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Les livres qui comptent #22 : Shutter Island, de Dennis Lehane

LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #2
ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #5

J’ai 26 ans. Ça y est, je suis libraire, pour de bon. Depuis deux ans, dans une grande librairie franco-anglaise de Paris, nichée sous les arcades de la rue de Rivoli.

Pour être honnête, cette première expérience est assez douloureuse. Si la librairie, l’une des plus anciennes de la capitale, est absolument magnifique, avec ses hautes étagères moulurées en bois, sa verrière centrale et ses échelles, le personnel qui l’anime à l’époque présente, comment dire… un fort potentiel psychiatrique. Névroses, coups bas, mépris ordinaire, management toxique et à l’occasion incompétent, tout y passe.
Avec le recul, je peux dire que ce fut tout à fait formateur. J’en suis parti au bout de quatre ans et demi avec la certitude que le monde du travail était un panier de crabes où la plupart de vos collègues n’attendent qu’une seule occasion pour vous planter un couteau dans le dos (fun fact : ce n’est pas vrai), mais j’y ai aussi puisé une certaine capacité de résilience et à supporter la pression.
Et puis, commencer par une expérience négative permet d’apprécier tout ce qu’il y a de positif dans les suivantes, et d’en profiter pleinement.

Ce premier poste a aussi du bon, d’une certaine manière. Embauché pour m’occuper de la réception des livres, invité ensuite à faire le libraire en magasin sans être affecté à un rayon particulier, je reste tout à fait libre de mes lectures, ce qui me permet de découvrir à l’aveuglette tout un tas de livres et d’auteurs importants à mes yeux.
Le rayon polar du département des livres en français étant délaissé par mes collègues (et assez modeste), je peux aussi m’en emparer un peu. Je me laisse guider par les couvertures, les résumés des livres que je vois passer entre mes mains, et parfois, bien qu’assez peu à ce stade car ma culture du genre est encore très faible, par le nom des auteurs.

Pour Shutter Island, c’est curieusement la couverture verdâtre, pourtant pas très engageante, qui m’intrigue en premier. Puis la quatrième de couverture, hyper accrocheuse. Le nom de son auteur, Dennis Lehane, ne me dit encore rien. Cela va vite changer…


Dans les années cinquante, au large de Boston, sur un îlot nommé Shutter Island, se dresse un hôpital psychiatrique pour assassins, gardé comme une forteresse. Un marshal et son adjoint sont appelés à la rescousse car l’une des prisonnières a mystérieusement disparu d’une cellule pourtant verrouillée…


Voilà une lecture dont j’ai des souvenirs physiques. La claustrophobie écrasante de cette île perdue dans la tempête, dont chaque centimètre carré respire la folie et le danger. Les sous-entendus menaçants suintant de chaque phrase prononcée par les résidents des lieux, internés ou non, et qui finissent par vous pénétrer comme la pluie dans vos vêtements quand vous marchez longtemps sous le déluge.
Et puis, la mâchoire qui se décroche à la fin, fracassée par l’uppercut parfait d’un twist qui fait encore figure de maître-étalon aujourd’hui.

Je me revois encore, le matin suivant la fin de ma lecture, me précipiter vers ma cheffe de rayon pour lui raconter, parcouru de frissons, la voix tremblante, l’extraordinaire expérience de lecture que je viens de vivre.
Et elle, du haut de son expérience beaucoup plus longue que la mienne, connaissant déjà Lehane, m’écoute avec ce petit sourire amusé de ceux qui ont déjà été affranchis et qui considèrent la naïveté de la jeunesse avec un brin d’amusement – rien de méchant, juste le plaisir sans doute de voir un collègue débutant tomber tête la première dans le piège exquis du meilleur des suspenses…

Une superbe adaptation en bande dessinée par le génial Christian de Metter

L’adaptation du roman au cinéma par Martin Scorsese, pour honnête qu’elle fût, a malheureusement contribué à raréfier ce plaisir en popularisant son intrigue – et en donnant à sa conclusion un caractère définitif que le roman, plus subtil, plus équivoque, ne possédait pas.
Alors, je vous en conjure, si vous n’avez pas vu ce long métrage et que vous n’avez pas peur d’affronter un thriller psychologique étouffant doublé d’un mystère remarquablement mené, faites d’abord l’expérience du livre de Dennis Lehane. Elle pourrait bien, comme moi, vous faire entrer dans l’œuvre magistrale de l’un des plus grands écrivains contemporains du polar américain – encore un, tiens, à la réflexion, dont j’ai lu tous les livres sans exception !

Lehane est l’auteur de plusieurs chefs d’œuvre aux allures de classiques instantanés, dont le célèbre Mystic River, transfiguré à l’écran par Clint Eastwood et son fabuleux trio d’acteurs, Sean Penn, Kevin Bacon et Tim Robbins ; mais aussi l’énormissime Un pays à l’aube (mon préféré) flanqué de deux excellentes suites qui ressuscitent avec brio le roman de gangsters (Ils vivent la nuit et Ce monde disparu) ; ou encore la formidable série Kenzie et Gennaro qui compte six livres, parmi lesquels Gone, Baby, Gone (lui aussi adapté au cinéma par Ben Affleck).

Encore une anecdote de libraire pour terminer ?
Comme Jonathan Coe, j’ai longtemps rêvé d’inviter Dennis Lehane en librairie. Avec appréhension, car on disait le bonhomme pas facile ; et sans succès, puisqu’il ne venait presque jamais en France, ou alors seulement pour de la promotion médiatique. Lui, pour le coup, je ne crois pas avoir jamais approché la chance de l’accueillir.
Pourtant…

J’ai quitté le métier de libraire en avril 2024, après une dernière édition du festival Quais du Polar à Lyon en tant qu’exposant. Un cru exceptionnel, aussi bien en terme de fréquentation que d’affiche, dont l’une des têtes, à la surprise générale, était… Dennis Lehane.
Présent lors de la toute première édition du festival plus de vingt ans auparavant, il n’y était jamais revenu, et personne n’espérait sans doute avoir la chance de l’y recroiser. Pour ses innombrables admirateurs (notamment parmi les libraires, mais aussi les autres écrivains invités), c’était une chance unique – une chance qui est tombée sur la librairie où j’officiais.

Et c’est ainsi que, pour mes derniers jours de libraire, j’ai pu côtoyer pendant trois jours, encore une fois, l’un de mes auteurs favoris. Qui s’est avéré un homme charmant, d’une grande courtoisie, extrêmement disponible pour tout le monde et en particulier pour les lecteurs qui venaient à sa rencontre, acceptant chaque demande de selfie de bonne grâce, alignant les dédicaces sans rechigner (tout le contraire par exemple d’un célèbre auteur norvégien qui, sur un stand voisin, confirmait sa très mauvaise réputation par une conduite inacceptable).

Un dernier bonheur à la fois de professionnel et de lecteur, qui m’a renvoyé à mes débuts balbutiants, ce jeune homme qui, vingt ans plus tôt, s’éveillait avec une candeur enfantine aux charmes vénéneux du polar, avant d’éprouver durant toutes les années suivantes la joie d’en partager les secrets avec de très nombreux lecteurs…

Au programme mardi prochain :
…l’enfant dans l’ (anti)chambre de l’Histoire…

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