Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Le Deuxième homme, d’Hervé Commère

Signé Bookfalo Kill

« Pourquoi tu fumes toujours dehors ?
– Parce que c’est là qu’on fait des rencontres. »
Et c’est ainsi, en effet, que se rencontrent Stéphane et Norah, autour d’une cigarette à l’extérieur d’un bar. Coup de foudre, attirance mutuelle, séduction – puis les projets d’avenir, l’emménagement ensemble… C’est une histoire d’amour, lumineuse et magnifique. Presque trop belle pour être vrai, trop intense pour ne pas s’effriter au moindre soupçon. Pour cela, il suffit d’un rien. D’une photo, par exemple – et commence alors la descente aux enfers.

« Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie, on donne un petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde d’une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop qu’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. (…) La mort, la trahison, le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences, tous les silences (…) »

Non, ces mots ne sont pas de moi, hélas, mais de Jean Anouilh. Quelques phrases tirées d’Antigone, qui résument à merveille le mécanisme inexorable régissant la marche en avant du drame dans le nouvel opus d’Hervé Commère. Le Deuxième homme a la force sombre d’une tragédie classique, enveloppée dans la forme moderne d’un polar. Ou, pour être plus précis, d’un roman noir. C’est le roman noir du couple, une histoire d’amour frappée du sceau de la fatalité.
La construction est limpide : durant les 75 premières pages, chaque chapitre évoque la rencontre, les sentiments, la beauté foudroyante d’un amour immense. Mais chaque chute de chapitre annonce obstinément que tout ceci va mal finir. Pas question de rêver, même s’il y a des belles choses dans cette histoire. Et en effet, le roman est sombre, très sombre. D’une dureté assumée, à telle point qu’elle en devient presque belle – en tout cas fascinante, à l’image du style d’Hervé Commère, plus tortueux, plus lyrique que dans ses deux précédents romans, tout en restant aussi fluide et envoûtant.

A part ça, je préfère vous prévenir : Hervé Commère est un malin. C’est même un embobineur de première classe. Je parlais de roman noir un peu plus haut, et effectivement, outre l’aspect tragique de l’histoire qui justifie d’accorder cette étiquette au Deuxième homme, l’auteur dispose ça et là des éléments propres au genre. Des secrets, un revolver, des bolides lancés à fond sur des routes de nuit, des rendez-vous mystérieux, des mallettes pleines d’argent, des enveloppes… Mais rien n’est si simple, bien sûr.
D’ailleurs, je vous disais que la construction du roman était limpide. Mais est-ce bien le cas ? Comme tous les bons auteurs de polar, Hervé Commère est un excellent manipulateur. Pour ma part, je me suis encore fait avoir – et pourtant, j’avais relevé l’indice qu’il fallait noter pour comprendre, mais sans savoir quoi en faire…

Bon, voilà, vous êtes prévenus. Mais ne vous focalisez pas là-dessus et lisez surtout le Deuxième homme comme le superbe roman qu’il est, tout simplement.

Le Deuxième homme, d’Hervé Commère
Éditions Fleuve Noir, 2012
ISBN 978-2-265-09711-7
250 p., 18,90€

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Serena, de Ron Rash

Signé Bookfalo Kill

La fin de l’année arrive, et avec elle l’heure de faire quelques inévitables bilans. En voici un, personnel : en 2011, le polar aura été placé pour moi sous le signe de la femme fatale. Mon dernier coup de coeur de l’année s’appelait Betty, d’Arnaldur Indridason ; le premier, en janvier, se (pré)nommait Serena, de Ron Rash.
Deux prénoms féminins en guise de titre, pour deux romans noirs forts et marquants, écrits par des hommes et dominés par un personnage de femme fascinante, intense – bien que s’avérant très dangereuse à fréquenter… Après vous avoir glacé avec la mante religieuse islandaise, c’est à un voyage impressionnant dans une page d’histoire américaine que je vous invite.

Nous sommes en Caroline du Nord, au début des années 1930. Le krach boursier de 29 a plongé le monde dans la détresse, jeté des millions d’hommes dans la pauvreté. Si les Etats-Unis ne sont pas épargnés, le couple Pemberton ne semble pas en avoir conscience. Lui est exploitant forestier, capitaliste sans scrupule, guidé par un très sûr instinct de destructeur ; sa femme, Serena, abrite sous sa beauté sidérante une ambition dévorante servie par un coeur de pierre, redoutable attelage par lequel elle pousse son mari à aller toujours plus loin. Pour eux, la crise est une bénédiction, une pourvoyeuse infinie d’hommes prêts à risquer leur vie – et Dieu sait que le métier de bûcheron est dangereux – pour quelques dollars.
Avançant sans répit, ils dévastent tout sur leur passage, au mépris des vies humaines et de la Nature. Et gare à ceux – adversaires écologistes s’efforçant de créer un Parc National pour préserver la forêt, associés versatiles ou ennemis plus intimes – qui se mettront sur leur route…

Ne vous y trompez pas : s’il y a beaucoup d’histoires d’hommes dans ce roman – époque et contexte oblige -, c’est bien la figure de Serena, audacieuse, vénéneuse, envoûtante, destructrice, qui domine et subjugue le récit. Parvenir à attacher le lecteur à un caractère aussi violent n’est pas un mince exploit : rien que ce tour de force exige que l’on rende hommage à Ron Rash, formidable créateur de personnages à la fois crédibles et littéraires, d’une grande complexité psychologique, aussi bien les « héros » que les secondaires, tous parfaitement croqués, plantés dans l’histoire, reconnaissables d’un mot, d’une attitude, d’un détail.
De Serena, on entend le froissement des jupons, on sent la fragrance de son parfum, on admire les courbes parfaites de son corps, on craint le regard implacable… Une héroïne inoubliable.

Mais Rash va beaucoup plus loin. Son roman est extrêmement ambitieux, par la forme comme par le fond. Sa réflexion sur les dérives capitalistes des années 30, l’attitude des grands propriétaires, la détresse des gens de peu réduits à rien, offre un miroir saisissant à notre propre époque, sans jamais que l’auteur impose la comparaison à l’aide de métaphores ou d’allusions faciles. Non, Ron Rash raconte simplement son histoire, ancrée dans son propre temps, laissant le soin au lecteur de créer les connexions nécessaires. La marque des grands auteurs et des grandes oeuvres.
Puis il y a la manière dont il évoque la Nature, personnage à part entière, seul adversaire finalement à la hauteur de Serena. Les descriptions des décors impressionnants de la Caroline du Nord – montagnes, forêts, rivières, ainsi que les animaux sauvages qui les hantent, des serpents à l’aigle que Serena domestique – trouvent un écho dans le style dense et minéral du romancier et, encore une fois, dans les caractères rudes et bruts des personnages. Tout est lié, inextricablement.

De ce fait, Rash ne cède en rien à la mode (facile) des chapitres courts et du rythme haletant. Si c’est son roman peut être qualifié de « noir », c’est avant tout une oeuvre littéraire, au style exigeant et travaillé au fil de longs chapitres aux paragraphes denses. Les dialogues, par exemple, reprennent le langage populaire des ouvriers sans sombrer dans la parodie, creusant mieux que tout les différences de niveau social avec les Pemberton et leurs alliés.
Quant à la structure générale du roman, elle évoque celle du drame élisabéthain, à la fois par sa route tracée droit vers la tragédie, que par l’intervention régulier d’un groupe de bûcherons qui assure certaines transitions (notamment les changements de saisons), commente des faits passés et annonce la couleur de ce qui va suivre, à la manière d’un choeur de théâtre antique.

Immense roman, Serena est une œuvre rare parce qu’elle repousse les limites des genres, brouille les pistes littéraires, empêche de cantonner le roman noir, et à travers lui le polar dans son ensemble, à un sous-genre (le cliché souffre mais a la vie dure.) Qu’elle ait été publiée par les éditions du Masque – éditeur sempiternellement associée à l’image surannée d’Agatha Christie mais dont le travail contemporain mérite largement le détour – est d’ailleurs un symbole qui me réjouit grandement…
Elle confirme également l’immense talent d’un écrivain américain dont la voix compte déjà, et comptera sûrement encore davantage dans les années à venir. Son nom est facile à retenir : Ron Rash.

Serena, de Ron Rash
Editions du Masque, 2011
Traduit par Béatrice Vierne
ISBN 978-2-7024-3402-4
404 p., 20,90€