Retour à l’accueil

Les livres qui comptent #16 : Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac

BOULIMIES ADOLESCENTES #7

J’ai dix-sept ans. Année de terminale, filière littéraire.
Cette année-là comme la précédente, j’ai la chance d’avoir un professeur de lettres absolument exceptionnel – William D., pour ne pas tout à fait le nommer, mais certains le reconnaîtront sans problème.
De lui, j’ai l’habitude de dire qu’il m’a appris à lire. À lire vraiment, je veux dire. Comprendre les nombreuses implications d’un texte, déceler son sous-texte, prendre en compte le contexte de l’écriture pour mieux saisir pourquoi il a été écrit ; et surtout, comprendre comment il a été écrit. Avec quels moyens, quelles techniques, quels outils, tout ce qui forge un style.

Je lis donc toujours autant. D’ailleurs, je n’ai pas vraiment le souvenir d’avoir abandonné la lecture, même en pleine tempête de l’adolescence, comme cela se produit souvent. Il y a sans doute eu un léger ralentissement, mais sans interruption.
Durant ces années, j’explore des textes littéraires de haute volée, des grands classiques que, avec l’expertise de Monsieur D., je désosse comme un garagiste. Mais, en même temps, je continue à lire pour le plaisir, sans trop céder aux sirènes malveillantes de l’élitisme. Stephen King, toujours, pas mal de S.F. et de fantastique que j’emprunte à la bibliothèque (Asimov, Bradbury, le terrifiant Lovecraft), et d’autres choses aussi, qui me sont parfois conseillés par mes amis.

Parmi eux, Sophie est sans doute celle qui m’a glissé le plus de bonnes adresses littéraires entre les mains, au fil d’échanges passionnés aux allures de match de ping-pong entre ogres dévoreurs de bouquins.
C’est elle qui, un beau jour, demande à notre petite bande de lettreux : « Vous connaissez Daniel Pennac ? » Non, je ne connais pas. Chouette ! Ni une ni deux, nous allons à la Librairie Parisienne en quête de l’intéressé. Lettre P, le voici, en Folio : Au bonheur des ogres, avec sa couverture signée Richard Martens, qui représente un tout petit garçon, de dos, des lunettes rouges à la main, le bras passé autour d’un énorme chien noir aussi haut et plus large que lui, les deux levant la tête vers l’effroyable tableau de Goya, Saturne dévorant un de ses fils.
Voilà qui annonce la couleur, autant que sa quatrième de couverture, franche et directe :


Côté famille, maman s’est tirée une fois de plus en m’abandonnant les mômes, et le Petit s’est mis à rêver d’ogres Noël.
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j’étais là aussi pour l’explosion de la troisième, ils m’ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…


Avant de parler du livre, j’achève l’anecdote – parce que je ne vous ai pas raconté tout ça juste histoire d’allonger la sauce de cette chronique.
J’arrive à la caisse et, frétillant déjà à l’idée d’une nouvelle découverte, tends mon précieux au libraire. Il le retourne en quête du code-barres, fronce les sourcils, soudain embêté.
« Ah, zut. Je ne peux pas vous le vendre, celui-là. C’est un exemplaire gratuit. »
Haussement de sourcils général. Depuis quand une librairie vend des livres gratuits ? Ben justement, elle n’est pas censée les vendre, et encore moins les mettre en rayon. Le volume que j’ai attrapé est une promotion, offerte dans le cadre d’une opération pour l’achat de trois autres Folio, et proposé par erreur à la vente.
Moi, compréhensif : « Vous en avez un exemplaire que je peux acheter ? »
Oui, parce que je le veux, maintenant, ce bouquin. D’autant plus qu’on fait mine de ne pas pouvoir me le céder.
Le libraire part vérifier ses réserves. Il y trouve un ou deux autres exemplaires d’Au bonheur des ogres… tous gratuits. Pas un seul vendable.
Je dois paraître terriblement déçu. Parce que le libraire, bien qu’un peu à contrecœur, me tend alors un exemplaire et me dit : « Tiens. Je n’ai pas le droit de te le vendre, mais je peux te le donner. »

Mon premier Pennac, grâce à ce beau geste d’un libraire, je ne l’ai donc pas payé. Et je le garde précieusement, parce que cette toute petite expérience fait aussi partie, à sa manière, de mon parcours de lecteur.
Je le conserve d’autant plus précieusement que, bien sûr, j’ai adoré ce roman. Et tous ceux qui ont suivi.

Pennac, c’est avant tout une voix, à la fois tendre, chaleureuse, attentive, mais aussi mordante, piquante, ardente ou douloureuse. C’est une émotion à fleur de mots, qu’elle sourie ou qu’elle s’épanche, qu’elle torde le cœur ou qu’elle enchante l’esprit.
C’est aussi une empathie extraordinaire pour des personnages hors du commun, tous plus iconoclastes les uns que les autres, et pourtant proches, étrangement familiers dans leur extravagance même. À commencer par le plus singulier de tous, Benjamin Malaussène, narrateur de la saga et chef de de cette tribu déglinguée, famille décomposée-recomposée-élargie qui s’étend à tout un quartier, le Belleville parisien des années 80 auquel Pennac restitue toute la vivacité, la mixité et la générosité.
Benjamin Malaussène, qui invente également un métier inédit : bouc émissaire professionnel – une énième idée géniale de Daniel Pennac, qu’il parvient à renouveler de livre en livre en lui redonnant à chaque fois une saveur nouvelle.

Acteurs d’une concurrence féroce pour savoir qui sera le plus barré, ses innombrables frères et sœurs (mention spéciale à Jérémy et Thérèse, mes préférés) forment son indispensable garde rapprochée, auxquels s’ajoutent Julius le chien, l’irrésistible tante Julia, l’horrible Lehmann, la flamboyante Reine Zabo, l’impérial commissaire Coudrier flanqué de son inséparable inspecteur Carrega, Simon le Kabyle et Mo le Mossi – et tant d’autres, tant d’autres…
Car, oui, l’une des grandes forces de Pennac est de peupler sa saga d’une collection de personnages apparemment inépuisables qui, tour à tour, prennent leur place dans l’histoire en y imposant leur identité en quelques coups de crayon. Et y deviennent tous si indispensables que, dès qu’ils apparaissent, on a l’impression délicieuse de retrouver des amis précieux.

Couplé à la verve et à la gouaille gourmande de Pennac, ce tour de force fait énormément pour le bonheur (ogresque, forcément) que procure cette formidable suite romanesque, débutée donc en 1985 (dans la Série Noire s’il vous plaît !) par le pétaradant Au bonheur des ogres, et achevée – sans doute – en 2023 avec l’explicitement titré Terminus Malaussène.
Il est possible que, pour un lecteur découvrant aujourd’hui la saga, ses premiers titres puissent paraître un peu datés, en tout cas fidèles témoins de leur époque d’écriture, les années 80 puis 90. Je ne crois pas, cependant, que ce soit un problème, tant le plaisir des romans de Daniel Pennac réside dans son écriture, ainsi que dans son art des caractères et des situations rocambolesques, qu’il aura su conserver pendant presque quarante ans – pas un mince exploit non plus !

Au programme vendredi prochain :
…meurtres rituels à flanc de montagne…

Laisser un commentaire