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À première vue : la rentrée Gallimard 2021


Intérêt global :


Coefficient d’occupation des tables des libraires :


Oubliés, les « seulement » treize titres de la rentrée 2020. Toutes collections confondues, Gallimard bombarde cette année 22 nouveautés sur les tables des libraires entre mi-août et mi-septembre.
Le fameux effet « monde d’après », sans doute.
Bon, c’est du grand n’importe quoi, bien entendu, où surnagent pourtant auteurs incontournables et quelques promesses intéressantes, comme d’habitude – on n’est pas Gallimard par hasard, aussi horripilant et arrogant soit-on.
Mais tout de même, vingt-deux… Faut pas déconner.

Donc je ferai un effort pour les titres qui m’intéressent le plus, les autres n’auront droit qu’à une copie bête et méchante du résumé Électre (merci Électre).


LE RETOUR DU NOBEL


Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro
(traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch)

C’est le premier roman du romancier britannique d’origine japonaise publié depuis qu’il a reçu le Prix Nobel. C’est aussi le premier édité chez Gallimard, après des années passées en France aux éditions des Deux Terres, disparues des écrans radar depuis 2018.
Ce retour, qui sera sûrement scruté de près, risque de décontenancer ceux de ses lecteurs qui en sont restés aux Vestiges du jour – un peu moins ceux qui, comme moi, ont adoré Auprès de moi toujours et son terrifiant sujet caché sous un vernis de bonne éducation classique.
Le résumé annonce en effet un roman futuriste, une sorte de variation sur le déjà bizarroïde (mais ô combien stimulant) A.I. : Intelligence Artificielle de Steven Spielberg. D’ailleurs, comme en clin d’œil à ce film, la Klara du titre est une A.A., une Amie Artificielle. Sa fonction : tenir compagnie et réconforter les enfants ou adolescents. Derrière une vitrine où elle se régénère à la lumière du soleil, elle observe le monde et les passants en espérant être bientôt adoptée. Lorsque l’occasion se présente, le risque est grand pourtant pour qu’elle déchante…
Rien de tel qu’un décrochage technologique pour parler avec pertinence de ce qui constitue l’essence de l’être humain. C’est un grand classique du forme de science-fiction humaniste, et l’empathie et la finesse psychologique d’Ishiguro ont tout pour faire éclore une fleur merveilleuse dans ce riche terreau.


LES DENTS DE LA MER CONTRE-ATTAQUENT


Au temps des requins et des sauveurs, de Kawai Strong Washburn
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

C’est d’abord le titre qui a attiré mon attention, puis le pitch de ce premier roman qui campe son intrigue à Hawaii.
Un petit garçon tombe à l’eau au cours d’une balade en mer. Des requins blancs l’entourent, on le croit perdu, mais l’un des squales le ramène sain et sauf à sa mère.
Par la suite, l’enfant développe d’étonnantes capacités de guérisseur, qui fascinent tout en mettant en danger l’équilibre de sa famille.
Une histoire intime qui éclaire en ombres chinoises l’histoire de l’archipel hawaïen : un classique du roman américain, dont le cadre inhabituel est le premier point fort.


UN NOUVEL ESPOIR ?


Temps sauvages, de Mario Vargas Llosa
(traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort)

On parlait de prix Nobel de littérature un peu plus haut, voici le nouveau roman du millésime 2010.
Un roman politique, articulé autour d’un fait historique véridique : en 1954, les États-Unis organisent un coup d’État militaire au Guatemala afin de renverser le président, Jacobo Arbenz. Ce dernier est un jeune militaire aux positions libérales et progressistes qui a notamment engagé une réforme agraire pour distribuer de la terre aux Indiens et partager les bénéfices de la culture bananière. La CIA et la puissante United Fruit Company agissent dans l’ombre.


DES HOMMES (ET DE LEURS PÈRES ET GRANDS-PÈRES…)


Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo
Je n’ai jamais lu Jean-Baptiste Del Amo, et c’est sans doute un tort que je pourrais réparer avec ce nouveau livre.
Sur le papier, on dirait une variation sur Shining : après des années d’absence, un homme resurgit dans la vie de sa femme et de son fils, qu’il emmène dans une vieille maison isolée en pleine montagne. Il y assoit son emprise sur eux tout en sombrant lentement dans la folie.

La Volonté, de Marc Dugain
Grand nom et gros vendeur de la maison Gallimard, Marc Dugain délaisse les sujets historiques qu’il affectionne pour s’intéresser à son père. Un homme auquel il s’est violemment opposé durant une partie de sa vie, notamment durant l’adolescence, mais dont il a compris presque trop tard tout ce qu’il lui devait.
Un récit personnel qui, je l’avoue, n’éveille en rien ma curiosité.

Mohican, d’Eric Fottorino
Au cœur du Jura, un père et son fils s’opposent sur la manière de s’occuper de leurs terres. Parvenu au terme de sa vie, le père s’échine à gommer son passé de pollueur en imposant une forêt d’éoliennes autour d’eux, tandis que son fils rêve de rétablir le lien naturel entre l’homme, la terre, les saisons et les animaux.
Un affrontement philosophico-agricole sur fond de réflexion sur la modernité.

Les enfants de Cadillac, de François Noudelmann
Pour son premier roman, François Noudelmann met en parallèle la figure de son grand-père, combattant de la Première Guerre mondiale, lors de laquelle il est gravement blessé avant de finir sa vie en asile psychiatrique, et celle de son père, déporté lors de la Seconde Guerre mondiale, qui affronte à la libération des camps un terrible périple pour revenir à pied de Pologne jusqu’en France.

(Vous êtes toujours là ? Non, parce que c’est loin d’être terminé. Allez, on passe aux dames maintenant.)


DES FEMMES


Mon amie Natalia, de Laura Lindstedt
(traduit du finnois par Claire Saint-Germain)

De l’intérêt des contrastes : voici un roman finnois chaud comme la braise (sur le papier en tout cas).
L’histoire d’une femme qui entame une thérapie pour se débarrasser de ses obsessions sexuelles et qui, loin de se recadrer, perd peu à peu toutes ses inhibitions tout en appréciant de plus en plus ses rendez-vous atypiques avec son thérapeute.

Rien ne t’appartient, de Nathacha Appanah
A la mort de son époux, Tara sent rejaillir le souvenir de celle qu’elle était avant son mariage, une femme aimant rire et danser dont le destin a été renversé par les bouleversements politiques de son pays.

La Définition du bonheur, de Catherine Cusset
Autre nom référence de la maison Gallimard, Catherine Cusset entrelace le destin de deux femmes, l’une à Paris, l’autre à New York, liées par un lien mystérieux qui se dévoile peu à peu.
Un roman qui interroge le rapport des femmes au corps et au désir, à l’amour, à la maternité, au vieillissement et au bonheur.

Soleil amer, de Lilia Hassaine
Après L’Oeil du paon, le deuxième roman de Lilia Hassaine s’attache aux pas d’une femme, Naja, mère de trois enfants qu’elle élève seule en Algérie tandis que son mari, Saïd, travaille en France dans les usines de Renault à Boulogne-Billancourt.
Lorsqu’ils le rejoignent enfin, Naja tombe enceinte, et le couple décide de confier l’enfant à Saïd, faute d’avoir les moyens de l’élever correctement. Mais Naja accouche de faux jumeaux, et décide de garder le plus fragile des deux…
En creux, le roman évoque l’intégration des populations algériennes en France entre les années 60 et 80.

Une nuit après nous, de Delphine Arbo Pariente
Histoire de famille et passé refoulé, épisode 648412.
Une femme tombe amoureuse, ce qui l’amène à exhumer un passé qu’elle occultait jusqu’alors, une enfance chaotique à Tunis entre une mère à la dérive et un père tyrannique.
Un premier roman qui, quelles que soient ses bonnes intentions, a une bonne tête de sacrifié de la rentrée pléthorique de Gallimard.

Laissez-moi vous rejoindre, d’Amina Damerdji
Un premier roman qui donne une voix à Haydée Santamaria, une révolutionnaire proche de Fidel Castro.


DES HOMMES ET DES FEMMES ENSEMBLE


Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable
La voix forte de ce jeune auteur, érudite et singulière, s’affirme avec constance à chaque nouvelle parution. À première vue, son quatrième livre attise toutefois un peu moins ma curiosité que les précédents.
Un écrivain est convoqué par la police suite à l’arrestation de son meilleur ami. Pour éclairer la personnalité de Vasco et essayer de comprendre les poèmes retrouvés sur lui au moment de son interpellation, il entreprend de relater la passion de Vasco pour une certaine Tina.

Son empire, de Claire Castillon
J’aurais pu créer une rubrique « intrigues jumelles » et y associer ce roman et celui de Jean-Baptiste Del Amo, tant leurs sujets semblent proches (ce qui ne sera sûrement pas le cas de leurs traitements respectifs, bien entendu).
Ici, une petite fille de huit ans voit sa mère céder à l’emprise psychologique d’un homme pervers, paranoïaque et jaloux.

Une éclipse, de Raphaël Haroche
Enlevez Haroche, et vous avez Raphaël le chanteur. Voilà pour le côté « people », auquel il ne faudrait pas réduire les qualités du garçon, si l’on se souvient qu’il a reçu le Goncourt de la nouvelle en 2017 pour Retourner à la mer.
Son nouveau livre est encore un recueil de nouvelles, dans lequel il explore le destin de personnages au bord de la rupture. Un classique de la forme brève, particulièrement apte à saisir en quelques pages l’instant décisif lors duquel une vie peut basculer.

La Vraie vie de Cécile G., de François Caillat
Paris, dans les années 1960. Denis, le narrateur, est adolescent lorsqu’il rencontre Cécile. Ils doivent se retrouver à Plymouth mais Cécile ne vient pas. Denis construit sa vie sans elle mais ne peut s’empêcher de penser à cette femme. Il transpose ses histoires et s’imagine les vivre avec elle. Un jour, il croit la reconnaître dans un parc. Un premier roman dont je ferai joyeusement l’économie (comme beaucoup d’autres de ce programme, cela dit).


LÀ-HAUT


Sur les toits, de Frédéric Verger

Frédéric Verger continue à recourir à la Seconde Guerre mondiale comme toile de fond de ses intrigues.
Après le très remarqué Arden et Les rêveuses, son troisième roman nous entraîne à Marseille, en 1942. De peur d’être séparés pendant l’hospitalisation de leur mère, un adolescent de 14 ans et sa petite sœur se réfugient sur les toits du quartier du Panier. Ils découvrent qu’ils sont loin d’être les seuls à avoir eu la même idée : c’est toute une population marginalisée qui vit au-dessus des maisons de Marseille…

Les envolés, d’Étienne Kern

Pour son premier roman, Étienne Kern s’inspire de l’histoire vraie de Franz Reichelt, un tailleur parisien d’origine autrichienne qui rêvait de voler comme un oiseau.
En 1912, équipé d’un dispositif de son invention, sorte d’ancêtre du wingsuit, il s’élance du premier étage de la Tour Eiffel et s’écrase en direct devant les caméras.
Un récit tragique qui peut donner une belle matière romanesque, reste à voir ce que le néo-écrivain a à en dire, et comment.


EN BAS


Cave, de Thomas Clerc
(coll. l’Arbalète)
Thomas Clerc aime bien les espaces clos. Après avoir fait de son appartement (Intérieur) ou d’un arrondissement de Paris (Paris, musée du XXIe siècle : Le Dixième Arrondissement) des espaces littéraires dignes d’un entomologiste, le voici qui plonge dans les sous-sols d’un immeuble, dans cette cave aux murs délabrés qu’il explore en métaphore de sa vie sexuelle…


AILLEURS (LES AUTRES, QUOI)


La Vie d’Andrés Mora, de Claudine Desmarteau
(coll. Sygne)

Auteure réputée pour la jeunesse, Claudine Desmarteau récidive pour les « grands » (après Comme des frères, paru chez l’Iconoclaste en 2020) en concevant l’histoire d’un écrivain dont les dernières œuvres ont si peu marché que son éditeur refuse de publier son nouveau livre.
Vexé, il entreprend de se forger un double, à l’image de Romain Gary / Émile Ajar.

La Malédiction de l’Indien : Mémoires d’une catastrophe, d’Anne Terrier
(coll. Continents Noirs)

Encore un premier roman (le programme en compte six), qui prend cette fois la direction de la Martinique.
Au début des années 2000, Josepha Dancenis s’interroge sur la coïncidence entre l’éruption de la montagne Pelée en 1902 et plusieurs événements dramatiques qui ont secoué sa famille. Elle découvre que son oncle Victorin porte un lourd secret et met en évidence des failles qui ont conduit à la mort de milliers de personnes.


BILAN


Lecture certaine :
Klara et le soleil, de Kazuo Ishiguro

Lectures probables :
Au temps des requins et des sauveurs, de Kawai Strong Washburn
Le Fils de l’homme, de Jean-Baptiste Del Amo

Lectures potentielles :
Sur les toits, de Frédéric Verger
Mon maître et mon vainqueur, de François-Henri Désérable
Temps sauvages, de Mario Vargas Llosa


Les Fragiles, de Maud Robaglia

Éditions du Masque, 2021

ISBN 9782702449790

200 p.

19 €


Jérémiade n’est pas dupe. Elle sait bien que sa fille, la parfaite petite ménagère, et son gendre, chief happiness officer, ne sont pas aussi joyeux et équilibrés qu’ils prétendent l’être. Personne ne l’est. Surtout pas elle, dont la vie se résume depuis quelque temps à vérifier la solidité des plafonniers.
Jérémiade travaille au Parfait Nettoyeur, où elle vend des shampouineuses à moquette et des aspirateurs. Tout nettoyer la calme, l’aide à contenir ses larmes dans un monde où le moindre signe de faiblesse est devenu suspect.
Depuis que le pays connaît une vague de suicides sans précédent, faire part de ses états d’âme expose à rejoindre le camp des Fragiles, et les Fragiles, on les isole, on les enferme et on les traite. Car si la fragilité est contagieuse, il faut l’éradiquer. Afficher son bonheur devient alors une question de survie.
Mais Jérémiade n’a jamais su faire semblant…


Vous l’aurez sans doute compris à la lecture de ce résumé, Les Fragiles n’est pas un polar, bien qu’il soit publié sous le célèbre logo du masque de commedia dell’arte transpercé d’une plume. Cela fait longtemps que les éditions du Masque ne se résument pas à Agatha Christie, l’auteure fleuron de la maison, et prennent souvent le risque de sortir des sentiers battus. Elles ont publié, par exemple, les deux premiers romans de Ron Rash (noirs, certes, mais Serena en particulier est loin du polar). Tout comme les romans inclassables et réjouissants du duo Bretin & Bonzon (la trilogie Complex).

Bref, le premier roman de Maud Robaglia est à sa place ici, avec sa proposition d’intrigue hybride mêlant dystopie et réflexion sociologique.
Bien campée sur son idée de départ (bienvenue dans un monde où l’obligation d’être heureux condamne toute tentation de faiblesse et fait de la dépression un motif d’exclusion sociale et d’emprisonnement), la néo-romancière décline son propos d’un style percutant, volontiers perturbant, qui évite de plomber le lecteur ou de céder à la facilité d’un ton larmoyant ou sentimental.

En adoptant le point de vue d’une Fragile, la paradoxalement mal-nommée Jérémiade (car elle ne se plaint jamais, s’évertuant à souffrir en silence et en secret), sans en faire la narratrice du récit pour autant, Maud Robaglia impose au lecteur une vision hachurée et instable des événements.
Tout est passé au tamis de l’accablement émotionnel qui plombe le quotidien de l’héroïne, lui conférant par contre-coup un humour souvent dévastateur et un regard intraitable sur les travers des autres, sur leur entêtement artificiel à paraître heureux, sur le cynisme du monde politique acharné à stigmatiser les Fragiles, boucs-émissaires idéaux qui évitent de parler d’autre chose.

La brièveté salutaire du roman lui évite de s’enliser, d’autant que Maud Raboglia, quand on pense le récit sur le point de s’embourber, le redresse d’une pichenette très habile qui alimente les thèmes du livre de feux nouveaux.
Elle n’hésite d’ailleurs pas à pousser très loin sa logique de surprise et à exploiter les capacités de son monde légèrement futuriste, en concluant d’un dernier chapitre totalement inattendu, si déstabilisant qu’il m’a fallu le relire deux fois pour tenter d’y saisir un sens (d’autant que la romancière pratique volontiers l’ellipse et laisse au lecteur le soin de boucher tout seul pas mal de trous).

De prime abord, ce final (très ouvert, qui plus est) peut paraître un peu confus, et frustrant. Il souligne en réalité la détermination de Maud Robaglia à assumer la rigueur singulière de son propos, et sa foi en l’intelligence de ses lecteurs, à leur capacité à jouer avec son texte pour en tirer matière à réflexion.
Un coup d’essai puissant, qui donne très envie de guetter la suite d’une œuvre à laquelle la tiédeur et le conformisme semblent d’ores et déjà interdits.


Je dois la lecture de ce roman à mon ami Yvan et à son avis très élogieux publié sur son blog Émotions.
Retrouvez également les chroniques de Cathulu et Alex Mot-à-Mots.


Le Bonheur national brut, de François Roux

Signé Bookfalo Kill

Je l’annonçais en présentant sa rentrée il y a quelques semaines : Albin Michel pourrait se targuer d’avoir imposé un genre en soi dans sa production, celui de la grande fresque, du pavé populaire et de qualité, à fort potentiel commercial mais d’une sincérité littéraire irréprochable, choisissant un moment d’Histoire défini pour y camper des personnages inoubliables, avec un souci romanesque propre à enchanter une très grande variété de lecteurs. (Ouf, oui, tout ça !)
Dans ce registre, il y a eu Jean-Michel Guenassia, avec le Club des incorrigibles optimistes et la Vie rêvée d’Ernesto G., Nicolas d’Estienne d’Orves et ses Fidélités successives ; et puis, bien sûr, Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, lauréat l’année dernière d’un prix Goncourt très mérité.

Roux - Le Bonheur national brutCette année, voici donc venir François Roux et son Bonheur national brut. Le cadre historique ? La France des trente dernières années, de l’élection de François Mitterrand en 1981 à celle de François Hollande en 2012. Les personnages ? Quatre garçons, quatre amis âgés de 18 ans lorsque débute le récit, fraîchement titulaires d’un baccalauréat décroché dans la petite ville bretonne où ils ont grandi, et parvenus à l’heure des choix décisifs pour la suite de leur vie.
Il y a Rodolphe, le féru de politique, socialiste de cœur autant que pour faire enrager son père communiste ; Tanguy, promis au commerce ; Benoît, le lent rêveur, qui considère le monde à travers le viseur de son appareil-photo ; et Paul, un peu velléitaire, amoureux de cinéma, embarrassé de son homosexualité que l’époque n’incite guère à exposer, souffrant sous le joug d’un père autoritaire qui ne le voit pas faire autre chose que des études de médecine, en dépit de ses résultats scolaires médiocres, afin de reprendre un jour son cabinet.

Avec un art consommé du roman choral, François Roux expose à tour de rôle les premiers pas dans la vie d’adulte de ses héros, les suivant dans la première moitié du roman jusqu’en 1984, avant de les retrouver à partir de 2009 pour la deuxième partie. Évitant de la sorte de tomber dans le piège trop démonstratif du didactisme, par cette ellipse vertigineuse le romancier confronte directement ses personnages à leurs rêves, à leurs ambitions, à leurs réussites comme à leurs échecs.
Il y a quelque chose de très anglo-saxon dans l’efficacité évidente de cette construction, tout comme dans le style, limpide, et dans l’art d’élaborer les personnages, aussi bien les principaux (dont les femmes gravitant autour des quatre héros, très attachantes et réussies également) que les nombreux secondaires. On pense à Jonathan Coe, par exemple, grand maître britannique de la fresque humaine et critique sur les décennies récentes de son pays. Le sens de la dérision, l’ironie so british en moins chez François Roux, quoique le Bonheur national brut ne manque pas d’humour à l’occasion.

Grâce aux archétypes qu’incarnent ses héros, Roux balaie un grand nombre de sujets de société ayant marqué la France durant ces trente dernières années : dérives de la politique, omniprésence dévorante de la communication, érosion impitoyable du maillage industriel national, cruauté glaciale du management moderne, affirmation de la cause homosexuelle dans la tourmente des années sida… Autant de sujets plutôt sombres, imposés par l’époque, mais que le romancier rend attrayants, justes, passionnants, grâce à l’humanité de ses personnages auxquels ils portent une tendresse palpable, à l’intelligence et à la variété des situations romanesques.

Le résultat, vous l’aurez compris, est imparable. Ce superbe roman d’apprentissage se dévore avec plaisir, on s’y reconnaît souvent, on vibre, on s’émeut, on s’indigne, on se souvient, et on s’étonne d’en avoir déjà achevé les 680 pages. A tel point que, pour une fois, on en redemanderait presque !

Le Bonheur national brut, de François Roux
  Éditions Albin Michel, 2014
ISBN 978-2-226-25973-8
679 p., 22,90€


Heureux les heureux, de Yasmina Reza

Signé Bookfalo Kill

Reza - Heureux les heureuxA sa sortie début janvier, Heureux les heureux a été largement chroniqué et encensé par la presse. N’allez pas y voir une preuve de sa qualité, mais juste la manifestation de l’efficacité de son éditrice. Teresa Cremisi, PDG de Flammarion, est un peu à l’édition française ce que Harvey Weinstein est au cinéma américain : un rouleau compresseur médiatique. Quand elle veut qu’on parle d’un de ses livres, tout le monde en parle – et gentiment, merci.

Ce point de détail réglé, venons-en au livre à proprement parler. Contrairement à ce que mon entrée en matière prudente pourrait laisser penser, je l’ai plutôt apprécié, en dépit de son pessimisme un peu trop systématique pour ne pas finir par être étouffant – à moins d’être un vieux misanthrope amer, ce n’est qui n’est pas encore mon cas, merci.
En 21 chapitres, dix-huit personnages prennent la parole à tour de rôle. Leurs monologues intérieurs nous plongent dans le chaos de leurs vies insatisfaites, de leurs amours qui bien souvent déchantent, de leurs amitiés plus ou moins solides. Tout y passe et rien ne va : les couples ne s’entendent plus, les enfants déçoivent ou font souffrir, les amants sont des salauds… Le tout assorti de sentences implacables :

« Je ne peux pas entamer une discussion sérieuse avec ma femme. Se faire comprendre est impossible. Ça n’existe pas. Particulièrement dans le cadre matrimonial où tout vire au tribunal criminel. » (p.67)

« C’est une bêtise de penser que le sentiment rapproche, au contraire, il consacre la distance entre les êtres. » (p.111)

On n’est pas obligé d’adhérer à la philosophie déprimante de Yasmina Reza, heureusement compensée de temps à autre par un humour souvent doux-amer. En revanche, on peut admirer sa maestria littéraire. En choisissant une construction en patchwork, elle révèle la complexité des êtres : un personnage de médecin adulé par ses patients se découvre plus loin en frustré sexuel qui rêve d’être violemment dominé par un homme ; un couple encore très amoureux après plus de vingt ans de mariage, de ce fait moqué et jalousé par ses amis, est en fait miné par la folie grandissante de son fils qui se prend pour Céline Dion…

Cet état des lieux du couple, bien que souvent déprimant, tient donc largement la route, notamment grâce à son intelligence et à sa maîtrise littéraire. Pas un chef d’œuvre, non, mais un vrai bon roman, de ceux qui font à la fois vibrer et réfléchir.

Heureux les heureux, de Yasmina Reza
Éditions Flammarion, 2013
ISBN 978-2-08-129445-5
187 p., 18€