabilité, est une chance dont je ne me remettrai jamais, et tant mieux !

Laisser un commentaire