LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #4

Si vous ne connaissez pas encore lu Donna Tartt et que vous avez envie de la découvrir, je vous conseille de commencer par son premier, Le Maître des illusions. Je considère ce livre comme un véritable chef d’œuvre : l’écriture, d’une maturité et d’une élégance affolantes pour une autrice débutante, la maîtrise d’un suspense qui monte crescendo en vous étranglant façon boa constrictor, l’intelligence et la profondeur du propos, tout y est déjà, et avec quel talent !
Pour autant, aujourd’hui, c’est de son deuxième roman que je veux vous parler. Parce que c’est avec celui-ci que je l’ai découverte, parce que c’est sans doute le plus mal aimé de ses livres, et parce que son titre français, traduit trop littéralement de l’américain (The Little Friend), ne lui rend pas justice, en laissant craindre quelque histoire mièvre avec des morceaux d’amour adolescent bien gluants dedans. Alors que pas du tout, évidemment.
Dans une petite ville du Mississipi, Harriet Cleve Dufresnes grandit dans l’ombre de son frère. Quand elle était encore bébé, celui-ci a été retrouvé mort, pendu à un arbre du jardin. Son meurtrier n’a jamais été identifié et, malgré les années, la famille ne s’est jamais remise de cette tragédie.
Pour Harriet qui, le plus souvent livrée à elle-même, vit dans un monde imaginaire, son frère représente un lien avec un glorieux passé qu’elle connaît seulement par des récits et par les photographies entrevues dans des albums. Farouchement déterminée, d’une précocité remarquable pour ses douze ans, et imprégnée de la littérature d’aventures de Stevenson, Kipling et Conan Doyle, elle décide un été de trouver l’assassin et d’exercer sa vengeance.
Son unique allié dans cette quête, son copain Hely, lui est dévoué. Mais ce qu’ils découvrent est bien éloigné de leurs jeux d’enfants : c’est un monde obscur d’adultes, chargé de menaces, où rôdent, hors de l’intimité familiale, des prédicateurs illuminés, des criminels, des trafiquants de drogue…

Dans ma première librairie parisienne, le commun des mortels libraires (les employés ordinaires, donc) n’avait que rarement accès aux services de presse. Pour ceux à qui le terme ne parle pas, il s’agit de livres envoyés gratuitement par l’éditeur aux professionnels du livre, journalistes ou libraires, généralement avant parution, pour permettre de s’en faire une idée et, dans l’idéal, de pouvoir le conseiller efficacement dès le jour de sa sortie.
Étant simple grouillot, je ne voyais pas presque jamais passer les SP, ou alors de loin, sans avoir le droit d’y toucher. La cheffe de rayon s’en faisait envoyer la plupart chez elle, pour éviter de se les faire piquer par ses subalternes ; la directrice détournait une bonne partie de ceux qui arrivaient tout de même à la librairie ; au bout du compte, il ne restait pas grand-chose pour ceux dont le cœur de métier était tout de même d’être sur le terrain et de conseiller les livres en question. (Alors que la directrice, pas du tout.)

Au bout du compte, cette relative frustration m’a plutôt servi, je pense. J’ai appris à ne pas considérer les SP comme un dû (défaut qui touche de nombreux professionnels du livre, capables de faire une scène à un éditeur peu enclin à leur envoyer leur « dû » en temps et en heure), mais pleinement comme un outil de travail, dont l’importance est considérable pour bien exercer son métier.
La charge de lecture est énorme en librairie ; on ne lit jamais assez, et il y a davantage de livres qu’on n’aura pas le temps de lire que le contraire. Il est donc essentiel de hiérarchiser ses priorités, ses envies, mais aussi les lectures « utiles » par lesquelles passer, même sans désir impérieux, pour faire au mieux son travail, et être capable de répondre à toutes les questions potentielles des clients, dont la plus capitale de toutes : « Vous l’avez lu, celui-là ? » Les SP servent notamment à cela. À engranger de la connaissance, à défricher en amont, pour être à la hauteur des attentes des usagers de la librairie.
(Ils servent aussi à se faire plaisir, je vous rassure, avec un côté « cadeau de Noël » qui ne se dément jamais. Ouvrir une enveloppe d’éditeur et y découvrir l’un des (nombreux) livres que l’on attendait avec impatience a tendance à vous ramener en enfance. Ce n’est pas rien. Un libraire qui se fait plaisir a toutes les chances de partager gaiement son enthousiasme, comme un gamin qui raconte avec passion l’une des micro-histoires qui ont donné du sens à sa journée.)
Bon, avec tout ça, me voilà parti bien loin, entraînant à ma suite une chronique qui promet encore d’être beaucoup trop longue. J’aime autant vous le dire : vous qui supportez ces digressions sans fin et me lisez jusqu’au bout, vous êtes des héros.
Et donc, quel rapport avec Donna Tartt ?
Voilà, voilà, j’y arrive. Il se trouve que, pour une fois dans cette fameuse librairie, j’ai réussi à récupérer un service de presse. Sans aucun mérite, à vrai dire : de toute évidence, l’énorme pavé n’avait intéressé personne avant que je le remarque, abandonné sur l’étagère du bureau à l’étage, prêt à y prendre la poussière entre un carton de factures et une réserve de rouleaux de scotch.

Le nom de Donna Tartt m’était totalement inconnu. Et pour cause : Le Petit Copain n’était que son deuxième roman, et le premier, Le Maître des illusions, remontait à dix ans auparavant.
Oui, parce que c’est l’une des grandes particularités de la romancière américaine : elle est TRÈS rare. Après Le Petit Copain, il a encore fallu attendre une dizaine d’années pour voir débarquer son troisième livre, Le Chardonneret, en 2013. Et depuis ? Rien. C’est ce qui s’appelle cultiver son mystère et son indépendance.
Mais voilà, il y avait donc cette brique noire, sa photo de couverture floue représentant deux gosses penchés sur quelque grand mystère d’un été lointain, et ce titre bizarrement naïf pour un livre aussi gros et sombre. Il y avait une histoire de meurtre, un point de vue d’enfant, la promesse d’un voyage dans l’arrière-cour des États-Unis, autant d’arguments qui me séduisaient déjà. J’ai plongé.
Comme vous pouvez vous en douter puisque je vous casse les pieds avec ce roman depuis déjà trop longtemps (Vous êtes encore là ? Mais vous êtes dingue ?!?), l’immersion a été vertigineuse. L’écriture de Donna Tartt est ciselée, patiente et précise sans être précieuse – surtout dans Le Petit Copain, où elle traque les vérités d’une enfance finissante au détour de chaque mot, chaque phrase, chaque tournure, en quête de ce regard sur le monde à un mètre cinquante de haut, qui oscille entre candeur et violence, espoir et cruauté, fidélité et apprentissage du lâcher prise.

Contrairement aux apparences, Le Petit Copain n’est pas un polar ; c’est à peine un roman noir, si l’on veut vraiment s’acharner à le glisser dans un tiroir. Il ne faut donc pas s’attendre à de grandes révélations ni à un dénouement renversant – même si le final prend sa part de spectaculaire.
La vérité du texte se niche ailleurs, dans la justesse des personnages et des sentiments, dans cette captation fragile d’existences au bord du gouffre, au fin fond de ce Mississippi que Donna Tartt relate avec la puissance des plus grands auteurs américains. Ceux qui savent que leur pays est un vertige insaisissable, un laboratoire humain et mental inimitable, pour lequel il faut déployer des moyens considérables pour en esquisser la complexité.
Pour autant, je le disais en introduction, Le Petit Copain est le moins apprécié des trois romans (à ce jour) de Donna Tartt. Entre l’acuité effarante du Maître des illusions, récit d’apprentissage et grand théâtre de la noirceur de l’âme humaine, et le déploiement en grand large du Chardonneret, ce deuxième roman a des allures de « petite histoire » sans grand relief, de sujet mineur, pas à la hauteur des deux autres. Il nécessite de la patience, sans doute, et de davantage d’attention. Peut-être aussi un peu de naïveté, allez savoir.
En tout cas, il fait partie, pour moi, de ces grands romans jalons qui ont forgé ma curiosité pour la littérature des États-Unis, et mon admiration pour la capacité des auteurs américains à élargir sans cesse le cadre pour afin d’y mieux saisir l’infiniment petit.

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