Nous sommes le 30 octobre 2022, il est tout juste minuit. Dans la banlieue de Liverpool, Jen Brotherhood guette par la fenêtre le retour de son fils. Pourtant Todd a dix-huit ans, et la permission de sortie jusqu’à 1 heure du matin. Mais quelle mère ne se laisse pas gagner par l’angoisse tant que son enfant n’est pas rentré ?
Alors, quand son fils apparaît enfin dans la rue, Jen sent le soulagement la gagner. Un soulagement rapidement remplacé par l’incompréhension, puis la terreur, tandis qu’elle se précipite à l’extérieur : Todd vient de poignarder un inconnu sous ses yeux. Quand la police emmène son fils menotté, toutes les certitudes de Jen vacillent.
Lorsqu’elle se réveille le lendemain, Todd est dans sa chambre, comme si rien ne s’était passé. Nous sommes le 28 octobre, il est tout juste 8 heures. Et Jen commence seulement à comprendre à quel point son monde a basculé.
Le motif du retour conscient dans le temps (le protagoniste remonte dans son passé ou voyage le long de son fil de vie en se souvenant parfaitement de tout ce par quoi il passe) est, sinon un classique du suspense, au moins un sacré défi à relever pour un auteur soucieux de pulvériser les règles de la narration et de chercher des moyens neufs de surprendre son lecteur.
Dans ce registre, je retiendrai en particulier Replay de Ken Grimwood côté littérature, et côté cinéma, l’incontournable Un jour sans fin de Harold Ramis, ainsi que le superbe Effet papillon de Eric Bress et J. Mackye Gruber.
À cette liste exemplaire, il faut désormais ajouter Après minuit, tant Gillian McAllister a relevé le défi avec brio.

Elle y parvient en faisant un choix audacieux, différent de ceux de ses prestigieux prédécesseurs, choix qu’elle prend soin de masquer au début du roman. Dans les premiers chapitres, en effet, son héroïne remonte lentement dans le temps, jour après jour, traversant chaque heure de ces journées en se demandant (logiquement) ce qui lui arrive, et quel sens donner à cette expérience aussi perturbante qu’incompréhensible. On l’accompagne au plus près de sa terreur, de ses doutes, de son effondrement intérieur, en cherchant nous-mêmes des signes cachés, des indices qui nous permettraient de prendre de l’avance sur elle et d’anticiper les virages du récit.
On se dit aussi, au bout d’un moment, qu’on risque de trouver le temps long si Gillian McAllister s’obstine dans ce schéma. Ce qu’elle s’abstient de faire, bien entendu. Une fois qu’elle a bien ferré son lecteur, elle brise le rythme lancinant installé dans la première partie et commence à fracturer la ligne du temps, remontant toujours dans son passé, mais selon un schéma irrégulier dont la signification va mettre un long moment à apparaître.
Je disais un peu plus haut qu’on essayait de prendre de l’avance sur la protagoniste – preuve, avant tout, que le suspense fonctionne bien et qu’on se retrouve assez vite happé par le dispositif. Pour autant, ne vous attendez pas à accomplir avec succès votre mission de voyant extralucide. L’intrigue concoctée par la romancière, les rebondissements qui nous saisissent aux moments les plus inattendus, la manière dont tous les personnages avancent masqués, tout cela concourt à balader le lecteur et à le surprendre plus souvent qu’à son tour, d’une manière parfois assez jouissive (façon mâchoire qui se décroche).
Pour autant, Après minuit n’est pas qu’un thriller élaboré à la perfection. Est-ce un thriller, d’ailleurs ? Le rythme est tout sauf frénétique, même si l’intrigue accélère au fur et à mesure qu’on s’avance vers la fin, provoquant ce fameux effet de « page turner » qui consacre les meilleurs suspenses.
Ce qui fait surtout la force de ce roman, c’est la profondeur de ses personnages. Leur réalité, leur complexité, leurs fragilités, leurs mensonges comme leur sincérité dans tout ce qu’ils entreprennent. En un mot, leur authenticité, à laquelle Gillian McAllister accorde toute sa finesse et sa précision. C’est en privilégiant l’aspect humain de son histoire qu’elle fait mouche, et qu’Après minuit s’avère aussi fort, aussi marquant, et au final aussi bouleversant.
Pour le dire autrement, le dispositif narratif, aussi original soit-il, est entièrement au service du cœur des personnages. Prenant, captivant même, Après minuit est surtout profondément juste et touchant, puisant ses émotions dans des réflexions saisissantes sur la maternité (et la paternité), le couple, la famille, l’amour aussi (forcément !) Tout ce qui fait nous marcher, avancer, réfléchir, et dans lequel, par-delà la mécanique du suspense, nous nous retrouvons de manière troublante dans ce roman.
De ce point de vue, si je dois encore jouer le petit jeu des comparaisons – toujours un peu vain, mais parfois utile -, Après minuit m’a rappelé le formidable Jake de Bryan Reardon, roman hélas passé inaperçu à sa parution en Série Noire (et hélas jamais paru en poche depuis), qui m’avait remué en profondeur pour ces mêmes qualités humaines dont Gillian McAllister fait la démonstration dans ce magnifique roman.
Une très belle découverte, donc, et un excellent roman pour l’été qui s’approche.
Merci au site NetGalley pour le texte, et à Yvan Fauth pour sa chronique dont l’enthousiasme contagieux m’a guidé vers ce roman.
Après minuit, de Gillian McAllister
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude)
Éditions Sonatine, 2024
ISBN 9782383991328
400 p., 23€
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