Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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L’Installation de la peur, de Rui Zink

Signé Bookfalo Kill

Coups de sonnette insistants à la porte. Surprise dans le plus simple appareil, la femme qui se trouve dans l’appartement enjoint son enfant de se cacher dans la salle de bains, enfile en hâte une robe de chambre, puis va ouvrir. Sur le seuil, deux hommes, l’un en costume, l’autre en bleu de travail. Ils annoncent que, conformément aux directives du gouvernement, ils viennent procéder à l’installation de la peur.
Bien obligée de les laisser entrer, la femme doit alors subir un processus effarant, durant lequel les deux hommes dressent le tableau effroyable des maux de notre temps. De quoi trembler, en effet… mais la peur n’a-t-elle pas toujours des visages inattendus ?

zink-linstallation-de-la-peurC’est l’histoire d’une bonne idée, hélas pas totalement aboutie à mon goût. D’un style sec et précis, sans fioriture, Rui Zink campe rapidement le décor de ce qui sera un huis clos à vocation anxiogène. Une femme sans défense, un enfant caché et deux hommes, l’un brillant, l’autre au physique de brute. Et un sujet : la peur. Sous toutes ses formes, puisqu’il va autant être question de peurs intimes (la peur de l’atteinte physique, du viol par exemple) que de terreurs plus vastes, celles qui, selon l’auteur, régissent nos existences : les marchés, le capitalisme, le terrorisme, les virus mondiaux…

L’idée est bonne, donc ; le résultat un peu moins, car le huis clos très statique conçu par Rui Zink impose au texte une abondance de dialogues qui finissent par rendre le roman beaucoup trop bavard. Si le numéro de duettistes des deux hommes s’avère amusant au début, et le propos intéressant, le processus ne se renouvelant pas lasse rapidement. Cela ferait à coup sûr une excellente pièce de théâtre – et encore, en élaguant un peu ; à lire sous forme romanesque, c’est assez vite fastidieux.
L’Installation de la peur est donc hélas plus assommant qu’effrayant… Heureusement, une excellente fin surgit par surprise, entraînant l’intrigue dans une direction inattendue qui permet de se dire qu’on a été récompensé de tenir jusqu’au bout.

En résumé, un petit conseil : voici un texte dont on peut se contenter de lire les soixante premières pages et les trente dernières pour en apprécier l’intelligence. Vous aurez ainsi le sel d’un roman original et pertinent, et gagné un peu de temps pour lire d’autres livres !

L’Installation de la peur, de Rui Zink
(A Instalaçao do medo, traduit du portugais par Maïra Muchnik)
Éditions Agullo, 2016
ISBN 979-10-95718-06-2
176 p., 17,50€


Betty, d’Arnaldur Indridason

Signé Bookfalo Kill

Il y a des romans, des polars surtout, dont on se demande bien comment on va faire pour en parler ; comment, même, on va réussir à en faire un résumé accrocheur en dévoilant l’intrigue au minimum – sachant que c’est essentiel pour ne pas en déflorer l’intérêt et la réussite.
Betty, le nouveau roman de l’Islandais Arnaldur Indridason, est clairement de ceux-là. Je vais donc m’efforcer d’être aussi précis que possible avec un minimum de mots.

Si vous ne le connaissez pas, Indridason est l’un des auteurs majeurs du polar nordique contemporain. L’égal pour l’Islande du Suédois Mankell ou du Norvégien Nesbo. Il est célèbre pour sa série mettant en scène l’inspecteur Erlendur, flic taciturne et opiniâtre, lesté d’un passé obsédant (la disparition de son petit frère, dont il est partiellement responsable) et d’une famille problématique, dont les enquêtes permettent au romancier de mettre en lumière les aspects troubles d’une Islande moins idyllique qu’on voudrait bien le croire.

Indépendant de la série Erlendur, Betty apparaît comme une sorte de respiration dans l’oeuvre d’Indridason. Non pas que le ton y soit plus joyeux, au contraire ; mais parce qu’il s’agit d’un hommage de l’auteur au roman noir, avec l’un de ses ingrédients centraux : une femme fatale – la Betty du titre -, qui fascine et envoûte, le plus souvent pour leur plus grand malheur, tous ceux qu’elle croise : mari, amants, proches et policiers…

Simple hommage au roman noir ? Non, car Indridason illumine son roman d’une surprise phénoménale – et c’est là que je dois impérativement me taire. En dire plus serait criminel, sincèrement. Sachez juste que grâce à cela, ce qui ressemble de prime abord à une oeuvre très classique (mais bien menée) du genre, devient à mi-chemin de la lecture un roman fracassant, d’une maîtrise narrative aussi admirable que jubilatoire.

Et maintenant, chut ! Faites connaissance avec Betty. Tout comme les personnages de papier qui la croisent, vous aurez sûrement du mal à vous en remettre…

Betty, d’Arnaldur Indridason
Editions Métailié, 2011 (édition islandaise originale : 2003)
ISBN 978-2-86424-845-3
205 p., 18€