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Élise sur les chemins, de Bérengère Cournut

Élise vit dans la colline, au sein d’une famille libertaire parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu’elle sait, elle l’a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d’une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds. Elle se lance ainsi à la découverte d’un monde où réel et fantastique se mêlent amoureusement.


Apprécier ce roman est avant tout une affaire de forme.

Il faut en accepter l’écriture en vers libres (très libres, c’est-à-dire non métriques, et rimés mais sans systématisme), en reconnaître la musique singulière, se plier à son rythme, pour se laisser porter sans heurt dans une histoire pleine de charme, de poésie et d’originalité, d’autant plus touchante et percutante qu’elle est brève.
Pour ma part, c’est une forme que j’affectionne volontiers, en tout cas quand c’est maîtrisé, mais ça ne plaira pas à tout le monde. N’hésitez pas, si vous croisez ce livre et qu’il vous intrigue, à en lire les premières lignes, voire les premières pages, pour voir si vous adhérez au choix narratif, ou si au moins vous êtes intrigué(e). Si ce n’est pas le cas, laissez filer.

Sans tomber non plus follement amoureux du texte, j’ai marché bien volontiers à cette proposition de littérature hors des sentiers battus (une excellente habitude aux éditions du Tripode). Deuxième livre de Bérengère Cournut que je lis après la splendide expérience Zizi Cabane, j’y ai retrouvé sa tendance très douce à mêler dans son texte un fantastique à la fois discret et d’une évidence lumineuse, son attachement à lier ses personnages à l’importance vitale de la nature dans nos existences, et la liberté presque naïve avec laquelle elle conçoit sa philosophie de l’existence.
Dans Élise sur les chemins, on croise une famille en rupture totale de société, des jeunes gens en colère après leurs aînés dupés par des investisseurs et des financiers sans scrupule, des travailleurs étrangers recrutés pour remplacer la main d’œuvre locale parce qu’ils étaient prêts à accepter des salaires de misère, des vieux ouvriers révolutionnaires désabusés, et des enfants rêveurs, capables de croire qu’ils peuvent voler juste en tendant les bras. Tout un petit peuple délicat et fragile, promis à l’écrasement dans le monde tel qu’il va vraiment, mais dont la foi absolue dans la possibilité d’une autre vie est un réconfort pour le lecteur.

« Élise sur les chemins est un roman en vers librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905) », nous apprend sa quatrième de couverture. L’information est à la fois importante, car elle permet de comprendre les origines de l’inspiration de Bérengère Cournut pour cette histoire, son esprit volontiers utopique et anarchiste aussi ; et secondaire, car il ne s’agit nullement d’un roman biographique sur Élisée Reclus.
S’il apparaît dans le récit, c’est sous son seul prénom, sans qu’aucune mention ne soit faite de son nom ni de son histoire (ou par allusions très vagues) ; si d’autres personnages portent les prénoms de ses véritables frères – Onésime et Élie en particulier -, la romancière se joue de leur biographie puisque Élie, par exemple, normalement l’aîné, devient un frère beaucoup plus jeune – le doux rêveur qui croit pouvoir voler.
Et surtout, le plus important : la véritable protagoniste du livre, celle qui en porte la fiction, l’imaginaire, et la couleur ouvertement féministe, c’est sa petite sœur de papier, Élise.

Y a-t-il eu une véritable Élise Reclus, sœur d’Élisée ? Les parents du futur géographe ont eu quatorze enfants, qui n’ont pas tous laissé leur marque dans l’Histoire. Une recherche rapide ne m’a pas permis d’en trouver trace, et le fait d’avoir choisi un prénom aussi proche de celui de son frère est un indice suggérant une fiction totale. (Si je me trompe, n’hésitez pas à me le faire savoir, je serai ravi d’en savoir plus !)
De toute façon, je le répète, ceci est secondaire. Seuls comptent la voix d’Élise, l’amour admiratif d’Élise pour ses frères partis à l’aventure, son regard rêveur et poétique sur le monde, son ouverture sur l’ailleurs et sur les autres, qui nous guide sur l’étrange chemin de son périple. Élise, double féminin rêvé d’Élisée, utopie adolescente du prestigieux modèle, incarne aussi et avant tout la vision de sa créatrice, sa foi dans ces mondes parallèles et cachés où résiste la beauté.

Pour moi, une confirmation que j’apprécie décidément l’univers de Bérengère Cournut, et une invitation à poursuivre l’exploration de son œuvre. On s’en reparle ?

Élise sur les chemins, de Bérengère Cournut
Le Tripode éditions, 2021
ISBN 9782370552983
176 p., 15€

6 réponses à « Élise sur les chemins, de Bérengère Cournut »

  1. Merci de me rappeler que je n’ai toujours pas lu « zizi cabane » :/

    1. On ne peut pas tout faire, tu es dans mon « Royaume de Pierre d’Angle », c’est déjà bien ;-)
      Il va falloir que je tente « De pierre et d’os » maintenant, qui me semble être l’incontournable de Bérengère Cournut.

      1. On a encore tellement à lire ! ;)

  2. J’avais beaucoup aimé « De pierre et d’os » de cette autrice, mais là je pense que je vais passer mon tour. En tout cas, merci pour ta chronique !

    1. On ne peut pas tout lire ;-)
      Et je pense que c’est assez différent. « Elise » est plus proche de « Zizi Cabane » à mon avis. Mais c’est pour ça que je veux essayer « De pierre et d’os », pour comparer.

  3. […] de Élise sur les chemins sur la blogosphère : un récit qui met en scène l’utopie adolescente du prestigieux modèle chez les Cannibales Lecteurs ; un beau texte poétique pour […]

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