ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #3
De l’importance d’avoir un bon libraire
J’ai 21 ans. Je suis à la fac, à Nanterre, en lettres modernes – forcément. Je ne sais pas encore ce que je veux faire, hormis me plonger corps et âme dans la jungle infinie des textes, de l’imagination, de la fiction : bref, de la littérature, qui me semble bien plus intéressante et rassurante que le reste du monde.
Je ne pense pas encore du tout à devenir libraire. Loin de moi l’idée, même. Ça aurait pu, pourtant. Depuis que je suis gosse, j’entre dans une librairie comme un croyant pénètre dans une église : ravi à l’idée d’être éclairé, et de repartir l’âme sans doute un peu plus riche – de nouveaux livres, de nouveaux mondes, de nouvelles perspectives, de nouvelles idées. Et convaincu, à chaque nouvelle lecture, d’être toujours aussi pauvre face à l’immensité de tout ce qu’il reste à découvrir.

J’ai pourtant eu la chance, très jeune, de croiser des libraires formidables. Alain et Mireille tenaient boutique juste à côté de mon lycée, dans le Xème arrondissement. C’était une petite librairie à l’angle de deux rues, un peu biscornue, doté d’un somptueux plafond à caissons, et d’un sous-sol accessible par un escalier assez raide, où ils avaient tenté durant un moment de vendre également de la papeterie – une idée logique, dans la mesure où ils se trouvaient à la croisée d’une école primaire et de trois lycées, dont deux qui qui se faisaient face.
Très vite, il m’est devenu tout naturel d’aller chez eux pour commander les livres dont j’avais besoin pour l’école ; puis, peu à peu, pour prendre le temps de discuter, de livres mais pas seulement, car Alain et Mireille avaient la tchatche facile, l’œil qui pétille et le cerveau en perpétuelle ébullition. Des passionnés authentiques, qui considéraient leur magasin comme une plaque tournante de l’esprit, un lieu d’échange, de vie et d’amitié, où l’on était toujours accueilli avec le sourire, et où on pouvait parler de tout, pas forcément de livres – même si on y revenait toujours.
L’accueil, parfois, consistait d’ailleurs parfois en un bon conseil – car, en excellents libraires, ils n’oubliaient jamais de se faire une idée de leurs interlocuteurs et de tenter de leur mettre entre les mains leurs dernières découvertes.

« Salut. Tiens, ça, c’est pour toi. »
Je viens à peine de rentrer dans la librairie qu’Alain m’alpague, de sa voix basse et rocailleuse de fumeur invétéré. Il me tend un gros volume recouvert de la jaquette blanche caractéristique, à l’époque, de la collection « Spécial Suspense » des éditions Albin Michel – sauf que celui-ci est carrément estampillé « Spécial Spécial Suspense», signe que l’éditeur y croit à mort et a décidé de mettre le paquet dessus. Nous sommes en septembre 1998, le livre vient de paraître, Alain l’a déjà dévoré et son flair de libraire lui souffle, en effet, qu’il va faire un malheur.
Bien vu.
Le même jour, à près de trois cents kilomètres de distance, deux flics se voient confier deux affaires sans rapport apparent.
Pierre Niémans, commissaire expérimenté et ex-gloire de l’antigang, se rend à Guernon, petite ville de l’Isère réputée pour son université, sur les lieux d’un meurtre avec mutilation.
Karim Abdouf, jeune inspecteur au passé de voyou, enquête à Sarzac sur la profanation de la sépulture d’un enfant disparu une quinzaine d’années plus tôt.
Au cours de leurs investigations, et alors que les cadavres se succèdent et que les révélations terrifiantes se multiplient, les chemins des deux policiers vont se croiser. En unissant leurs forces et en partageant leurs informations, ils vont finalement percer le secret du complot des Rivières pourpres, et faire ainsi jaillir une vérité qu’aucun ne pouvait soupçonner.

Vous connaissez peut-être cette histoire par le film que Mathieu Kassovitz en a tiré deux ans plus tard, en 2000. Une réalisation plutôt réussie, hormis une fin gênante, très différente de celle du livre, et un scénario parfois expéditif en raison d’une adaptation sans doute trop sèche, au point de rendre l’intrigue parfois peu compréhensible à ceux ayant sauté la case lecture.
Donc, si vous n’avez vu que le film et êtes resté sur une impression plus ou moins mitigée, accordez une chance au roman de Jean-Christophe Grangé. En terme d’élaboration de l’intrigue, de construction, de rebondissements, de composition des personnages, il est, sans surprise, bien supérieur.
Les Rivières Pourpres s’ouvre sur un prologue impressionnant, absent du film, un soir de match de Coupe d’Europe de football à haut risque au Parc des Princes à Paris. Dans le sillage de Pierre Niémans, chargé de veiller sur la sécurité des lieux, Grangé nous immerge par ses phrases coups de canon dans une atmosphère tendue, orageuse, oppressante, où l’explosion de violence qui finit par la déchirer a des airs de catharsis pour le lecteur en apnée.
Une ouverture magistrale, sans rapport direct avec la suite, sinon de camper façon découpe laser le protagoniste qui va largement porter ensuite l’intrigue principale.
Cette tension, Grangé ne la relâche jamais par la suite, maintenant son lecteur en état d’alerte permanent, même lorsque le récit suit son cours naturel de découvertes et d’investigations. Il y parvient en équilibrant l’intrigue entre deux enquêtes parallèles aussi bien élaborées l’une que l’autre ; un équilibre auquel le film, justement, ne rend pas justice, en ayant largement amputé et modifié les recherches du deuxième policier pour les mettre au service de l’acteur Vincent Cassel – rebaptisé Max Kerkérian, là où le flic originel s’appelle Karim Abdouf.
Dans le roman, l’enquête de ce dernier sur la profanation de la tombe d’un petit garçon juif prénommé Jude, au fin fond du Lot, est infiniment plus riche, plus complexe, et plus émouvante que celle du film, et vient donner encore plus de sens à ce qui passe dans les Alpes du côté de Guernon – puisque les deux fils narratifs finissent bien sûr par se nouer.
Le final du livre peut paraître un peu expéditif, mais sa rapidité renforce sa dureté et sa noirceur, s’avérant plus exigeant que celui du film qui cède à la facilité, voire au bêtement spectaculaire.

La parution des Rivières pourpres, deuxième roman de Jean-Christophe Grangé qui consacre son avènement (après le déjà très réussi mais moins remarqué Vol des cigognes), constitue pour moi une pierre angulaire dans l’histoire du polar français et de son évolution. En imposant une écriture de thriller nerveuse, efficace, spectaculaire et violente, largement inspirée d’un modèle américain qui a fait ses preuves depuis quelques années, Grangé bouscule les acquis du genre en France, largement assis sur le succès du néo-polar et ses réflexions sociales et politiques, qui commence sans doute à s’essouffler un peu.
Quoi qu’il en soit, et quoi qu’on en pense, Grangé discerne une faille dans laquelle se faufiler, et il la déchire joyeusement, façon Nouvel Hollywood dans la trame du cinéma américain des années 1970. D’autres s’y engouffrent à sa suite, à commencer par Maxime Chattam et Franck Thilliez, qui restent aujourd’hui encore parmi les noms importants du mouvement.

Aujourd’hui, ils sont très (trop) nombreux à produire à la chaîne de ces romans à sensations fortes, dont beaucoup, disons-le franchement, n’inventent rien de neuf sinon des crimes toujours plus atroces, des meurtriers en série toujours plus dingues, sans faire beaucoup d’efforts sur le style, les personnages, et le sens à donner à leurs histoires – et je suis gentil.
Mais le public reste au rendez-vous, il suffit de voir l’engouement dont ces auteurs bénéficient dans les salons du polar… Tant mieux pour eux, et dommage pour les autres qui, dans leur ombre, essaient encore de faire dire des choses plus profondes et intéressantes au genre policier, sans bénéficier de la même lumière médiatique.
Grangé, lui, est toujours là, toujours chez Albin Michel, bien que ses livres se soient débarrassés de leurs jaquettes blanches et de leur bandeau Spécial Suspense. J’ai suivi son travail durant une quinzaine d’années, avant de m’en lasser, comme du thriller de manière plus générale, même s’il m’arrive d’en lire encore à l’occasion, et certains avec plaisir.
Je lui reste sincèrement redevable d’avoir contribué à m’orienter, avec d’autres, vers ce genre policier si riche, si varié, si pertinent sur le monde, dont j’ai fini par me faire une spécialité déterminante durant ma carrière de libraire.

Laisser un commentaire