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Les livres qui comptent #18 : Le Passeur, de Lois Lowry

LA LITTÉRATURE (JEUNESSE) #1

J’ai 23 ans. Après une maîtrise de lettres modernes sur Zola, il faut bien que je me demande quoi faire de ma vie.

J’ai bien pensé à m’orienter vers le métier de professeur ou d’instituteur, mais sans grande conviction. Puis je suis tombé par hasard sur une information concernant un D.U.T. (Diplôme Universitaire de Technologie) dédié aux métiers du livre : bibliothèque, édition, librairie. Réalisable en une seule année, dite « année spéciale », à partir d’un Bac +2 ou +3, cet enseignement professionnalisant propose une formation conjointe sur l’univers du livre et ses trois filières principales, avec comme objectif, à l’issue d’un stage de dix semaines, de mettre rapidement un pied dans le monde du travail.
Bizarrement, je ne pense toujours pas à la librairie lorsque je m’inscris à l’I.U.T. de Saint-Cloud. Je songe plutôt à m’orienter vers la voie bibliothèque. Mais deux nouvelles rencontres vont encore me faire évoluer en profondeur, comme futur professionnel et comme lecteur.

La première est celle d’un enseignant. Il nous a quittés en mars dernier et je tiens vraiment à le saluer ici, car je n’aurais sans doute pas suivi le même chemin sans lui.
Cette année-là, Michel Ollendorff est notre seul professeur de librairie du cursus. Sur trois heures de cours par semaine seulement, il me convainc que cette voie est sûrement la plus intéressante des trois pour moi – alors que, dans le même temps, mes nombreux professeurs de spécialité bibliothèque font tout, involontairement, pour me détourner de cette option, en présentant leur métier sous le jour le plus déprimant qui soit (en gros, catalogage à gogo, et rien ou presque sur les contenus, les façons d’interagir avec les usagers et de mettre son fonds en valeur, bref : tout ce qui représente le plus d’intérêt dans ce métier.)

La seconde rencontre est celle d’une condisciple, passionnée d’édition jeunesse et formidable lectrice de romans pour les enfants, qu’elle raconte avec tant d’enthousiasme et de flamme qu’elle donne aussitôt envie de s’y plonger séance tenante. Au cours de ces quelques mois, elle va me faire le coup plusieurs fois – dont deux, absolument déterminantes.
En commençant par Le Passeur, de l’autrice américaine Lois Lowry, publié en France aux éditions École des Loisirs.


Dans le monde où vit Jonas, la guerre, la pauvreté, le chômage, le divorce n’existent pas. Les inégalités n’existent pas. La désobéissance et la révolte n’existent pas. L’harmonie règne dans les cellules familiales constituées avec soin par le comité des sages. Les personnes trop âgées, ainsi que les nouveau-nés inaptes sont « élargis », personne ne sait exactement ce que cela veut dire.
Dans la communauté, une seule personne détient véritablement le savoir. Elle seule sait comment était le monde quand il y avait encore des animaux, quand l’oeil humain pouvait voir les couleurs, quand les gens tombaient amoureux.
Lorsque Jonas aura douze ans, il se verra attribuer, comme tous les enfants de son âge, sa future fonction dans la communauté.
Jonas ne sait pas encore qu’il est unique. Un destin extraordinaire l’attend. Un destin qui peut le détruire.


Je ne sais plus que ce ma collègue de formation m’en a dit, mais je me le procure assez vite après qu’elle m’en a parlé, signe qu’elle a su trouver les mots justes pour éveiller ma curiosité. Et je lui suis, ô combien, redevable. Pas seulement parce que Le Passeur est un excellent roman (j’y reviens dans un instant), que je prendrai un plaisir inaltérable à conseiller en librairie dans les années qui suivront ; mais aussi parce que ce livre a changé en profondeur mon regard sur la littérature jeunesse.

Écrit dans une langue assez simple, Le Passeur s’appuie sur une intrigue limpide, menée avec rigueur et fluidité, susceptible d’embarquer à peu près tous les lecteurs. Il s’appuie aussi sur un cadre solidement campé en quelques pages, celui d’un monde en apparence idéal, d’où les inégalités ont été gommées, et où tout est pensé pour garantir le bonheur et la meilleure vie possible à ses habitants.
En apparence seulement, bien sûr… Galvanisé par l’écriture dépouillée mais d’une grande précision de Lois Lowry, un malaise certain ne tarde pas à poindre, car on se doute très vite – et je suis certain qu’un jeune lecteur en est capable lui aussi – qu’une telle harmonie ne peut aller sans de terribles injustices en contrepartie, d’autant plus profondes et problématiques qu’elles sont habilement dissimulées.

Le Passeur est le récit de cet apprentissage qui, mine de rien, convoque des réflexions essentielles, philosophiques, sociétales, humaines, toutes placées au fondement de nos existences, et sur lesquelles il est primordial de s’interroger sans relâche pour ne pas sombrer dans le totalitarisme, l’aveuglement idéologique, ou le renoncement intellectuel par excès de facilité ou de simplisme.
Oui, le petit roman de Lois Lowry brasse toutes ces questions, sous couvert d’une intrigue légèrement mâtinée d’anticipation, dont la montée en suspense et l’instauration progressive d’enjeux de plus en plus cruciaux saisissent le lecteur, dans les pas de Jonas, jeune héros merveilleux et bouleversant, et sous l’égide du Passeur, figure pivot de transmission et d’affranchissement derrière lequel on devine, sans doute, l’expérimentée romancière.

Et tout ça, pour des enfants (à partir de douze ans) ou des adolescents ?
En découvrant Le Passeur, je réalise pour la première fois que la littérature jeunesse détient le pouvoir de l’ambition et ne recule pas devant l’intelligence la plus subtile qui soit, à l’instar de n’importe quelle littérature. Cela paraît un peu idiot à dire, avec le recul ; mais je ne m’en doutais pas réellement jusqu’alors, faute d’avoir eu l’occasion de m’en rendre compte auparavant. Mes propres lectures jeunesse quand j’étais enfant, pour plaisantes qu’elles fussent, étaient loin de cet engagement et de cette exigence.

Le Passeur est le premier d’une longue liste d’œuvres qui m’ouvrent en grand l’univers extraordinaire de la « littérature pour la jeunesse », dont je pense qu’elle est peut-être, aujourd’hui, la plus créative et la plus inspirante de toutes les littératures contemporaines. Celle qui ne craint d’aborder aucun sujet, ni de se confronter aux questions de forme, à la manière dont on peut et on doit écrire pour les enfants ou les ados, et de ce qu’on peut leur raconter.
Pas un enjeu de moindre importance, dans un monde où tout va de plus en plus vite, avec de moins en moins de barrières pour en contenir la course folle, et où le fait d’ouvrir un livre devient presque un geste militant.

Le Passeur (The Giver en vo) est devenu par la suite le premier d’une série de quatre romans interconnectés, dont les suites s’intitulent en français L’Élue, Messager et Le Fils.
Ils sont tous publiés à l’École des Loisirs, sauf L’Élue (d’où la différence de couverture…)

Au programme vendredi prochain :
…this scar is legend…

7 réponses à « Les livres qui comptent #18 : Le Passeur, de Lois Lowry »

  1. Tiens, c’est bien tentant, ça ;)

      1. faut arrêter de me tenter, là :lol:

      2. Non mais il se lit vite, celui-là, ça passe crème ;-)

  2. Trop drôle, tu as fait en partie la même formation que moi… Après un bac C (c’est comme ça qu’on disait à l’époque ! ;) ) j’en avais plus que marre des maths et autres matières scientifiques et je me suis enfin rendue compte que j’étais une littéraire ! :) donc j’ai suivi un DUT « Carrières de l’information », option documentation (C’est ce qui me plaisait le plus à l’époque… après j’ai regretté peut-être la voie vers la bibliothèque, mais tu as raison, les cours n’étaient pas sexy !!) et en sortant de l’IUT, j’ai travaillé deux ans en librairie, responsable des beaux livres et livres jeunesse… La vie m’a fait quitté ce métier, mais j’ai adoré !! Je ne connais pas du tout cette autrice et ce livre… tu m’as donné très envie de le découvrir. Merci encore pour tes chroniques passionnantes ! :)

    1. Merci pour ton partage !
      Hors la voie INFL (qui ne s’appelle plus comme ça aujourd’hui), pas mal de libraires sont passés par la case IUT, qui avait le mérite d’être assez rapide, étendue et formatrice, avec un premier accès direct au monde du travail grâce au stage final. En plus d’un certain nombre de coups de chance, je lui dois clairement ma carrière :)

      Le Passeur est étudié au collège maintenant. Pour le reste, je ne sais pas à quel point Lois Lowry est encore lue aujourd’hui, mais son travail vaut le détour.

  3. […] Le Passeur, Harry Potter a changé ma vie de lecteur en profondeur. L’œuvre de J.K. Rowling m’a […]

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