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Perspective(s), de Laurent Binet

Florence, 1557. Le peintre Pontormo est retrouvé assassiné au pied des fresques auxquelles il travaillait depuis onze ans. Un tableau a été maquillé. Un crime de lèse-majesté a été commis. Vasari, l’homme à tout faire du duc de Florence, est chargé de l’enquête. Pour l’assister à distance, il se tourne vers le vieux Michel-Ange exilé à Rome.
La situation exige discrétion, loyauté, sensibilité artistique et sens politique. L’Europe est une poudrière. Cosimo de Médicis doit faire face aux convoitises de sa cousine Catherine, reine de France, alliée à son vieil ennemi, le républicain Piero Strozzi. Les couvents de la ville pullulent de nostalgiques de Savonarole tandis qu’à Rome, le pape condamne les nudités de le chapelle Sixtine…


Quatrième roman seulement en un peu plus de dix ans de carrière littéraire, et le moins que l’on puisse dire, c’est que Laurent Binet ne laisse jamais indifférent. Roman policier épistolaire historique (oui, tout ça, et rien que ça !), Perspective(s) a divisé les lecteurs, ravissant d’un côté les amateurs de littérature joueuse et érudite, laissant en plan les lecteurs plus rétifs à l’audace et à l’exigence formelles.
Rien qu’à cette manière de présenter les choses, vous devinez que je me place plutôt dans le premier camp. Oui, j’ai adoré Perspective(s), autant que HHhH m’avait impressionné et que La Septième fonction du langage m’avait enthousiasmé, les deux verbes valant ensemble pour ce roman.

Impressionné,

d’abord, par la contrainte formelle que Laurent Binet s’est imposé. Le roman épistolaire est un genre naturellement rare, placé sous le haut patronage des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos auquel, c’était inévitable, ce texte paie allégeance. Pourtant, Binet va beaucoup plus loin, puisque les lettres rapportées (et évidemment présentées comme réelles, dans un artifice familier et efficace de validation de la fiction par le prétexte réaliste) sont signées par une vingtaine d’auteurs différents. Un tour de force qui peut effrayer le lecteur de prime abord, d’autant que le livre s’ouvre sur la liste de ces intervenants, et qu’à simplement la parcourir, on craint de s’y perdre très vite.
Il faut, bien sûr, accorder toute sa confiance à Laurent Binet, dont l’art de romancier va très vite permettre d’identifier les voix et les styles : en fonction de leurs origines sociales ou géographiques, et de leurs interlocuteurs, il n’y en a pas un pour s’exprimer comme les autres. L’exploit relève autant pour le romancier de la recherche (il a beaucoup lu des textes d’époque, notamment de certains de ses personnages, histoire de cerner leurs styles) que de la licence poétique, car il est évident qu’il se régale et s’amuse à donner corps et âme à ses protagonistes par la langue qu’il leur accorde.
De plus, le récit est traversé de plusieurs trames romanesques qui lient certains personnages entre eux de manière permanente. Aussi, en fonction des sujets abordés dans les lettres, on s’habitue très vite à voir intervenir certaines plumes et pas d’autres, et l’on localise rapidement l’ensemble du personnel romanesque sur une carte mentale très limpide.

Enthousiasmé,

ensuite, par l’insolence dont Laurent Binet s’est fait une marque de fabrique, en particulier dans La Septième fonction du langage (qui tirait à vue sur le petit monde philosophique et intellectuel français des années 1970-80). Sa jubilation à soulever les jupes des faux semblants, des hypocrisies de cour, des hystéries religieuses propres à l’époque, est hautement contagieuse.
Le titre, avec son énigmatique « s » entre parenthèses, s’explique très vite, puisque le genre épistolaire permet précisément de multiplier les points de vue sur une période aussi mal connue (en France en tout cas) que passionnante, aussi bien du point de vue artistique que théologique, politique ou économique. Avec une facilité déconcertante, Laurent Binet traverse toutes ces problématiques avec un souci du détail et de la justesse historique, met en lumière ce moment charnière de l’art pictural où la notion de perspective est pour ainsi dire théorisée en Italie, tout en se permettant des fantaisies réjouissantes par la manière (globalement fictive) dont il met en scène ses personnages.

Aussi farceur que spirituel, aussi irrévérencieux qu’érudit, Perspective(s) confirme l’étendue du talent de Laurent Binet, sa propension à repousser les limites de son audace, et flatte l’intelligence de son lecteur en le plaçant à la convergence de nombreux sujets riches et importants, sans jamais oublier que la littérature est un jeu et qu’il est plaisant de s’en divertir. Bluffant !

Perspective(s), de Laurent Binet
Éditions Grasset, 2023
ISBN 9782246829355
304 p., 21,50€

14 réponses à « Perspective(s), de Laurent Binet »

  1. joueur et audacieux, tout ce que je recherche, je suis dans ton camp également ;-)

    1. Bienvenue à bord, comme toujours :D

  2. Impressionnée et enthousiasmée ici aussi !

    1. Yeeeeepeeee !!! Bienvenue au Binet’s Club :)

  3. Superbe chronique ! J’y mettrai un bémol (forcément !) : je pense pouvoir dire que j’appartiens à ta première catégorie et si je n’ai pas accroché plus que ça à ce quatrième titre de Laurent Binet (alors que j’ai adoré La septième fonction du langage et HhHH), c’est parce que, comme dans Civilizations, je n’ai pas pu m’attacher à un personnage. Et moi, sans affect, c’est mort. Je suis admirative de la performance littéraire mais je suis resté sur le bord… J’attends quand même avec impatience le prochain.

    1. Un bémol qui s’entend parfaitement bien (heureusement pour un bémol, à moins qu’il ne soit pas à sa place sur la partition et qu’il devienne une fausse note !), et qu’il m’arrive régulièrement de partager dans d’autres lectures. Mais pas là, car la virtuosité, l’humour et l’intelligence de Binet ont largement comblé ce manque en ce qui me concerne. En revanche, ça n’a pas suffi non plus pour Civilizations, brillant mais trop froid pour moi.

  4. Wahou ! Tu as aimé !! et du coup, ce livre que j’avais noté mais qui s’était perdu entre temps, va peut-être bien refaire surface. En tout cas, merci pour ta chronique !! :)

    1. Les avis ont vraiment été partagés sur ce roman, mais oui, je fais partie de ses défenseurs, sans aucun doute !

  5. Mais arrête !! Ton billet est tentant, ou alors, c’est le roman (ou les deux) :)

    1. Le roman, c’est sûr… en tout cas c’est ce que je prétends dans mon billet ;-)

      1. Et tu ne promets pas des choses comme les politiciens en campagne, toi !! :lol: Toi, c’est du vrai.

      2. Arrête, je rougis… Merci :)

      3. À défaut de bronzer, pour le moment, on devra se contenter de rougir :lol:

  6. […] Ils/elles en parlent aussi : La petite liste. Mots pour mots. Les lectures de Cannetille Le tourneur de pages, Christlbouquine. Vagabondage autour de soi. Temps de lecture. L’île aux trésors. De quoi lire. Papivore. Les livres d’Ève. Ffloladilettante. Ma collection de livres. T livres t arts. Je lis, je blogue. Aleslire. Tours et culture. La bibliothèque Roz. The unamed bookshelf. Miriam. D’autres vies que la mienne. Mot à mots. Et si on bouquinait un peu ?. Cannibales lecteurs […]

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