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Les livres qui comptent #17 : Les rivières pourpres, de Jean-Christophe Grangé

ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #3

De l’importance d’avoir un bon libraire

J’ai 21 ans. Je suis à la fac, à Nanterre, en lettres modernes – forcément. Je ne sais pas encore ce que je veux faire, hormis me plonger corps et âme dans la jungle infinie des textes, de l’imagination, de la fiction : bref, de la littérature, qui me semble bien plus intéressante et rassurante que le reste du monde.
Je ne pense pas encore du tout à devenir libraire. Loin de moi l’idée, même. Ça aurait pu, pourtant. Depuis que je suis gosse, j’entre dans une librairie comme un croyant pénètre dans une église : ravi à l’idée d’être éclairé, et de repartir l’âme sans doute un peu plus riche – de nouveaux livres, de nouveaux mondes, de nouvelles perspectives, de nouvelles idées. Et convaincu, à chaque nouvelle lecture, d’être toujours aussi pauvre face à l’immensité de tout ce qu’il reste à découvrir.

J’ai pourtant eu la chance, très jeune, de croiser des libraires formidables. Alain et Mireille tenaient boutique juste à côté de mon lycée, dans le Xème arrondissement. C’était une petite librairie à l’angle de deux rues, un peu biscornue, doté d’un somptueux plafond à caissons, et d’un sous-sol accessible par un escalier assez raide, où ils avaient tenté durant un moment de vendre également de la papeterie – une idée logique, dans la mesure où ils se trouvaient à la croisée d’une école primaire et de trois lycées, dont deux qui qui se faisaient face.

Très vite, il m’est devenu tout naturel d’aller chez eux pour commander les livres dont j’avais besoin pour l’école ; puis, peu à peu, pour prendre le temps de discuter, de livres mais pas seulement, car Alain et Mireille avaient la tchatche facile, l’œil qui pétille et le cerveau en perpétuelle ébullition. Des passionnés authentiques, qui considéraient leur magasin comme une plaque tournante de l’esprit, un lieu d’échange, de vie et d’amitié, où l’on était toujours accueilli avec le sourire, et où on pouvait parler de tout, pas forcément de livres – même si on y revenait toujours.
L’accueil, parfois, consistait d’ailleurs parfois en un bon conseil – car, en excellents libraires, ils n’oubliaient jamais de se faire une idée de leurs interlocuteurs et de tenter de leur mettre entre les mains leurs dernières découvertes.

« Salut. Tiens, ça, c’est pour toi. »
Je viens à peine de rentrer dans la librairie qu’Alain m’alpague, de sa voix basse et rocailleuse de fumeur invétéré. Il me tend un gros volume recouvert de la jaquette blanche caractéristique, à l’époque, de la collection « Spécial Suspense » des éditions Albin Michel – sauf que celui-ci est carrément estampillé « Spécial Spécial Suspense», signe que l’éditeur y croit à mort et a décidé de mettre le paquet dessus. Nous sommes en septembre 1998, le livre vient de paraître, Alain l’a déjà dévoré et son flair de libraire lui souffle, en effet, qu’il va faire un malheur.
Bien vu.


Le même jour, à près de trois cents kilomètres de distance, deux flics se voient confier deux affaires sans rapport apparent.
Pierre Niémans, commissaire expérimenté et ex-gloire de l’antigang, se rend à Guernon, petite ville de l’Isère réputée pour son université, sur les lieux d’un meurtre avec mutilation.
Karim Abdouf, jeune inspecteur au passé de voyou, enquête à Sarzac sur la profanation de la sépulture d’un enfant disparu une quinzaine d’années plus tôt.
Au cours de leurs investigations, et alors que les cadavres se succèdent et que les révélations terrifiantes se multiplient, les chemins des deux policiers vont se croiser. En unissant leurs forces et en partageant leurs informations, ils vont finalement percer le secret du complot des Rivières pourpres, et faire ainsi jaillir une vérité qu’aucun ne pouvait soupçonner.


Vous connaissez peut-être cette histoire par le film que Mathieu Kassovitz en a tiré deux ans plus tard, en 2000. Une réalisation plutôt réussie, hormis une fin gênante, très différente de celle du livre, et un scénario parfois expéditif en raison d’une adaptation sans doute trop sèche, au point de rendre l’intrigue parfois peu compréhensible à ceux ayant sauté la case lecture.
Donc, si vous n’avez vu que le film et êtes resté sur une impression plus ou moins mitigée, accordez une chance au roman de Jean-Christophe Grangé. En terme d’élaboration de l’intrigue, de construction, de rebondissements, de composition des personnages, il est, sans surprise, bien supérieur.

Les Rivières Pourpres s’ouvre sur un prologue impressionnant, absent du film, un soir de match de Coupe d’Europe de football à haut risque au Parc des Princes à Paris. Dans le sillage de Pierre Niémans, chargé de veiller sur la sécurité des lieux, Grangé nous immerge par ses phrases coups de canon dans une atmosphère tendue, orageuse, oppressante, où l’explosion de violence qui finit par la déchirer a des airs de catharsis pour le lecteur en apnée.
Une ouverture magistrale, sans rapport direct avec la suite, sinon de camper façon découpe laser le protagoniste qui va largement porter ensuite l’intrigue principale.

Cette tension, Grangé ne la relâche jamais par la suite, maintenant son lecteur en état d’alerte permanent, même lorsque le récit suit son cours naturel de découvertes et d’investigations. Il y parvient en équilibrant l’intrigue entre deux enquêtes parallèles aussi bien élaborées l’une que l’autre ; un équilibre auquel le film, justement, ne rend pas justice, en ayant largement amputé et modifié les recherches du deuxième policier pour les mettre au service de l’acteur Vincent Cassel – rebaptisé Max Kerkérian, là où le flic originel s’appelle Karim Abdouf.
Dans le roman, l’enquête de ce dernier sur la profanation de la tombe d’un petit garçon juif prénommé Jude, au fin fond du Lot, est infiniment plus riche, plus complexe, et plus émouvante que celle du film, et vient donner encore plus de sens à ce qui passe dans les Alpes du côté de Guernon – puisque les deux fils narratifs finissent bien sûr par se nouer.
Le final du livre peut paraître un peu expéditif, mais sa rapidité renforce sa dureté et sa noirceur, s’avérant plus exigeant que celui du film qui cède à la facilité, voire au bêtement spectaculaire.

L’université de Guernon sous l’œil de Mathieu Kassovitz

La parution des Rivières pourpres, deuxième roman de Jean-Christophe Grangé qui consacre son avènement (après le déjà très réussi mais moins remarqué Vol des cigognes), constitue pour moi une pierre angulaire dans l’histoire du polar français et de son évolution. En imposant une écriture de thriller nerveuse, efficace, spectaculaire et violente, largement inspirée d’un modèle américain qui a fait ses preuves depuis quelques années, Grangé bouscule les acquis du genre en France, largement assis sur le succès du néo-polar et ses réflexions sociales et politiques, qui commence sans doute à s’essouffler un peu.
Quoi qu’il en soit, et quoi qu’on en pense, Grangé discerne une faille dans laquelle se faufiler, et il la déchire joyeusement, façon Nouvel Hollywood dans la trame du cinéma américain des années 1970. D’autres s’y engouffrent à sa suite, à commencer par Maxime Chattam et Franck Thilliez, qui restent aujourd’hui encore parmi les noms importants du mouvement.

Aujourd’hui, ils sont très (trop) nombreux à produire à la chaîne de ces romans à sensations fortes, dont beaucoup, disons-le franchement, n’inventent rien de neuf sinon des crimes toujours plus atroces, des meurtriers en série toujours plus dingues, sans faire beaucoup d’efforts sur le style, les personnages, et le sens à donner à leurs histoires – et je suis gentil.
Mais le public reste au rendez-vous, il suffit de voir l’engouement dont ces auteurs bénéficient dans les salons du polar… Tant mieux pour eux, et dommage pour les autres qui, dans leur ombre, essaient encore de faire dire des choses plus profondes et intéressantes au genre policier, sans bénéficier de la même lumière médiatique.

Grangé, lui, est toujours là, toujours chez Albin Michel, bien que ses livres se soient débarrassés de leurs jaquettes blanches et de leur bandeau Spécial Suspense. J’ai suivi son travail durant une quinzaine d’années, avant de m’en lasser, comme du thriller de manière plus générale, même s’il m’arrive d’en lire encore à l’occasion, et certains avec plaisir.
Je lui reste sincèrement redevable d’avoir contribué à m’orienter, avec d’autres, vers ce genre policier si riche, si varié, si pertinent sur le monde, dont j’ai fini par me faire une spécialité déterminante durant ma carrière de libraire.

Au programme mardi prochain :
…une luge rouge et des souvenirs qui s’envolent…

14 réponses à « Les livres qui comptent #17 : Les rivières pourpres, de Jean-Christophe Grangé »

  1. ah Grangé !! Avec Caryl Ferey, ils ont été mes chouchous, mes auteurs préférés de nombreuses années. Le temps passant, ils ont été rejoints par d’autres et ils ont un peu baissé à mon humble avis, même si je leur reste fidèle !! J’avais lu « Le vol des cigognes » avant de lire « Les rivières pourpres »… Tous deux m’ont scotchée et j’ai complètement adoré !!! J’ai lu dernièrement avec intérêt, « Je suis né du diable » pour tenter de comprendre d’où lui viennent ces idées tellement noires et sanglantes !! Merci pour ton billet avec lequel je suis entièrement d’accord sur tous les points… Merci à toi !! :)

    1. Merci pour ton partage qui rejoint encore une fois une grande partie de ma propre expérience… Comme quoi, la lecture amène beaucoup de gens qui ne se connaissent pas à vivre des vies curieusement paralèlles ;-)
      Je viens de lire avec un grand intérêt ta chronique sur Je suis né du diable, qui suscite pas mal d’éloges un peu partout, et je comprends mieux pourquoi après t’avoir lue. je pense que j’essaierai de me le procurer prochainement, peut-être à la médiathèque à côté de chez moi s’ils l’ont déjà acheté. Ce doit être très éclairant, et les extraits que tu cites me donnent en plus l’impression que c’est particulièrement bien écrit.

      1. Oui c’est assez éclairant et bien écrit ! C’est du Grangé 😉

  2. Bon sang, mais c’est bien sûr !!! Lui aussi fait partie de ces romans que j’ai découverts, un peu par hasard, et qui a eu une déflagration en moi ! Par contre, le film, quelle foirade !

    Il faudrait aussi que j’ajoute « Commissaire Antoine Marcas, tome 01 : Le Rituel de l’ombre » dans les romans qui ont compté, pour moi ;)

    1. Tu vois, quand on est lancé, on ne s’arrête décidément plus :)

      J’aime bien le film quand même, malgré ses vrais défauts et la faiblesse relative de son adaptation. Kassovitz parvient à susciter des images vraiment fortes à l’occasion, et la musique de Bruno Coulais, dont j’aime beaucoup le travail, est particulièrement remarquable pour ce long métrage.
      Bon, et puis Jean Reno me touche beaucoup à chaque fois, c’est comme ça depuis Léon, je n’y peux rien…

      1. J’avais adoré Jean Reno, mais le film était de la mer** comparé à la puissance du roman, même sans bande son (enfin, ceci n’est que mon petit avis) ;)

      2. Non mais je suis d’accord, hein :)
        Le film est correct, mais le roman lui est incomparablement supérieur. C’est souvent le cas, surtout quand on a adoré un livre, on a du mal à trouver l’adaptation à la hauteur. Mais là, le gouffre entre les deux est abyssal !
        (Sauf la musique de mon Bruno Coulais d’amour, donc.)

      3. En fait, si tu n’as jamais lu le roman, le film est bon, mais si quand tu as découvert le roman avant le film, le film est foutu :lol:

        Le « Seigneur des anneaux » est « mieux » en film qu’en livre, les « Harry Potter » sont cent fois mieux en livres (hormis les deux premiers, qui sont très bien) et « GOT » il est très bien en série ! :)

        Me souviens plus de la musique de Bruno Coulais, ni même de son nom :/

      4. Non mais sur les musiques de films, il ne faut pas faire attention, j’adore ça et je suis un peu obsessionnel ;-)
        L’adaptation du Seigneur des Anneaux est démentielle. J’aimerais bien relire le roman tout de même, peut-être dans sa récente retraduction que des spécialistes m’ont vendue comme indispensable… mais bon, il faut du temps devant soi, hein !

      5. J’adore aussi les musiques de certains films, notamment les western et Enio ♥

        J’ai relu le Seigneur, avec la nouvelle traduction et hormis deux ou trois brols, ma foi, je n’ai rien remarqué de transcendantal. :/ Il m’a même semblé plus long que la première fois que je l’avais lu, en 2002…

      6. Ah, ça, c’est intéressant. Les retours que j’avais eus jusqu’à présent étaient le fait de connaisseurs un peu obsessionnels de Tolkien.
        Pour ma part, j’ai un attachement sentimental aux textes tels que je les ai lus la première fois, et notamment à leurs noms propres que les nouvelles traductions peuvent altérer. Ainsi, pour moi, Bilbo et Frodon sont et restent Sacquet, et non Bessac (dans la traduction de Daniel Lauzon de 2014-2016) ; Rivendell est Fondcombe et non Fondeval ; et Mirkwood, si chère à nos jeunes amis de Stranger Things, ne peut être la Forêt de Grand’Peur mais bien la Forêt Noire…
        C’est comme la novlangue du 1984 d’Orwell qui devient « néo-parler » dans la traduction récente de Josée Kamoun. Peut-être est-ce moins précis, moins juste, moins pertinent. Mais ces termes appartiennent trop à mes souvenirs de lecture pour que j’accepte si facilement une nouvelle version ;-)

      7. Frodon est Frodo, aussi, dans la nouvelle traduction… Je ne sais pas pourquoi les premières traductions n’avaient pas été faites « correctement » (comme toujours, des erreurs).

        Je connais peu Tolkien et je ne suis pas obsédée par ses oeuvres, je l’ai déoucvert sur la tard, après les films.

        Je préfère Novlangue, tiens…

      8. Novlangue est même entré dans notre langue commune ! Et je trouve l’invention langagière beaucoup plus habile et originale que « néo-parler », qui tombe totalement à plat pour moi. Pas sûr que le terme aurait autant marqué l’imaginaire collectif francophone s’il avait été la première traduction, trop littérale à mon goût, du « Newspeak » d’Orwell… Mais ça se discute franchement !

      9. Oui, néo-parler, ça fait premier mot d’un bambin :lol:

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