LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #5
Contrairement aux idées reçues, le libraire n’est pas un pur esprit qui passe ses journées à lire pour fournir la réponse idéale à toutes vos questions, même les moins précises et les plus saugrenues. Hélas, non ! Ce serait formidable, mais rien n’est plus éloigné de la réalité que ce cliché.
Désolé si je brise les rêves de certaines ou certains d’entre vous, mais vous ne seriez pas les premiers, et c’est pour votre bien.

N’allez pas croire pour autant que je crache dans la soupe qui m’a nourri pendant plus de vingt ans : quand on a vraiment la vocation, qu’on adore lire, discuter de livres avec tous ceux qui le veulent bien (et même ceux qui ne le souhaitent pas spécialement), et qu’on est plutôt de santé robuste, libraire est un métier aussi merveilleux que gratifiant. On apprend tous les jours, de ses lectures comme des échanges avec les clients, les représentants, les éditeurs, les auteurs ou les collègues, et il est impossible de se reposer sur ses lauriers, car la curiosité et l’esprit y sont sans cesse sollicités.
Mais il faut également composer avec les contraintes de la profession : des horaires de commerçant, le travail le samedi voire le dimanche, des longues journées que l’on passe essentiellement debout à piétiner, et quand on ne piétine pas, c’est qu’on s’esquinte à porter des kilos et des kilos de livres qui surgissent des cartons tout au long de l’année, sans presque jamais discontinuer, jusqu’à l’overdose parfois. Sans parler des impondérables humains (patrons psychopathes, collègues cintrés, clients relous, représentants agressifs, éditeurs prétendant mieux connaître votre métier que vous), qui peuvent rapidement taper sur le système.

Libraire, c’est aussi cela – mais ce n’est pas que cela, fort heureusement. Comme la plupart des métiers, c’est un savant mélange entre les deux, plus ou moins équilibré selon les magasins ou les moments de votre propre vie.
Si j’avais un seul conseil à donner à des jeunes gens qui voudraient se lancer (ou moins jeunes d’ailleurs, même si les contraintes évoquées ci-dessus ont tendance à compter double au bout d’un moment), ce serait de passer d’emblée beaucoup de temps à un poste singulier : celui de réceptionnaire, dit aussi metteur à part. Je suis entré dans le métier par ce biais et j’y ai énormément appris.
Le/la réceptionnaire est en charge des flux de livres dans la librairie. Comme son nom l’indique, c’est lui (ou elle) qui réceptionne les cartons livrés tous les jours et qui intègre les livres dans les stocks informatiques avant de les envoyer au magasin pour qu’ils y soient rangés ; elle aussi (ou lui), souvent, qui gère les retours, à savoir le déstockage des invendus qui, au terme d’un temps de présence donné dans la librairie, repartent vers leurs distributeurs, charge aux éditeurs de décider qu’en faire ensuite : les remettre dans le circuit ou les détruire (les pilonner).

Pour le dire autrement, le/la réceptionnaire est aux premières loges de tout ce qui entre et sort dans la librairie, dans tous les rayons sans exception. Il/elle a souvent le privilège d’être le premier à ouvrir les cartons de nouveautés et de découvrir ces dernières avant ses petits camarades libraires. C’est comme pour les enveloppes de services de presse : Noël tous les jours, mais puissance dix mille, avec de quoi couvrir les racines d’un énorme sapin !
Au bout d’un moment, cela permet surtout de comprendre les achats des chefs de rayon, et d’avoir une vue globale du travail de fond de la librairie, de ses orientations, de ses intentions, de ses nuances. C’est enfin l’occasion d’y piocher des trouvailles qu’on aurait peut-être manqué en étant cantonné à un seul rayon.
Et c’est comme cela, par exemple, que j’ai découvert L’Ombre du vent. Depuis mon poste de metteur à part, sans avoir aucune idée préconçue du prodige sur lequel je venais de mettre la main.
À cette époque, fin 2004, le nom de Carlos Ruiz Zafon est totalement inconnu en France, pour la bonne et simple raison qu’il n’y a encore jamais été traduit. En Espagne, il a déjà publié dans les années 90 une trilogie plutôt orientée « young adult » (Le Cycle de la brume, qui comporte Le Prince de la brume, Le Palais de minuit et Les lumières de septembre) et un roman indépendant, Marina. Mais c’est son cinquième livre, L’Ombre du vent, qui lui vaut une consécration internationale – et donc sa première traduction française, signée de l’éminent François Maspero et publiée par les éditions Robert Laffont.

Ce qui m’attire ? Tout ensemble la couverture, brumeuse et mystérieuse à souhait, et le titre, à la fois poétique, évocateur et intriguant. En deux mots : combo gagnant.
Comme souvent dans ces cas-là – ne souriez pas, vous faites la même chose -, je m’empresse de retourner le gros volume tout juste sorti du carton à côté de moi pour lire la quatrième de couverture.
Dans la Barcelone de l’après-guerre civile, « ville des prodiges » marquée par la défaite, la vie est difficile, les haines rôdent toujours.
Un matin brumeux de 1945, un homme emmène son petit garçon – Daniel Sempere, le narrateur – dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés.
L’enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d’occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y « adopter » un volume parmi des centaines de milliers.
Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l’entraîner dans un labyrinthe d’aventures et de secrets enterrés dans l’âme de la ville : L’Ombre du Vent.
Barcelone, roman historique, mystérieux, gothique, labyrinthe, un père et son fils, des livres… D’accord, n’en jetez plus, c’est bon, je prends. Et le résultat est plus qu’à la hauteur. Il dépasse même toutes mes attentes, et de très loin.
À l’évidence, selon la formule consacrée qui fait, admettons-le, un peu cliché, Carlos Ruiz Zafon a écrit ici le livre qu’il rêvait de lire. Ce roman héritier des grands auteurs d’aventure et de suspense, Alexandre Dumas en tête, qui ne jure que par le romanesque le plus grandiose en mélangeant avec un raffinement certain tous ses meilleurs ingrédients : suspense, passion, mystère, amour, humour, crimes, contexte historique au service de l’intrigue, personnages hauts en couleurs… Tout y est, dosé au millimètre, dans un agencement exemplaire qui relève du miracle.
L’Ombre du vent, c’est une orgie littéraire. Le gros livre captivant qu’on refuse de terminer car, ensuite, on sera orphelin de cette histoire, de ces personnages, de ce monde idéal dans lequel on voudrait se perdre à jamais.

Pour un libraire, c’est aussi la solution gagnante à (presque) tous les coups. Le livre couteau suisse qui peut vous permettre de vous sortir d’un mauvais pas, du genre « Vous avez un livre léger mais intelligent et bien écrit ? » Je laisse à chacun la responsabilité de ce qu’il entend par « léger », mais pour le reste, le roman coche toutes les cases et satisfait presque sans coup férir.
J’insiste sur le « presque », parce que l’unanimité est impossible – et, de fait, elle serait suspecte : aucune œuvre d’art, subjective par nature, ne peut convaincre tout le monde sans exception. Mais là, tout de même, on tient un sacré champion, capable de réconcilier des publics très différents, lecteurs occasionnels comme assidus, exigeants ou non.
D’ailleurs, Zafon lui-même devait en avoir conscience, car s’il a réessayé de reproduire la recette avec ses romans suivants, notamment ceux qui composent l’ensemble du cycle nommé Le Cimetière des livres oubliés, jamais il n’est parvenu à retrouver l’exacte combinaison lui ayant permis de tutoyer la perfection. La plupart des éléments y étaient, mais l’alchimie qui les liait dans L’Ombre du vent manquait à chaque fois.
De peu, d’un rien sans doute. Mais suffisamment pour laisser des regrets, et donner le sentiment frustrant d’être resté sur le pas de la porte, si proche de retrouver le monde perdu…
Au programme vendredi prochain :
…mon parrain du polar…

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