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Féminicide, de Pascal Engman

Stockholm. Emelie Rydén, vingt-cinq ans, est retrouvée assassinée dans son appartement. Tout accuse son ex-petit ami violent, l’affaire semble simple. Un peu trop simple pour l’enquêtrice Vanessa Frank…
Et lorsque la victime d’une agression sexuelle se manifeste, Vanessa commence à tirer un fil. La ville semble de moins en moins sûre pour les femmes et en poussant ses investigations, elle va découvrir un réseau d’hommes unis dans leur violente misogynie et qui prolifèrent dans les recoins les plus sombres d’Internet – les « incels », des « célibataires involontaires ». Pourtant, c’est sûr, quelque chose lui échappe…


On aurait pu craindre, à la lecture du résumé, que ce polar venu du Nord se contente de surfer sur un sujet « à la mode » (hélas), et l’entraîne dans un sensationnalisme de bas étage qui ne rendrait pas justice à l’importance du problème. Pas du tout, heureusement. Pascal Engman, romancier suédois traduit pour la première fois en France bien qu’il ne s’agisse pas ici de son premier roman, aborde la problématique du féminicide avec sérieux, en optant, qui plus est, pour un angle méconnu et pourtant passionnant.

Journaliste de formation, Engman s’intéresse en effet au phénomène des « incels », mot-valise d’origine anglophone qui désigne les « involuntary celibates » – littéralement, les célibataires involontaires. Il s’agit d’hommes, souvent jeunes, dans la vingtaine ou la trentaine, généralement hétérosexuels, qui s’estiment à tort ou à raison incapables d’établir une liaison amoureuse, et qui finissent par en tenir les femmes pour responsables. Au point, parfois, de vriller complètement, et de s’en prendre à celles qu’ils considèrent coupables de ruiner leur vie.
Sans complaisance, et sans ménager son lecteur non plus, Pascal Engman nous plonge donc dans la tête de ces activistes extrémistes, nous confrontant frontalement à leur violence, à leur misère affective et sexuelle, mais aussi à leur malheur – car, pour perdre pied au point de passer à l’acte et d’agresser des femmes, ils n’en sont pas moins des êtres humains dont il est intéressant d’analyser les origines du drame qui les rend fous. Pas pour les excuser (il nous fait parfaitement saisir qu’il n’y a pas de quoi), mais pour tenter de les comprendre.

Face à ces bourreaux en puissance, Pascal Engman aligne plusieurs personnages féminins d’une grande force, solidement dessinées, avec leurs convictions et leurs failles, leur volonté et leur fragilité, et surtout leur détermination à mener un combat aussi brutal que nécessaire, même quand le pire semble se dessiner.
Policières, journalistes, victimes ou non, elles emportent très vite l’adhésion, sans manichéisme, avec une vérité psychologique qui n’assène jamais rien mais autorise l’intelligence du lecteur à multiplier les points de vue et à saisir le tableau dans toute sa complexité.

Il faut, au début, faire confiance à Pascal Engman. Les chapitres s’enchaînent, assez brefs, sautant d’un personnage à un autre, multipliant les acteurs de second plan qui apportent tous une épaisseur bienvenue au récit, au point de laisser craindre de s’y perdre. Là encore, pas d’inquiétude : le savoir-faire du romancier suédois est aussi solide que son approche documentaire du sujet, et il parvient à marier les deux avec un brio dans la narration qui finit par faire défiler les plus de 400 pages sans aucun problème.
La montée en puissance de l’intrigue, des rebondissements de plus en plus inquiétants, débouchent sur un final terrible et haletant, récompense pour l’amateur de thriller pourtant déjà bien nourri auparavant par un scénario riche, profond, et des protagonistes décidément captivants.

Nouvelle voix des grands froids, Pascal Engman fait souffler un vent de fraîcheur bienvenu sur le polar nordique, se posant en héritier des grands auteurs sociétaux de son pays, Henning Mankell et Stieg Larsson (auquel on pense forcément) en tête. Il a publié plusieurs titres en Suède, dont certains mettaient déjà en scène Vanessa Frank. On attend donc la suite des traductions en France avec curiosité.

Féminicide, de Pascal Engman
(traduit du suédois par Catherine Renaud)
Nouveau Monde Éditions, 2024
ISBN 9782380944921
448 p., 22€

12 réponses à « Féminicide, de Pascal Engman »

  1. Oui, c’est un roman que j’aimerais bien lire… mais quand ? là, je suis dans le tome 3, avec Thibault ;)

    1. Oh là là, le tome 3…
      (Je dis rien, je dis rien, je dis rien !!!)

      1. Oui, j’ai lu maintenant le tome 3 et putain sa mère, elle a osé !!! :evil:

      2. De toute façon les autrices osent tout, bien plus que les mecs dans l’ensemble. C’est souvent le cas en polar (Val McDermid, Mo Hayder, Karine Giebel (dont je ne suis pas fan mais dont j’admire la science des fins tragiques)… j’en oublie !), mais aussi en jeunesse.
        Je ne sais pas si tu as lu Marine Carteron, par exemple, elle est complètement fracassée ! Des fois trop pour moi, mais sa trilogie des Autodafeurs, c’est de la folie furieuse.

      3. Oui, les femmes, elles osent tout ! :lol: Giebel sait faire des livres qui te déchirent de l’intérieur, j’en sais quelque chose.

        Non, pas lu Marine Carteron et je ne vais pas l’ajouter :lol:

  2. Un sujet dur mais qui a l’air d’être très bien abordé dans ce livre. Merci pour ta chronique ! je note…

    1. Je l’ai lu en mars dernier pour des raisons professionnelles (Quais du Polar). Le titre me faisait un peu peur, je craignais le truc racoleur, et en fait pas du tout. Une bonne surprise !

      1. A noter donc ! Merci 🙏 je suis un peu curieuse 🙃 tu fais quoi comme boulot ? Tu n’es pas obligé de répondre 😉

      2. Je réponds bien volontiers, d’autant que je ne le fais plus :D
        Quand j’ai lu Pascal Engman et participé à Quais du Polar, c’était en tant que libraire. Métier que j’ai exercé pendant 23 ans, avant de raccrocher en avril dernier pour passer à toute autre chose.
        Je reste lecteur, évidemment, mais à mon rythme et sans contrainte, et ça fait un bien fou :)

      3. Merci pour ta réponse ! 😉 je te comprends complètement car j’ai bossé en librairie un peu plus de deux ans et je ne lisais plus que pour vendre les livres donc mon cerveau était concentré sur l’argumentaire de vente. Quand j’ai changé de métier j’ai retrouvé le simple plaisir de lecture et c’est précieux ! 🤗

      4. Avec le recul, j’admire encore plus nos anciens collègues qui continuent le boulot. Heureusement qu’ils sont là, les lecteurs ont besoin d’eux, de leurs coups de cœur et de leurs bons conseils… moi le premier :)

      5. Tout à fait ! 🤗

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