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À première vue : la rentrée Iconoclaste 2020

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Depuis que les éditions de l’Iconoclaste se mêlent à la rentrée littéraire, elles le font avec parcimonie et discernement. Trois ou quatre livres au maximum, en littérature française, tous défendus avec passion par Sophie de Sivry, Julia Pawlowitch et toute l’équipe. À leur actif, quelques pépites : Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon, La Vraie vie d’Adeline Dieudonné, le sublime Neverland de Timothée de Fombelle, ou Une bête au Paradis de Cécile Coulon, pour ne citer que ceux-là.
Autant dire que j’attends toujours leur programme avec curiosité, attentif à ne pas manquer une nouvelle jolie découverte.
Cette année encore, L’Iconoclaste présente trois titres, dont un premier roman (autre tradition à laquelle la maison tient, toujours amener au moins un débutant sur le devant de la scène – et souvent avec succès).


Intérêt global :

sourire léger


Julia Kerninon - Liv MariaLiv Maria, de Julia Kerninon

Remarqué dès son premier roman, Buvard, Julia Kerninon a déjà publié quatre livres, tous aux éditions du Rouergue (en plus de deux autres publiés en jeunesse auparavant). On lui souhaite que son entrée à l’Iconoclaste soit aussi couronnée de succès que celle de Cécile Coulon (autre jeune transfuge féminine remarquable) l’année dernière.
Son nouveau roman porte le nom de son héroïne, Liv Maria, annonçant ainsi le projet d’un portrait de femme tout en contrastes et en variations. Fille d’un marin norvégien et d’une mère bretonne, Liv Maria sort d’une enfance solitaire pour découvrir l’amour, le plaisir et la passion à Berlin, à l’âge de 17 ans. S’ensuivent les tours et détours de la vie, qui l’emmèneront de l’Amérique Latine à l’Irlande, en quête de compréhension et de vérité.

Hadrien Bels - Cinq dans tes yeuxCinq dans tes yeux, de Hadrien Bels

Chronique vitale et vivifiante de plusieurs personnages, d’une adolescence en feu à une vie adulte plus rangée, le premier roman de Hadrien Bels est aussi un roman de Marseille. Dans le sillage de Stress, son personnage central, et de sa bande de potes tous venus d’ailleurs, de l’Algérie aux Comores, on arpente le vieux quartier du Panier, le temps de le voir changer, oubliant son passé de ghetto populaire pour devenir le dernier chic des bobos qui le gentrifient à tour de bras.
Évidemment originaire de Marseille, l’auteur raconte ces bouleversements dans une langue présentée comme « ultra-contemporaine ». C’est, bien entendu, le point de fixation le plus attendu du livre.

David Le Bailly - L'Autre RimbaudL’Autre Rimbaud, de David Le Bailly

Quand on dit Rimbaud, on pense évidemment Arthur. Et on croit que tout a déjà été raconté sur le jeune homme qui a changé le visage de la poésie, et dont la trajectoire fulgurante reste sans équivalent dans l’histoire littéraire. Pourtant, il existe encore à son sujet des histoires qui n’ont été racontées. Celle de son frère aîné, Frédéric, par exemple. C’est à lui, « l’autre Rimbaud », que David Le Bailly, s’intéresse ici, éclairant en creux le parcours d’Arthur, tout en questionnant la complexité des rapports familiaux. Un livre entre roman et enquête, assez emblématique du catalogue littéraire de l’Iconoclaste, qu’il faudra donc surveiller de près.


BILAN



Lecture probable :

Liv Maria, de Julia Kerninon

Lecture potentielle :
Cinq dans tes yeux, d’Hadrien Bels


Nos richesses, de Kaouther Adimi

En 1935, Edmond Charlot, vingt ans, décide d’ouvrir à Alger une librairie qu’il nomme « Les vraies richesses », avec la bénédiction de Jean Giono à qui il a emprunté le titre d’un de ses textes. Passionné de littérature, se sentant l’âme d’un défricheur, Charlot a pour ambition de faire de son minuscule local un carrefour culturel pour les jeunes auteurs de la Méditerranée, sans distinction de langue, d’origine ou de religion. Il publie ainsi très vite L’Envers et l’endroit, premier livre d’un certain Albert Camus…
En 2017, Ryad, vingt ans, décroche un stage à Alger. Il doit débarrasser une vieille librairie abandonnée de ce qui l’encombre et la transformer en boutique de beignets. Fâché avec les livres, il ne trouve rien à y redire, mais la présence constante du vieil Abdallah, l’ancien gardien des lieux, et l’attitude hostile d’un quartier qui fait bloc pour sauvegarder l’esprit des « Vraies richesses » ne l’aident guère à accomplir sa mission…

Adimi - Nos richessesNos richesses est l’un des nombreux romans à paraître en cette rentrée qui concernent l’Algérie. Un pur concours de circonstance, a priori, mais qui donne des textes plus intéressants les uns que les autres, dont celui-ci. À 31 ans, Kaouther Adimi signe un troisième livre passionnant, puissant, intensément vivant, qui saisit l’histoire algérienne par le prisme de la littérature et de la culture.
Tout est aussi vrai que possible dans ce roman. Edmond Charlot a bel et bien existé, il a créé « Les vraies richesses », publié Camus, Roblès, Jules Roy, Vercors, Kessel, Gertrude Stein et tant d’autres… Tout est vrai, mais peu est vérifiable. En effet, les archives du libraire-éditeur ont disparu dans le plasticage en 1961 d’une autre boutique qu’il avait ouverte à Alger quelques années après la première.

Alors, dans le trou d’air causé par le fait divers, Kaouther Adimi s’est engouffrée pour réinventer la vérité. Pour raconter l’euphorie de la création et de la découverte, mais aussi les difficultés, les rivalités, les privations dues aux guerres, elle prête à Charlot une voix qu’elle distille dans un journal imaginaire d’une crédibilité totale. L’idée est lumineuse, elle offre à la romancière de nombreuses ellipses qui lui permettent de ne passer que par les moments de la vie de son héros qui l’intéressent, évitant le piège de la biographie littéraire tirant en longueur à force d’être surchargée en détails.
Par ailleurs, pour les pages contemporaines du récit, elle opte au contraire pour une voix globale, un « nous » qui exprime la voix de tout un quartier attaché à une page de son histoire en train d’être tournée de force, déchirée par la spéculation et la méfiance innée du pouvoir algérien envers la culture. Cette douleur, elle l’adoucit de traits d’humour et de scènes cocasses (la quête des pots de peinture par Ryad), grâce notamment à une belle galerie de personnages secondaires.

Nos richesses est d’une grande fluidité et rayonne d’une belle humanité, qui donne envie d’aller traîner ses guêtres à Alger du côté de la rue Hamani, ex rue Charras, où l’on peut encore aujourd’hui admirer la vitrine de l’ancienne librairie « Les vraies richesses » – qui, en réalité, est toujours une annexe de la bibliothèque centrale d’Alger et n’est pas menacée de devenir une boutique de beignets. En espérant que ce ne soit jamais le cas, et que Kaouther Adimi, avec Nos richesses, contribue longtemps à en perpétuer le bel esprit.

Nos richesses, de Kaouther Adimi
Éditions du Seuil, 2017
ISBN 978-2-02-137380-6
240 p., 17€


Kabukicho, de Dominique Sylvain

Signé Bookfalo Kill

Dominique Sylvain a une immense passion pour le Japon, où elle a vécu longtemps – une influence qui apparaît à intervalles réguliers dans ses romans, dont le premier, Baka !, se déroulait déjà dans ce pays. Kabukicho lui permet d’y retourner une nouvelle fois, à l’occasion d’une plongée étonnante, trouble et sulfureuse, dans le quartier « chaud » de Tokyo qui donne son titre au roman.

sylvain-kabukichoKabukicho, en effet, est le quartier de la nuit de la capitale japonaise. Une sorte de Pigalle puissance mille, où se mêlent les appétits sexuels les plus débridés, des jeux de dupes et de masques vertigineux entre menteurs patentés, et l’emprise des yakuza, les mafieux locaux. Une poignée de personnages taillés au cordeau, comme toujours chez Dominique Sylvain, nous permet de traverser le miroir : Marie, jeune Française venue poursuivre son rêve du Japon et devenue par hasard hôtesse au Club Gaia, salon sélect où la prostitution n’est pas la bienvenue ; Yudai, hôte le plus célèbre du quartier, séduisant et charismatique ; Yamada, policier du commissariat de Shinjuku (l’arrondissement de Tokyo dont fait partie Kabukicho) rondouillard et partiellement amnésique…
Dans la fureur du quartier rouge, tous se cherchent et sont parvenus à un moment charnière de leur existence. Il suffit d’une disparition, celle de Kate Sanders, collègue de Marie au Club Gaia dont elle était la favorite, pour que tout bascule. Alors que Jason, le père de Kate, débarque à Tokyo comme un ouragan désespéré, tous vont tenter de savoir ce qu’est devenue la jeune Anglaise qui avait tout pour elle et aucune raison de s’évaporer ainsi.

Ce roman cache bien son jeu, c’est le moins que l’on puisse dire. De l’intrigue et de ses évolutions, je ne vous dirai bien sûr rien de plus. J’avoue pourtant que j’avais pressenti une partie de la solution – mais à aucun moment que Dominique Sylvain irait si loin dans la noirceur et la violence. Il faut dire que le rythme de Kabukicho est trompeur. A la manière des beaux mensonges dont les acteurs du quartier chaud de Tokyo sont les spécialistes, la romancière prend d’abord soin d’endormir son lecteur – non pas que le livre soit ennuyeux, au contraire ; mais hormis la disparition de Kate, actée dès le début, et le débarquement tonitruant de son père à Tokyo, il ne se passe pas énormément de choses dans les premiers chapitres.
En guide experte, Dominique Sylvain prend en effet le temps d’exposer son décor si particulier, et il y a beaucoup à dire. On est éberlué par la découverte de Kabukicho, ses rites et ses figures, qui mêlent des perversions humaines universelles à des éléments culturels typiquement japonais. Le mélange est détonnant et fascine très vite, d’autant que la romancière le décrit avec précision et sobriété, affûtant encore son style déjà considérablement aiguisé dans son précédent opus, L’Archange du chaos.

Puis, petit à petit, Dominique Sylvain fait tomber les masques, tandis que le tempo s’élève inexorablement et que le ton du roman se durcit. Kabukicho confirme la tendance de son auteure à oser totalement le noir, à assumer une tournure plus cruelle à ses histoires – évolution passionnante que ses précédents livres amorçaient et que ce nouvel opus appuie avec maestria, grâce notamment à une fin effarante (et réjouissante !)
Loin de rester confinée dans son confort de romancière reconnue et ses habitudes, Dominique Sylvain fait évoluer son œuvre, et cette remise en question audacieuse débouche aujourd’hui sur l’un de ses meilleurs livres. On ne peut que la féliciter, et attendre la suite avec une curiosité renouvelée.

Kabukicho, de Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, 2016
ISBN 978-2-87858-321-2
277 p., 19€