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Les plus, les moins : bilan 2020 (deuxième partie)

Suite du bilan de l’année 2020, en commençant par une mise en lumière de mon éditeur chouchou de l’année. Celui dont j’ai suivi les parutions avec fidélité et passion, et dont j’ai follement envie d’explorer plus avant le catalogue déjà bien fourni, puisqu’il fêtait cette année ses dix ans.


L’éditeur +++ de l’année : Aux Forges de Vulcain

J’avais déjà eu le plaisir de lire quelques titres de cet éditeur, mais j’étais loin du compte. Cette année, j’ai suivi plus fidèlement les parutions de la maison fondée et dirigée par David Meulemans, avec beaucoup de bonheur.

Un long voyage, de Claire Duvivier

Si l’on suit le rythme singulier que propose Claire Duvivier, on finit par être récompensé. Car Un long voyage prend de plus en plus d’ampleur, finit par créer des brèches, par prendre des chemins inattendus, et même par secouer quand les événements gagnent en mystère et en intensité. Plus on s’approche de la fin, plus le livre est vaste, riche, bouleversant.

Chinatown, intérieur, de Charles Yu
(Traduit de l’anglais (américain) par Aurélie Thiria-Meulemans)

Quand l’intelligence et la pertinence d’une pensée rencontrent la créativité, l’humour, le sens de la dérision, l’acuité socio-politique et l’émotion, cela donne un résultat jouissif.

Requiem pour une Apache, de Gilles Marchand

« Gilles Marchand n’a pas son pareil pour (re)mettre sur pied ce genre de personnages, antihéros du quotidien, ces gens qu’on ne voit pas, qu’on ne voit plus, ou qu’on ne veut pas voir.
Des ratés, des losers, des oubliés, des incompris, des rejetés, des piétinés, des gens en fin de parcours. Cousins de ceux qui étaient déjà accoudés au comptoir du bouleversant Une bouche sans personne, son premier roman. »

À lire également, parus en 2020 : Jésus Christ président de Luke Rhinehart, et Désert noir d’Adrien Pauchet (chronique à venir)


Le + brillant

Le Monde n’existe pas, de Fabrice Humbert (Gallimard)

Fabrice Humbert questionne avec clairvoyance la manière dont la frontière entre réalité et fiction se brouille de plus en plus, jusqu’à se demander si elle existe encore. Le sujet est du pain bénit pour un romancier, dont c’est finalement le travail. Aujourd’hui, les histoires que l’on invente ne finissent-elles pas par être plus pertinentes que les faits bruts, souvent désolants de vérité ?

Le + brillant… mais le incarné

Impossible, de Erri De Luca (Gallimard)

C’est brillant, oui. Mais, dois-je l’avouer dans les termes les plus directs, c’est aussi un peu chiant.
En dépouillant la forme romanesque sans pour autant basculer dans la forme théâtrale, Erri De Luca assèche l’approche du texte et le rend froid, désincarné, réduit au pur débat d’idées au détriment de la chair qu’apportent les décors et les personnages, lorsqu’ils sont approfondis.


Le + envoûtant

Une bête aux aguets, de Florence Seyvos (éditions de l’Olivier)

Une bête aux aguets parle comme rarement d’adolescence, de découverte de soi (physique autant que psychique), mais aussi du désir, de la passion, de l’attraction sidérante des corps et des âmes, mais encore de la relation filiale…
Tout ceci en 144 pages, et sans jamais verser dans la démonstration pataude ni la psychologie grossière.

Le convaincant

Le Service des manuscrits, d’Antoine Laurain (Flammarion)

Antoine Laurain n’est pas un auteur de romans policiers. L’intrigue du Service des manuscrits reposant entièrement sur un suspense, si celui-ci s’évente trop vite et sort des rails de la crédibilité, c’est tout le livre qui vacille. J’ai donc vu venir la solution de très loin ; avant de la vérifier, l’ai trouvée convenue ; l’ayant lue, ai été déçu. Acharné à conserver son histoire du côté de la facilité, pour ne pas dire de la légèreté, Laurain la rend improbable, et relativement niaise.


Le + joueur

La Loi du rêveur, de Daniel Pennac (Gallimard)

Les enfants, les adultes, la jeunesse et la vieillesse, la famille et les amis, les parents et les petits, la magie du théâtre et du cinéma, la folie douce de Fellini… tels sont les ingrédients de La Loi du rêveur, cocktail plein de charme et d’émotion qui convoque la richesse d’une vie et les réinventions du temps pour tisser la toile de la littérature. Un texte aussi sincère que délicieusement menteur, qui réveille la verve de Pennac comme au bon vieux temps.


Et c’est sur ce titre, qui m’avait donné envie il y a un an de ranimer la flamme du blog, que je conclus ce bilan.
J’en profite pour vous souhaiter à tous une excellente année 2021 – au moins du côté des lectures, car pour le reste, l’expérience récente incite à rester prudent et sur ses gardes…

Merci aux fidèles comme à ceux qui passent de temps en temps, merci aux nouveaux suiveurs et aux gentils commentateurs, et à très vite pour de nouvelles découvertes, de nouveaux coups de cœur, et quelques inévitables coups de griffe !


A première vue : la rentrée littéraire Stock 2013

Stock arrive cette année en portant le deuil de son éditeur historique, Jean-Marc Roberts, décédé en mars dernier. Remplacé par Manuel Carcassonne (ex-Grasset), qui s’est déjà distingué en refusant le nouveau roman de Pierre Mérot pourtant accepté par son prédécesseur – et qui sortira finalement chez Flammarion, on en reparlera sûrement -, la maison à la couverture bleue présente ses habituels titres intimistes, quelques curiosités inhabituelles et trois premiers romans dont un exceptionnel.

Serres - Monde sans oiseauxUN FABULEUX PREMIER ROMAN : Monde sans oiseaux, de Karin Serres
Le titre le plus fort de la rentrée Stock n’aura pas une couverture bleue mais verte, celle de la collection « la Forêt ». La dramaturge Karin Serres nous y offre un premier roman onirique d’une grande justesse, plein d’invention et d’émotion. L’histoire de Petite Boîte d’Os, fille du pasteur d’un petit village qui vit à l’écart du monde, sur les berges d’un lac dont les eaux montent inexorablement… Difficile à raconter, mais incontournable !

Fournier - La servante du SeigneurSUITE FAMILIALE : La Servante du Seigneur, de Jean-Louis Fournier
De Jean-Louis Fournier, vous connaissez peut-être Où on va Papa ? ou Veuf, deux petits livres drôles, courageux et déchirants consacrés respectivement à ses deux fils handicapés et à la disparition de sa compagne Sylvie.
Avec le même sens de la formule qui frappe et le même équilibre savant entre des émotions contradictoires, l’auteur raconte cette fois sa fille, métamorphosée en bigote rigoriste après sa rencontre avec Monseigneur, austère théologien des temps modernes.

Perrignon - Les faibles et les fortsAMÉRICAIN : Les faibles et les forts, de Judith Perrignon
Inspiré d’un fait divers réel, ce roman situé en Louisiane raconte la mort tragique de plusieurs enfants d’une même famille noire, qui se noient tous le même jour dans la Red River. « Pourquoi les Noirs ne savent-ils pas nager ? » s’interroge la presse le lendemain… Nouvel exemple d’auteur francophone investissant l’atmosphère et la culture américaines, Judith Perrignon fera-t-elle aussi bien que Joël Dicker ou Cécile Coulon ?

PHYSIQUE : Avoir un corps, de Brigitte Giraud
La réponse féminine au Journal d’un corps de Daniel Pennac, dont ce roman reprend le même postulat : la vie d’une femme racontée par son corps.

POLITIQUE : Une matière inflammable, de Marc Weitzmann
A travers le destin de trois personnages des années 90 à nos jours, ce roman scanne des vies d’aujourd’hui sur un fond social et politique, qui évoque notamment la figure de Strauss-Kahn… Weitzmann + DSK = sulfureux et polémique ?

PREMIER ROMAN (BIS) : Palladium, de Boris Razon
Inspiré, si j’ai bien compris, de l’expérience de l’auteur, le récit par le narrateur de son voyage intérieur, alors qu’il est soudain privé de ses sens et réduit à une paralysie intégrale. Univers halluciné et inventif en perspective.

PREMIER ROMAN (TER) : Il Babbo, d’Ivan Macaux
Un road trip de la Côte d’Azur à Paris entre un père et son fils qui cherchent à renouer le fil entre eux.

INTIMISTE : Le Don du Passeur, de Belinda Cannone
L’auteur raconte son père, un homme forcément singulier. Pour ceux qui aiment ce genre…


Cavalier seul, d’Achdé, Pennac & Benacquista

Signé Bookfalo Kill

Après une énième tentative de braquage qui tourne mal, contrecarrée par l’inévitable Lucky Luke, les Dalton se retrouvent une fois de plus au pénitencier. Là, une dispute éclate entre les quatre frères : Jack, William et Averell en ont assez de suivre les plans foireux de Joe et remettent en cause son autorité. Ulcéré, Joe leur lance alors un défi : le premier des quatre frères qui réunira un million de dollars deviendra le chef incontesté de la fratrie.
Aussitôt dit, aussitôt fait : les Dalton s’évadent illico, et chacun se lance de son côté et à sa manière dans la réalisation du projet. Si Joe garde la méthode Dalton (braquages, vols et compagnie), Jack se lance dans la politique, William devient patron de casino et Averell travaille dans un restaurant.
Face à tant d’honnêteté (sauf chez Joe évidemment), Lucky Luke ne sait plus où donner de la tête…

cavalier seulDans la série « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes », ce nouveau Lucky Luke confirme qu’une série « historique » peut se poursuivre après la disparition de ses créateurs sans tomber forcément dans la médiocrité. Il faut avouer, quand même, Daniel Pennac et Tonino Benacquista au scénario, ça a une autre gueule que Laurent Gerra !!! Leur deuxième album en collaboration avec le dessinateur Achdé confirme que les romanciers s’amusent comme des fous avec l’univers imaginé par Morris et longtemps mis en mots par Goscinny. Là où il est, ce dernier doit d’ailleurs être rassuré, car en terme de malice et de verve, les deux romanciers relèvent haut la main le défi.
Rien que de penser à raconter la séparation des Dalton, voilà une idée que Morris & Goscinny auraient pu avoir. La manière dont Pennac et Benacquista s’approprient les personnages tout en jouant avec des références contemporaines est réjouissante : Averell invente le fast-food, William se prend pour De Niro dans « Casino » et Jack se plonge dans les merveilles de la spéculation financière…

Il faut souligner également le formidable boulot d’Achdé, dont le trait colle au plus près au dessin original de Morris, à tel point que, simple lecteur amateur et non luckylukophile averti, je serais bien en peine de distinguer l’un de l’autre.
L’histoire reste légère, la fin un peu rapide et sans surprise (mais peut-il y en avoir dans Lucky Luke ?) Elle se teinte même d’une jolie mélancolie par un retour aux sources de l’identité du personnage principal, le « lonesome cowboy » Luke. Bref, une plongée sans arrière-pensée dans un univers d’enfance parfaitement restitué et respecté. Très sympa !

Cavalier seul, d’après Morris
Dessin : Achdé / Scénario : Daniel Pennac & Tonino Benacquista
  Éditions Lucky Luke Comics, 2012
ISBN 978-2-88471-322-1
46 p., 10,60€


Journal d’un corps, de Daniel Pennac

Signé Bookfalo Kill

C’est l’histoire d’un projet insensé, qui commence par un événement presque anodin. Le narrateur a douze ans, il est scout. Au cours d’un jeu, il est « fait prisonnier » et ligoté à un arbre par ses adversaires. Une fourmi commence à grimper sur sa jambe, il se rend compte qu’il est attaché à proximité d’une fourmilière et la panique le saisit : et si les insectes le dévoraient avant qu’on vienne le chercher ? Lorsqu’on le retrouve, il s’est littéralement fait dessus.
Viré des scouts, il décide de commencer à écrire le journal – mais pas n’importe quel journal, et surtout pas un journal intime au sens classique du terme : non, il s’agit du journal de son corps. Car, dans cet événement, ce qui l’a frappé n’est pas tant d’avoir été viré des scouts – une fierté pourtant – que de constater sa peur et la réaction incontrôlable de son corps lors de la manifestation de celle-ci.
Ce journal, il le tiendra jusqu’à sa mort, 75 ans plus tard.

Étonnant, très étonnant roman. Ambitieux, également. Daniel Pennac, dont on pourrait penser qu’il n’a plus grand-chose à prouver (cliché idiot, il faut l’avouer : comme si un auteur, un vrai, pouvait jamais avoir fait le tour de ses défis…), a mis quatre ans à l’écrire. On peut comprendre pourquoi. Le projet est vaste : explorer les mille et une surprises du corps, ses révélations, ses évolutions, de la puissance insouciante de l’adolescence aux défaites successives de la vieillesse. Le tout sans pathos, sans fausse pudeur non plus, en essayant d’être complet sans pour autant tomber dans l’exposé façon Larousse médical.
A la clef, il y a une idée : parler de ce dont on ne parle pas. A notre époque ouverte à tous les vents, il n’y a plus grand-chose de tabou. Le corps, fondement de notre existence, en reste pourtant un. Certes, le corps n’a jamais été aussi bien connu, examiné, analysé, grâce aux progrès fulgurants de la science et de la médecine. Certes, le corps n’a jamais été aussi exposé, dans les films, à la télévision, sur Internet (avec la banalisation de l’accès au porno).
Mais tout ceci est superficiel. Dès qu’on touche à une intimité que nous partageons tous, du fécal au sexuel en passant par la maladie, on est embarrassé, on détourne la tête, on se bouche les oreilles. Causons d’autre chose, d’accord ?

Pennac ne cède jamais rien à son projet initial. On sent que le sujet l’inspire ; après des débuts un peu fastidieux (l’enfance, assez agaçante), sa plume brille, trouvant l’équilibre entre la forme propre du journal et un style littéraire. L’auteur demeure auprès du corps, ne s’en écartant jamais pour élargir le propos, replacer la narration dans le contexte historique, sauf quand celui-ci influe sur le physique (la blessure du narrateur au cours de son activité de résistant, durant la Seconde Guerre mondiale). Les années passent, et ce sont celles du corps, rien d’autre. Tout y passe, et on ne peut qu’admirer la maestria avec laquelle Daniel Pennac contourne les clichés, notamment en matière de sexe.
Voir à ce sujet un éloge de la masturbation à la fois sensuel et précis comme une notice Ikea (p.83-84) ; ou l’hilarant « Jeu de l’oie du dépucelage » qui s’ensuit (p.86-88) ; ou encore le superbe enchaînement célébrant la rencontre entre le narrateur et Mona, la femme de sa vie (p.144-148, avec cette chute magnifique : « J’ai trouvé ma femelle et depuis que nous partageons la même couche, rentrer chez moi c’est regagner ma tanière.« )

Mais la littérature est là, avec ses artifices, pour nous épargner le pensum d’une froide relation clinique. Autour du narrateur, il y a de nombreux personnages, souvent truculents (Manès, Violette, Fanche…), qui nous renvoient à l’univers familier de Pennac. Ce dernier ne retrouve pas pour autant la verve malaussenienne, mais ce n’était sans doute pas son objectif. On sent que, pour atteindre son but, il a privilégié une maîtrise qui laisse peu de place à l’improvisation.

Et on atteint ici pour moi la limite de l’exercice : la forme du journal fragmente la lecture et peine parfois à maintenir un fil rouge qui maintienne le lecteur en intérêt. Sur 400 pages, il y a en quelques-unes que j’ai laissé filer, de peur de décrocher. Pour autant, je ne crois pas avoir manqué quoi que ce soit d’essentiel… Et d’ailleurs, il faut croire que l’idée a effleuré Pennac, puisque ce dernier a ajouté à la fin un index des manifestations du corps évoquées dans le roman, avec les renvois aux pages correspondantes. Une manière de suggérer que l’on peut également picorer dans son livre, dans le désordre, en fonction de ce qui nous intéresse.

Quand on n’est pas trop hypocrite, on a coutume de dire que, dans tous les grands livres, il y a des passages ennuyeux, des longueurs, des moments d’absence. Si c’est le cas (et je pense que ça l’est, expériences à l’appui), alors ce Journal d’un corps est un grand livre. En tout cas, c’est un roman dont l’ambition mérite à elle seule qu’on s’y arrête.

Journal d’un corps, de Daniel Pennac
Éditions Gallimard, 2012
ISBN 978-2-07-012485-5
390 p., 22€