Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq

Elle s’appelle Marie, mais depuis qu’elle est en fuite, elle se fait appeler Viviane. Autrefois, elle était psychothérapeute, elle était respectée et avait sa place dans un monde ultra-surveillé, mais cette période de sa vie est révolue. Avec d’autres personnes, également fugitives, elle se cache dans la forêt. Comme la plupart des autres, sa « moitié » Darrieussecq - Notre vie dans les forêtsl’accompagne – cette femme qui lui ressemble tant, faible néanmoins, si dépendante et vulnérable. Pressée par l’urgence et la peur, Marie écrit, dans le désordre, comme ça lui vient. Pour témoigner, pour expliquer. Pour que personne n’oublie, si quelqu’un doit un jour lire et comprendre ce qu’elle doit raconter.

Voilà un roman qui m’a laissé perplexe depuis que j’ai terminé de le lire, et le problème n’est pas résolu aujourd’hui. Je trouvais intéressant que Marie Darrieussecq en parle comme d’un livre qui s’est imposé à elle, et qu’elle a écrit dans l’urgence – une frénésie que le style du récit illustre parfaitement : chaotique, rapide, volontairement désordonné, parfois relâché comme celui d’une personne qui rédige sans se relire. Puis j’étais curieux de voir comme elle allait s’emparer des codes du genre dystopique dont relève Notre vie dans les forêts.

Après lecture, je ne suis pas convaincu qu’elle y apporte grand-chose de neuf. Pour le dire autrement, j’ai trop souvent pensé à d’autres œuvres, livres ou films, qui traitent (souvent mieux) de sujets similaires ou dont certaines images semblent avoir inspiré le travail de Darrieussecq.
En vrac, outre les références évidentes de la dystopie que sont 1984 ou Le Meilleur des mondes, j’ai retrouvé des traces de Minority Report (pour la description des « moitiés ») et d’A.I., deux films de Spielberg, mais aussi de The Island de Michael Bay (la référence est moins glorieuse, mais les intrigues sont étonnamment proches), ou encore Auprès de moi toujours, le magnifique roman de Kazuo Ishiguro – pour une raison que je ne peux dévoiler, histoire de préserver le mystère de ce livre autant que celui de Darrieussecq, les deux étant là encore assez voisins.

Peut-être ai-déjà trop lu ou vu d’œuvres de ce genre, mais ces cousinages m’ont gêné, et donné des clefs de compréhension pour anticiper la conduite et les enjeux du récit. Loin de moi l’idée que Darrieussecq a plagié les livres et films cités, mais de fait je trouve qu’elle n’a rien inventé dans ce registre, et son roman m’a peu surpris et peu ému.
Notre vie dans les forêts n’en est pas moins prenant, porté par son énergie narrative et son inquiétude philosophique ; symptomatique, aussi, des grandes peurs causées par les dérives de notre époque, à l’image des nombreux romans d’anticipation ou post-apocalyptiques qui paraissent depuis quelque temps. Néanmoins, à la différence de Dans la forêt, de Jean Hegland, ou du superbe Station Eleven d’Emily St John Mandel paru l’année dernière, la tentative de Marie Darrieussecq ne me marquera guère.

Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq
Éditions P.O.L., 2017
ISBN 978-2-8180-4366-0
192 p., 16€

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A première vue : la rentrée P.O.L. 2017

A première vue, la rentrée des éditions P.O.L. est dans la lignée des bonnes habitudes de cette maison, mélange d’exigence, de qualité littéraire, d’originalité, le tout rehaussé à l’occasion d’une pincée de fantaisie. Deux grands noms de la maison mènent la danse cette année, auxquels s’ajoutent des auteurs moins médiatiques mais tout aussi fidèles du catalogue, pour une présentation de cinq titres solides et sérieux. Bref, si toutes les maisons d’édition pouvaient en faire autant…

Darrieussecq - Notre vie dans les forêtsLA GUERRE DES CLONES : Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq (lu)
Décidément, planter le genre du roman d’anticipation en pleine forêt semble à la mode. Après le très beau Dans la forêt de Jean Hegland, paru en début d’année chez Gallmeister, voici une autre histoire d’inspiration proche signée Marie Darrieussecq, qui surprend en prenant un chemin de traverse qu’elle n’avait d’ailleurs pas prévu d’arpenter. On y suit une ancienne psychothérapeute, réfugiée donc dans une forêt avec d’autres personnes, fuyant un monde qui les menace. En leur compagnie, des êtres qui leur ressemblent fortement – et pour cause, ce sont des clones… Une curiosité qui m’a laissé un peu perplexe, mais dont on devrait parler.

Wolkenstein - Les vacancesBONS PETITS DIABLES : Les vacances, de Julie Wolkenstein
Parmi les premiers films d’Eric Rohmer figure une adaptation des Petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, long métrage tourné en 1952, hélas inachevé et disparu. En 2016, une professeur d’université à la retraite, spécialiste de la Comtesse, et un étudiant dont la thèse porte sur les films introuvables, partent ensemble en Normandie sur les traces du tournage… En dépit de mon manque total d’intérêt pour l’œuvre de Rohmer et de mon aversion pour celle de la Comtesse de Ségur, je reconnais que nous avons là une proposition romanesque pleine de curiosité et de piquant, qui s’annonce plutôt amusante par-dessus le marché.

Baqué - La Fonte des glacesLA MARCHE DE L’EMPEREUR : La Fonte des glaces, de Joël Baqué
Un charcutier à la retraite trouve un manchot empereur dans une brocante. Il ne lui en faut pas plus pour s’embarquer dans un long périple, de l’Antarctique au grand Nord pour finir à Toulon, voyage initiatique durant lequel il se découvre autant qu’il devient l’incarnation de la lutte contre le réchauffement climatique. Là aussi, voilà un point de départ peu banal, qui pourrait valoir le coup d’œil !

Winckler - Les histoires de FranzABRAHAM ET FILS 2 : Les histoires de Franz, de Martin Winckler
Le chapeau introductif ci-dessus n’est pour une fois pas une boutade, puisque ce nouveau roman est bel et bien la suite d’Abraham et fils, la précédente fiction de Martin Winckler, auteur des sublimes La Maladie de Sachs ou Le Choeur des femmes. Une entreprise romanesque d’inspiration autobiographique dans laquelle, après avoir raconté l’arrivée en France d’un père médecin et de son jeune fils ayant fui l’Algérie au début des années 60, Winckler raconte les nouvelles aventures de son attachante famille, cette fois dans les années 1965-1970. Abraham et fils était un roman doux, tendre, chaleureux ; on en espère évidemment autant de celui-ci.

Houdart - Tout un monde lointainCITÉ RADIEUSE : Tout un monde lointain, de Célia Houdart
Deux jeunes gens pénètrent clandestinement dans la villa E-1027, conçue par l’architecte américaine Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin. Ils y rencontrent Gréco, une vieille femme, ancienne décoratrice, qui veille jalousement sur ces lieux si spéciaux. Là, tous trois s’affrontent, se découvrent, tentent de s’apprivoiser, tandis qu’en remontant le cours des vies, on découvre l’histoire d’une communauté artistique, Monte Verità, où évoluèrent Isadora Duncan, Herman Hesse, Kandinsky ou Jung…


Anna, de Niccolo Ammaniti

Signé Bookfalo Kill

Sicile, 2020. Depuis quatre ans, un virus implacable surnommé « La Rouge » (car le corps de ses victimes se couvre de plaques rouges, signes avant-coureurs de la mort inéluctable qui s’approche) fauche tous les adultes. Seuls les enfants survivent, jusqu’à la puberté. Après la mort de sa mère, Anna, âgée d’une douzaine d’années, se retrouve seule responsable de son petit frère Astor, qui n’a que quatre ans. Quand ce dernier disparaît, elle se lance non seulement à sa recherche, mais aussi en quête d’un moyen d’échapper au virus…

ammaniti-anna02En France, Niccolo Ammaniti cherche toujours son public – qu’il mérite, tant son œuvre, largement reconnue en Italie (il a notamment reçu le Strega, équivalent du Goncourt, pour l’extraordinaire Comme Dieu le veut), est riche et passionnante. Malheureusement, ce n’est sans doute pas avec Anna qu’il va le trouver. Bien que fan de son travail depuis des années, je suis obligé d’admettre que ce roman post-apocalyptique n’est pas une franche réussite ; il n’apporte en tout cas rien au genre, ni par l’évolution de son intrigue, ni par ses personnages, ni par son style.

Le post-apocalyptique est à la mode en ce moment. Il faut croire que l’état de notre planète inquiète de plus en plus de romanciers, et c’est assez légitime qu’ils soient nombreux à s’emparer du genre pour partager leur préoccupation. Revers de la médaille, il faut désormais s’employer pour rivaliser d’originalité – qualité dont Ammaniti manque hélas dans Anna. Si on ne peut lui reprocher l’histoire du virus, classique et efficace, le romancier ne fait pas grand-chose de neuf du climat délétère qui en résulte.
Oh, ça tient la route – mais pas la comparaison avec, par exemple… la Route de Cormac McCarthy, chef d’œuvre marquant du post-apo ces dernières années. En dépit de la violence qui préside au moindre acte des personnages, Anna manque d’intensité, de souffle, de profondeur, et ressemble surtout à un roman d’aventure dans lequel il ne se passe pas grand-chose – le comble, surtout qu’il tire en longueur ses plus de 300 pages.

Et puis surtout, à quoi bon cette histoire ? Quand on s’attaque au post-apocalyptique, c’est qu’on a quelque chose à raconter. Dans cette même rentrée littéraire, Emily St John Mandel en fait la démonstration avec son superbe Station Eleven (éditions Rivages, j’essaie de vous en parler bientôt). Là, difficile de voir ce qu’Ammaniti avait en tête. La Rouge, punition immanente pour la façon dont les hommes se comportent ? Ouais, bon…
Même si l’on avance qu’il entreprend d’analyser la violence naturelle des enfants en situation extrême, le roman souffre alors de la comparaison avec Sa Majesté des mouches, terrible référence auquel on est obligé de penser ici. Les personnages d’Anna sont affreux, sales et méchants, certes, mais dépourvus de l’atroce « grandeur » qu’avait réussi à conférer Golding à ses héros. Même Anna, protagoniste courageuse et intelligente, a peiné à susciter mon empathie, tant le romancier rame à donner de la chair et de puissance à l’enjeu (protéger et sauver son petit frère) qu’il impose à son héroïne.

Bref, vous l’aurez compris, Anna est pour moi une grande déception, surtout de la part d’un auteur qui avait si bien su combiner enfance et violence dans son magnifique Je n’ai pas peur. J’espère retrouver bien vite mon Ammaniti favori, qui m’avait déjà laissé sur ma faim avec son précédent livre, Moi et toi. Croisons les doigts pour que ce ne soit qu’une mauvaise passe…

Anna, de Niccolo Ammaniti
(Anna, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher)
Éditions Grasset, 2016
ISBN 978-2-246-86164-5
320 p., 20€


Urban, de Brunschwig & Ricci

Signé Bookfalo Kill

Brunschwig & Ricci - Urban tome 3Le brillant scénariste Luc Brunschwig a le don de s’associer avec des dessinateurs virtuoses pour transcrire en images ses histoires aussi ambitieuses que complexes. Tandis que Cecil esquisse ses superbes crayonnés et nuances de gris pour Holmes (dont un quatrième tome est annoncé pour la fin d’année, youpi !!!), Roberto Ricci s’avère le metteur en scène idéal pour Urban, son odyssée d’anticipation.
A l’occasion de la parution du troisième tome de cette saga, je vous offre donc un billet pour Monplaisir, « le dernier endroit où ça rigole dans la galaxie ! », dixit Springy Fool, l’homme à tête de lapin, son créateur et animateur de génie.

Monplaisir, c’est la ville suprême des loisirs, le cadeau rutilant offert aux habitants humains qui travaillent dur et vivent souvent dans des conditions misérables dans les colonies spatiales où les hommes se sont retirés lorsque la Terre est devenue inhospitalière. Durant quinze jours par an, ces travailleurs acharnés ont donc le droit de s’y perdre et de ne plus vivre que pour le plaisir – à la hauteur de leurs moyens, car même le Paradis a ses hiérarchies…
Sur les innombrables écrans géants disposés partout dans la cité, cet énergumène de Springy Fool assure le show avec A.L.I.C.E., son intelligence artificielle révolutionnaire. En Big Brother froidement sexy, celle-ci contrôle aussi en sous-main la surveillance et la sécurité de la ville, en compagnie des Urban Interceptors, police d’élite chargée d’intercepter les pires criminels de la galaxie venus tenter leur chance à Monplaisir, dans des duels en forme de jeux mortels diffusés en direct.
C’est ce service d’exception que rejoint Zach, fils de modestes fermiers, un colosse un peu naïf, guidé par sa fascination pour Overtime, le super-héros de son enfance. Il rejoint les rangs alors qu’un sinistre assassin sème sur sa route les cadavres atrocement mutilés de jeunes filles, et qu’un tueur à gages décime un à un les Intercepteurs…

Brunschwig & Ricci - Urban tome 1J’ai dévoré hier les trois premiers tomes d’Urban, et je reste sous le choc comme sous le charme. Sous le choc d’un récit formidablement ambitieux, qui ne recule devant aucun rebondissement, aussi terrible soit-il (et croyez-moi, de ce côté-là, vous allez être servis !) Dès les premières pages, on entre dans cette histoire comme si elle nous était déjà familière, et jamais on ne se perd dans ses ramifications pourtant complexes, à la suite de ses nombreux protagonistes tous aussi intéressants et potentiellement pleins de surprises plus ou moins bonnes.
Luc Brunschwig épate une nouvelle fois par sa maîtrise narrative et la profondeur de son histoire autant que de ses personnages. Chaque nouveau tome nous avance un peu plus loin dans l’univers terriblement ambivalent de Monplaisir, dévoilant certains mystères pour mieux en créer d’autres dans la foulée, avec une science du suspense époustouflante.

Brunschwig & Ricci - Urban tome 2Sous le charme aussi, je le disais, grâce au dessin de Roberto Ricci. Transposée au cinéma, la science du cadrage de l’artiste italien donnerait à coup sûr un chef d’œuvre de réalisation virtuose, tant il sait trouver les meilleurs angles, même les plus extrêmes (ras du sol, plongées vertigineuses…) et multiplier les rapports de cadre, du plus étroit au plus large, pour faire vivre le foisonnement de Monplaisir, dont il campe l’architecture mégalomaniaque avec une profusion de détails qui flatte l’œil sans jamais le lasser.
Puis on sent qu’il se régale avec l’un des passages obligés du scénario de Brunschwig, sorte de Où est Charlie ? puissance mille : tous les invités de la ville doivent en effet se déguiser, ce qui donne une armée de clins d’œil réjouissants à nombre de héros mythiques, que je vous laisse le plaisir de débusquer dans la foule grouillante de la cité infernale.

Je m’arrête là, n’étant pas assez expert en bande dessinée pour saluer correctement les prouesses techniques et narratives de cette série (il faudrait aussi parler du superbe travail sur les couleurs et les nuances…) Je me contenterai de vous recommander instamment de plonger dans Urban. Si vous êtes amateurs d’excellentes B.D., à la fois distrayantes et intelligentes, et d’univers imaginaires ambitieux, vous ne serez pas déçus !

Urban, de Luc Brunschwig (scénario) & Roberto Ricci (dessin)
  Éditions Futuropolis
Tome 1 : Les règles du jeu, 2011.
978-2-7548-0318-2, 56 p., 13,20€
Tome 2 : Ceux qui vont mourir…, 2013.
978-2-7548-0993-1, 56 p., 13,20€
Tome 3 : Que la lumière soit…, 2014.
978-2-7548-0995-5, 56 p., 13,50€


Le Rire du grand blessé, de Cécile Coulon

Signé Bookfalo Kill

Bienvenue dans un monde où la lecture est devenue un outil d’asservissement du peuple. La littérature telle que nous la connaissons, celle des auteurs libres penseurs et inventeurs de leurs propres histoires, a été mise à l’index, au profit de textes fabriqués sur mesure par des Ecriveurs, auteurs spécialisés de Livres Frissons, ou de Livres Fous Rires, ou de Livres Tendresse. Ces romans calibrés sont dispensés à la foule lors des Manifestations à Haut Risque, grands-messes organisées dans des stades où des milliers de gens peuvent, ensemble et sans la moindre retenue, se laisser aller à leurs émotions les plus primaires, au rythme des mots lancés du haut de son estrade, intouchable, par le Liseur.

Bienvenue dans un monde où l’analphabète est roi. Tenez, tel 1075. Cette montagne de muscles, incarnation de la discipline et de la rigueur, est Agent de Sécurité – ces gardes surentraînés qui protègent le Liseur et gardent la foule sous contrôle pendant les Lectures. Inflexible, incorruptible, incapable de lire la moindre lettre, il est le meilleur de tous.
Jusqu’au jour où, à la suite d’un accident, il se retrouve cloué dans un lit d’hôpital. Il suffit alors de pousser une porte pour que tout bascule…

Coulon - Le rire du grand blesséJ’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Cécile Coulon qui, à 23 ans, en est déjà à son quatrième roman. Ce n’est certes pas avec ce nouveau livre que je vais me dédire. Cette demoiselle a une facilité de plume évidente, du talent et beaucoup de culot – celui, par exemple, de venir chasser sur les terres de l’anticipation où Ray Bradbury, avec Fahrenheit 451, et George Orwell, avec 1984 (mais aussi Daniel Keyes, dont le sublime Des fleurs pour Algernon est évoqué dans le livre) ont posé de sérieux jalons.
Sans complexe, Cécile Coulon se mesure à ces références ; et si je suis obligé de reconnaître qu’elle n’est pas tout à fait à la hauteur, ce n’est pas par manque de talent mais parce que son roman est beaucoup, beaucoup trop court. Ses premières pages esquissent un monde futuriste aussi foisonnant qu’inquiétant, et contiennent des promesses que la brièveté du texte empêche de développer. D’où une certaine frustration, inévitable.

En dépit de cette réserve, Le Rire du grand blessé est tout de même très brillant. Paradoxalement, sa brièveté est aussi une force, elle le rend précis et percutant. Cécile Coulon a choisi de se concentrer sur 1075, un personnage remarquablement taillé et pensé de bout en bout, mais aussi sur Lucie Nox, la créatrice du Programme des Liseurs et des Ecriveurs qui porte son nom.
Leurs trajectoires croisées composent un nœud inextricable, d’une grande acuité psychologique, où l’auteur serre son véritable sujet, celui de l’amour de la lecture et de la nécessité d’une défense de la diversité culturelle, pour empêcher nos sociétés modernes de sombrer dans le conformisme et le nivellement intellectuel par le bas.
Une démonstration ancrée dans notre temps, indispensable et d’une grande justesse, qui se joue entre les lignes d’une critique féroce de la société de consommation culturelle telle qu’on tente de nous l’imposer en ce moment, soumise à la globalisation et une volonté insupportable de contrôle de la pensée et de la diversité intellectuelle.

Cécile Coulon est l’une des jeunes et nouvelles voix de la littérature française parmi les plus intéressantes et prometteuses. Même incomplète, cette nouvelle pierre de son œuvre en est une preuve qui mérite largement le détour, en attendant la suite, forcément excitante.

Le Rire du grand blessé, de Cécile Coulon
Éditions Viviane Hamy, 2013
ISBN 978-2-87858-584-1
132 p., 17€


Serenitas, de Philippe Nicholson

Signé Bookfalo Kill

Pour le chroniqueur avide de retranscrire fidèlement le plaisir de sa lecture, certains romans posent des problèmes de, comment dire… de « compression », voilà. Mine de rien, parfois même sous couvert de véritables « page-turner » faciles et rapides à lire, ils présentent tant de thématiques et de personnages passionnants qu’il devient très compliqué d’en faire un résumé à la fois bref et qui donne envie de le lire ; très compliqué, également, d’en livrer une analyse pas trop bavarde, mais sans rien oublier, tout en essayant de retranscrire aussi fidèlement que possible l’ambition du romancier.

Vous me voyez venir, j’imagine : depuis le début de cette critique, je vous parle de Serenitas, le deuxième roman de Philippe Nicholson (après Krach Party, 2009). Soit un thriller d’anticipation haletant, impossible à lire autrement qu’en le dévorant tant il est prenant, rythmé et d’une efficacité à toute épreuve. Tout en offrant un contenu parfaitement pensé, un univers visuel dans lequel on se promène (dans lequel on court beaucoup, surtout) comme si on y était, et une vision qui ne peut laisser indifférent.

Nicholson nous plonge dans le futur plausible, en tout cas crédible, d’un Paris post-crise en pleine déréliction. Les quartiers centraux, Pigalle, la place de Clichy, sont devenus des zones de non-droit, véritables plateformes de distribution de drogue. Ailleurs sont apparues des « zones d’affaire », regroupant lieux de vie confortables et espaces de travail, où l’on obtient soins, éducations pour ses enfants, privilèges et conforts à condition d’être dociles et de servir les intérêts privés de multinationales qui ont petit à petit supplanté les services publics d’un État à la dérive.

Fjord Keeling, lui, n’a jamais tellement su faire ce qu’on lui disait et respecter les consignes. Journaliste au National, le plus grand groupe de presse du pays, il s’intéresse le plus souvent à des faits divers ou à des sujets qui font grincer des dents, notamment la manière dont les trafiquants de drogue ont petit à petit supplanté le pouvoir et créé une économie parallèle plus efficace que celle de l’État en pleine faillite.
Cette vilaine curiosité lui vaut de se retrouver, un soir glacial de décembre, devant une pizzeria de Pigalle au moment où y explose une bombe. Bilan : douze morts, dont une poignée de narcotrafiquants qui s’y trouvait en réunion. Tandis que le gouvernement s’empresse de stigmatiser les malfaiteurs et annoncent une guerre à grande échelle contre les trafiquants, Fjord, témoin privilégié de l’événement, pressent que rien n’est si simple.
Il n’a pas tort : dans l’ombre, de sinistres personnages aux desseins contradictoires tirent les ficelles de leurs complexes intérêts – et n’hésiteront à utiliser Fjord comme marionnette tombant à point nommé pour servir leurs intérêts…

Franchement, en vous disant tout ceci, je ne vous ai presque rien dit. Par exemple, je ne vous ai pas parlé de Serenitas, la ville protégée qui donne son titre au roman. Mais si je le faisais, j’ajouterais encore de nombreuses lignes à cette chronique qui tire déjà en longueur, et ne ferais que paraphraser vainement ce que le romancier raconte si bien.
Alors que vous pourriez déjà être en train de lire le roman de Philippe Nicholson, compagnon de choix pour vos vacances. Une œuvre à la fois distrayante et intelligente, qui démontre, après Zone Est de Marin Ledun, que les auteurs français sont capables de s’emparer de la littérature de genre – ici, l’anticipation – et d’en tirer le meilleur.

Serenitas, de Philippe Nicholson
Éditions Carnets Nord, 2012
ISBN 978-2-35536-058-9
426 p. 20€

P.S.: on en parle beaucoup ailleurs, et c’est tant mieux ! Voyez par exemple ici : Auroreinparis ou Enfin livre !


Zone Est, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

En 2007, je suis tombé par hasard sur Modus Operandi, le premier roman d’un jeune auteur dont le style et le propos, pleins de rage et de sincérité, m’ont immédiatement frappé, en dépit de quelques maladresses et d’une certaine propension à laisser ses idées, ses théories – nombreuses et souvent brillantes – prendre le dessus sur la narration. Depuis, je n’ai eu de cesse de lire les œuvres de Marin Ledun et d’admirer sa progression fulgurante.
Jusqu’à cette année 2011, déjà marquée de deux romans extraordinaires. C’est du premier paru, Zone Est, dont je souhaite vous parler à présent.

Une précision d’emblée : il s’agit d’un thriller d’anticipation – mais ne partez pas tout de suite en courant ! Certes, Marin Ledun nous projette dans le futur, mais un futur potentiellement proche. Pas de soucoupes volantes ni d’extra-terrestres ici… Des humains, oui, en revanche, bien que plus vraiment dans un état de fraîcheur total.
C’est qu’un virus ravageur, échappé d’un incident d’origine inconnue, est passé par là, exterminant une grande partie de la population mondiale. Ceux qui restent ne doivent leur survie précaire qu’à des prothèses ou des implants compensant leurs organes perdus. Ils sont désormais parqués dans la Zone Est, une gigantesque enclave située à l’emplacement de notre actuelle vallée du Rhône, partagée entre futurisme et dévastation, et “protégée” du reste du monde par une barrière infranchissable, le Mur.

Dans cet univers en déréliction, Thomas Zigler exerce l’étrange métier de chasseur de données. Commandités par des personnages aussi mystérieux qu’influents, il traque des individus pour leur voler des parcelles de leur mémoire, censées contenir des informations sensibles. Il s’en sort très bien jusqu’au jour où il voit, dans les données qu’il vient de soutirer à un homme, un souvenir impensable : une femme biologiquement saine, dénuée d’implants, qui parvient à échapper à des poursuivants lourdement armés en se faufilant dans une faille du Mur…
Trucage habile ou vérité ? Ebranlé, Zigler est bien décidé à découvrir le fin mot de l’histoire. Du reste, il n’a pas la choix, car visiblement, certains estiment qu’il en sait déjà trop ; et de chasseur réputé, il devient une proie à éliminer de toute urgence…

Avant Zone Est, jamais Marin Ledun n’avait réussi à équilibrer aussi bien la forme et le fond. Mené à un train d’enfer, rythmé de rebondissements et de scènes d’action époustouflantes, le récit ne laisse pas le moindre instant de répit au lecteur. Le suspense implacable de ce thriller survitaminé fait immanquablement penser à des références du genre : les romans de Philip K. Dick – ou leurs adaptations cinématographiques, au premier rang desquelles Minority Report de Steven Spielberg et Blade Runner de Ridley Scott – ; mais aussi Les Fils de l’homme, le chef d’œuvre méconnu d’Alfonso Cuaron ; ou bien encore La Brigade de l’œil, de Guillaume Guéraud. De bout en bout, Ledun joue à ce très haut niveau et apporte une pierre très solide à l’édifice de ses illustres prédécesseurs.

Dans un cadre aussi maîtrisé, le romancier déroule avec facilité ses idées phares, pour certaines déjà présentes dans ses romans précédents (notamment Marketing Viral), mais pas aussi bien amenées : les menaces de dérives liées aux nouvelles technologies, la dictature du marketing, le rapport entre corps et machine, réalité et virtuel… Il se permet même, vers la fin, quelques scènes oniriques saisissantes, où la forme et le fond se troublent autant que notre avenir possible si l’on n’y prend pas garde.

Alliant une réflexion aussi puissante qu’inquiète sur notre futur, à un superbe thriller, Marin Ledun signe donc l’une des œuvres d’anticipation les plus marquantes et ambitieuses parues depuis bien longtemps. Rien que pour cela, faites un détour par la Zone Est, vous ne le regretterez pas!

Zone Est, de Marin Ledun
Editions Fleuve Noir, 2011
ISBN 978-2-265-08968-6
408 p., 19,90€

Retrouvez Zone Est sur le site des éditions Fleuve Noir.
Et si vous avez envie de découvrir l’ensemble du travail de Marin Ledun, rien de tel qu’une visite sur son blog, ici : http://www.pourpres.net/marin/