ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #10
Il arrive dans une carrière de libraire que l’on s’emballe sans que l’on sache très bien pourquoi, ni si c’est bien raisonnable. C’est souvent une affaire de (bon) moment, de rencontre, d’un besoin d’inattendu ou de changement de paradigme. Cela peut être une combinaison de tous ces facteurs à la fois, comme ce fut le cas pour moi avec le duo formé par Denis Bretin et Laurent Bonzon – dit Bretin & Bonzon, ou tout simplement les Bret’Bonz’.


Tout a commencé, encore une fois, avec une représentante de maison d’édition…
Ou plutôt non. Il faut remonter un peu plus loin dans le temps. Deux ans auparavant, pour être précis.
À cette époque, les éditions Baleine, qui venaient de relancer la série du Poulpe, avaient eu envie de créer une collection de romans fantastiques mettant en scène des chasseurs de monstres, qui œuvraient à notre époque sous le haut commandement de Hugo Van Helsing, descendant de l’illustre Abraham du même nom, bien connu pour avoir traqué certain vampire de Transylvanie venu faire du tourisme sanguin à Londres.
Cette série éphémère (douze volumes seulement), réunie sous le titre global Club Van Helsing, fonctionnait selon un principe simple : pour chaque tome, un auteur différent, un monstre différent. L’occasion de rassembler quelques noms plus ou moins intéressants du genre (de Pierre Pelot à Catherine Dufour en passant par Johan Heliot et Maud Tabachnik), parmi lesquels Bretin & Bonzon.

Jamais les derniers quand il s’agissait de faire les marioles et, si possible, de ne pas faire comme tout le monde, les deux compères avaient choisi comme monstre… le Blob. Leur opus, Mickey Monster, était un pur régal, mêlant noirceur et humour, terreur et ironie, pour une réflexion loin d’être bête sur la monstruosité (tant qu’à faire).
En 2007, je comptais parmi mes collègues un joyeux trublion nommé Chrystostome, qui est depuis devenu un ami fidèle ainsi qu’un auteur de littérature pour la jeunesse aussi prolifique que déjanté, avec une prédilection… pour les histoires à faire peur, avec des monstres dedans. Ben oui, on ne se refait pas.
Tant et si bien que nous avions organisé de concert une rencontre à la librairie avec une partie de la bande du Club Van Helsing. Denis Bretin était venu seul, ce qui ne l’avait pas empêché de nous régaler autant que le roman écrit avec son compère lyonnais. De quoi donner envie de se retrouver, à l’occasion, en plus petit comité, autour d’un autre de leurs livres.

Et donc, en 2009, quand L., notre représentante des éditions du Masque, se présente à son rendez-vous avec, dans son book, la fiche de présentation de Sentinelle, nous nous sommes mettons tout simplement à hurler de bonheur.
Non, mais vraiment, en fait. De quoi sidérer notre interlocutrice, croyant d’abord à une blague, puis comprenant que nous sommes tout à fait sérieux lorsque nous lui répétons notre envie d’inviter les deux auteurs à la librairie pour parler de leur nouveau roman. Sans en avoir lu la moindre ligne, sur la simple mention de leurs noms, et avec la certitude absolue que, de toute façon, nous ne pourrions qu’adorer.
L. empoigne donc son téléphone sur-le-champ pour appeler l’éditrice du Masque, lui faire part de notre démonstration de folie et de notre proposition. Hélène, l’éditrice en question, embraye aussi sec, et propose que nous nous voyions dès que possible pour en discuter. Rendez-vous est pris pour quelques jours plus tard. Nous ne nous étions jamais rencontrés ; ce fut une soirée mémorable, à base de picon-pierre et de tranches de teckel fumé (les intéressés comprendront – et je ne parle pas des teckels !), et le début d’une véritable amitié.
Amitié à laquelle se sont joints très naturellement Denis Bretin et Laurent Bonzon, suite à la rencontre que nous avons effectivement organisée pour la sortie de Sentinelle, et qui nous a valu d’autres belles soirées, publiques ou privées, au cours des années suivantes.
Bon, très bien. Et Sentinelle, alors, de quoi est-ce que ça cause ?
Ce lundi 10 septembre 2001, il fait beau à New York. Ari Fliakos, pasteur de l’Église du Christ repentant, quitte la chapelle St Jean Chrysostome située au deuxième sous-sol de World Trade Center I, à peine troublé par le dernier appel téléphonique d’une de ces âmes égarées qu’il s’efforce, à distance, de remettre dans le droit chemin. Et pourtant. Après avoir prononcé des paroles dans une langue incompréhensible, Angela Wayne, croyante en perdition, a débité une liste de 2985 noms parmi lesquels Ari Fliakos n’en a reconnu qu’un seul : le sien.
Le pasteur n’entendra plus jamais parler d’Angela Wayne. Le lendemain, mardi 11 septembre 2001, peu après avoir repris sa veille spirituelle et solidaire à la chapelle St Jean Chrysostome, la tour WTC I l’engloutit dans sa chute.
Trois ans plus tard, les agents Pills et Grossmann, brillants éléments de la cellule Etude et surveillance 9/11 formée après les attentats afin de centraliser et d’analyser toutes les données connexes aux activités des deux tours avant le drame, dénichent un document audio référencé 6996XDC-WTC1/9/10/01. Sur cet enregistrement, la voix d’une femme énumère les 2985 noms des victimes des attentats du World Trade Center. Une fêlée ? Peut-être. Mais Andy Grossman est certain d’une chose : l’appel a été passé la veille des attentats les plus meurtriers de l’histoire contemporaine…
Je préfère être honnête : les romans de Bretin & Bonzon ne sont clairement pas pour tout le monde. Pas par élitisme, hein, juste parce qu’ils sont complètement barrés. Il vaut mieux avoir l’estomac bien accroché,ne pas être trop cartésien, ni être viscéralement attaché aux limites du réalisme. Depuis le début de leur travail d’écriture en commun, les deux amis se sont fixé comme objectif de (beaucoup) s’amuser et de (tout) déglinguer, au fil de romans aux titres improbables (Le Nécrographe, Malo Mori) ou faussement danbrownesques (La Servante du Seigneur).




Sentinelle est le deuxième volume d’une trilogie intitulée Complex, dont je serais bien en peine de vous résumer l’idée générale, sinon qu’on y retrouve certains personnages confrontés à des affaires singulières qui nous emmènent immanquablement beaucoup plus loin qu’on ne pouvait l’imaginer au début.
Éco-terroriste se transformant en plante toxique dans Eden, Pythie des temps modernes annonçant le nom des victimes du 11 septembre la veille des attentats dans Sentinelle, variation vidéoludique de la légende du Joueur de Hamelin dans Génération qui clôt l’ensemble : les enquêtes de Renzo Sensini, agent borderline d’Interpol, ne ressemblent vraiment à rien d’autre. On pourrait être tenté, parfois, d’évoquer X-Files, mais ce ne serait pas encore tout à fait ça…

Non, les romans de Bretin & Bonzon, c’est du grand n’importe quoi, mais en extrêmement bien fait. Très bien écrit (et à quatre mains en plus, ce qui complique d’autant plus l’exercice), intelligent, malin, roublard à l’occasion, volontiers transgressif et totalement décomplexé.
Si l’on prend l’exemple de Sentinelle, et sans trop en dire, on démarre sur les bases d’un thriller à l’américaine, rythmé, efficace, avant de casser abruptement le rythme et de basculer dans autre chose de complètement différent, qui va nous entraîner du côté des mystères de la Grèce antique, jusqu’à un final délirant et grand-guignol qui n’a aucune mesure avec quoi que ce soit d’autre de connu.
J’ai beaucoup conseillé ce roman. Trop, sans doute, étant donné sa singularité très prononcée (ô enthousiasme insouciant de la jeunesse…) J’ai eu des retours de lecture très contrastés, de la frénésie joyeuse à une incompréhension parfaitement compréhensible. Mais c’est l’un des miracles de la vie de libraire : même si on se trompe un peu dans son conseil, le client est souvent prompt à pardonner, à partir du moment où il a reçu notre enthousiasme et, mieux, qu’il l’a compris.
« Je n’ai pas forcément adoré, mais je comprends pourquoi vous avez autant aimé, et je vous remercie de me l’avoir proposé parce que ça a été une expérience de lecture intéressante » : voilà, en résumé, ce que j’ai pu entendre en retour de Sentinelle, ou d’autres romans bizarres, insaisissables, hors normes, qui ont pimenté mon parcours de lecteur-libraire au point d’avoir envie de les faire connaître au plus grand nombre, quitte à me tromper, quitte à exagérer (sans jamais le faire exprès pour autant, par pur enthousiasme.
Ces choix originaux sont aussi ce qui forge votre caractère, voire votre personnalité de libraire (ou de lecteur, ça marche aussi !), ce qui fait pétiller votre regard d’un éclat gourmand ou malicieux auquel il est difficile de résister. Ce sont eux qui vous différencient des algorithmes trop prévisibles, eux qui ne cessent d’élargir vos horizons, eux qui donnent au plaisir de la lecture une saveur inépuisable.
Bref, ce sont des indispensables, et je suis sûr que vous en avez tous dans vos bibliothèques, auxquels vous ne renonceriez pour rien au monde, même si vous deviez être la seule ou le seul à les aimer d’un amour inextinguible !

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