Retour à l’accueil

Les livres qui comptent #15 : Jurassic Park, de Michael Crichton

BOULIMIES ADOLESCENTES #6

J’ai seize ans.
Durant l’été 1993, je suis saisi d’une fièvre tenace, résultat d’une épidémie fulgurante qui parcourt une grande partie du monde en faisant des millions de victimes.
Non, non, rien à voir avec un ancêtre oublié du Covid ni une autre saleté de la même seringue, la pandémie dont je parle était inoffensive et même, dans le fond, plutôt innocente et joyeuse.
Je veux parler, bien sûr, de la fièvre jurassique.

Au moins de juin, Jurassic Park, le nouveau long métrage de Steven Spielberg, a envahi les écrans américains, provoquant un rez-de-marée comme on n’en avait pas vu depuis une dizaine d’années et la sortie d’un certain… E.T. l’extra-terrestre. Le public en ressort avec des éclats d’ambre dans les yeux, la presse s’affole, tout le monde est mordu jusqu’à l’os, les superlatifs dégringolent et les chiffres s’envolent.
Et nous, pendant ce temps-là, en Europe, on attend. Bien obligés. En France, la sortie du phénomène est fixée au 20 octobre 1993, autant vous dire que j’ai gravé la date au burin sur tous les murs de ma chambre, entre les affiches et photos tirées du film dont j’ai commencé à les couvrir, glanées dans tous les magazines que je peux trouver sur le sujet.

C’est le moment d’ouvrir une grande parenthèse, l’instant décisif de cette rubrique où je dois vous avouer un truc.

Je l’ai annoncé dès le départ, je ne crois pas qu’un livre ait changé ma vie.
Un film, en revanche, oui, c’est certain.

Ce film, ce n’est pas Jurassic Park, mais il est l’œuvre du même réalisateur : c’est E.T. l’Extra-Terrestre.
Je l’ai découvert un an plus tôt, en 1992, lors de sa première diffusion en clair à la télévision française. Pour vous dire à quel point c’était un événement : toute ma famille l’a regardé, sans exception (et ça, c’était très rare).
Lorsque le film était sorti sur grand écran pour la première fois en 1982, j’avais cinq ans. À l’époque, son affiche m’avait effrayé. À cause du doigt tordu de l’extra-terrestre qui traversait l’image, mais aussi à cause de ses gros yeux globuleux, de sa tête énorme sur un corps difforme aperçus sur un autre cliché. Par chance, si l’on peut dire, mes parents n’allaient jamais au cinéma et ne m’y emmenaient pas non plus ; nous n’étions donc pas allés voir le phénomène en salle à l’époque. Trouillard comme je l’étais, il m’aurait probablement terrorisé.
À quinze ans, c’était différent (heureusement). J’étais curieux de le découvrir, comme tout le monde, mais ni plus ni moins que les autres. Et ce n’est pas un traumatisme que je vais vivre, mais une révélation.

Au bout d’un peu moins de deux heures, je suis sous le choc. En larmes, tétanisé. Les vagues fabuleuses de la musique de John Williams me soulèvent encore l’âme, et les images bouleversantes des vingt dernières minutes du film passent en boucle dans ma tête. Je mets très longtemps à m’endormir.
Quand je me réveille le lendemain matin, je ne suis plus tout à fait le même. J’ai découvert un homme, un artiste, qui parle directement dans ma tête et à mon cœur. Et son alter ego musical également, dont les notes virtuoses ajoutent, en parfaite osmose, tous ce que les images sont insuffisantes à raconter.

Steven Spielberg, John Williams.
Dans les semaines, les mois, les années qui vont suivre, je me plonge dans leurs œuvres respectives, jusqu’au vertige. Je ne rate aucun passage d’un des longs métrages du premier nommé à la télévision, économise pour acheter des cassettes vidéo de ses autres films qui échappent à la petite lucarne. La bande originale de E.T., signée Williams, est le premier CD que je m’offre ; les autres s’y ajouteront, petit à peu.
C’est aussi en partie grâce à E.T., et grâce à Spielberg, que je décide, cette même année 1992, de commencer à raconter mes propres histoires. Je deviens trop grand pour jouer avec des figurines, qui m’ont longtemps occupé, dans le calme de ma chambre, inventant sans me lasser des aventures héroïques, palpitantes et interminables. À quinze ans, ça devient plus difficile. On se sent, bêtement, moins… légitime.
En revanche, prendre un cahier, un stylo, c’est tout aussi bien finalement, voire mieux, puisque les mots restent, inscrits sur le papier.

Voilà pourquoi, durant cet été 1993, chaque jour qui passe me semble encore trop éloigné du 20 octobre. Pas seulement parce qu’il va être question de dinosaures, l’une de mes vieilles passions d’enfance, mis en scène avec un réalisme inédit, et parce que Jurassic Park signe le retour flamboyant de Spielberg au grand spectacle.
C’est surtout parce que c’est le premier long métrage inédit du réalisateur qui va sortir en salle depuis que j’ai découvert E.T. Le premier de ses films que je vais découvrir au cinéma – et ça, mine de rien, d’un point de vue symbolique, c’est d’une puissance inestimable.

Oui, bon, d’accord, mais on est là pour causer de bouquins, ou bien ?

J’y viens, j’y viens.

Quatre nuances de poche chez Pocket : 1994, 2009, 2015 et 2025

Vous savez peut-être que Jurassic Park est l’adaptation d’un roman de Michael Crichton. À l’époque, le gars a déjà une solide réputation d’auteur de science-fiction pointue et réaliste, maître d’un sous-genre qu’on appelle parfois techno-thriller, avec des romans comme La Variété Andromède ou Sphère. Mais sa renommée s’apprête à passer un cap décisif, grâce à l’adaptation cinématographique de Jurassic Park tout d’abord, qui affole Hollywood depuis la parution du roman en 1990 ; puis, l’année suivante, grâce à une série télévisée dont il est le créateur (et Spielberg le producteur) : Urgences.
Son nom, donc, ne me dit alors rien. Son roman, en revanche, me fait bien envie. Déjà contaminé par la folie jurassique durant cette été 1993, je brûle de le lire avant de découvrir le film. Histoire de m’en faire mes propres images, avant d’admirer celles de Spielberg, et d’en savoir un peu plus sur cette drôle d’histoire de dinosaures récréés grâce à leur ADN prélevé dans du sang de moustique préhistorique.
Et donc, vous connaissez la procédure. Briançon, librairie, achat : boum, me voici l’heureux propriétaire du roman de Michael Crichton, Le Parc Jurassique.

(Ah oui, parce qu’à ce moment-là, l’éditeur français du best-seller, Robert Laffont, qui l’a publié l’année précédente, l’affiche encore sous son titre traduit. Le Parc Jurassique, donc – et c’est cette édition, la deuxième (datée de juillet 1993), que je conserve précieusement dans ma bibliothèque, sous une couverture bleue et verte bien loin du noir qui servira ensuite de fond aux rééditions sous le titre original, serti dans son célèbre logo.)

Si le film de Spielberg est la réussite exceptionnelle que nous connaissons tous aujourd’hui, notamment par son utilisation révolutionnaire des effets spéciaux numériques, le roman de Crichton mérite carrément le détour.
Le livre s’avère très différent, par son ton, sa manière d’aborder le sujet, et même par son intrigue, que le scénariste David Koepp a dû très largement remanier, autant par nécessité d’adaptation que pour des raisons de budget (on ne pouvait pas encore tout faire grâce aux ordinateurs, et nombre de scènes du roman étaient impossibles à transposer.)
L’atmosphère est plus sombre, les péripéties sont plus sèches, les personnages plus durs, moins aimables. John Hammond, par exemple, loin du vieillard excentrique et rêveur à la Walt Disney qu’incarne avec gourmandise Richard Attenborough, est un type capricieux, égoïste, autoritaire et obtus. Autre différence : l’âge des deux enfants est inversé, et le regard de Tim, qui a douze ans dans le livre, est l’un des points de vue prédominants du récit (alors que sa petite sœur est juste une petite peste insupportable qu’on aimerait bien voir finir rapidement dans la gueule d’un vélociraptor).

Surtout, Crichton pousse très loin ses réflexions et hypothèses scientifiques, aussi bien sur les possibilités du clonage que sur les applications de la théorie du chaos, mais aussi sur les responsabilités morales et philosophiques qu’impliquent ces fulgurances technologiques, et sur la manière respectueuse dont l’homme devrait aborder ces révolutions susceptibles de bouleverser jusqu’au sens même de notre existence.
Bien que parfois ardu, le roman est passionnant, et autorise nombre de développements que le film doit fatalement sabrer, en les résumant à quelques scènes essentielles – celle du dessin animé lors du tour des laboratoires au début, celle du déjeuner contradictoire avant le départ de la grande visite, ou encore celle de la naissance du bébé raptor.
Très détaillé dans ses explications, le roman ménage pourtant un équilibre très juste entre ces développements que Crichton s’attache à rendre aussi crédibles que possible, et les séquences d’action, aussi nombreuses (voire plus) que dans le film.

Le Parc Jurassique reste donc pour moi une expérience de lecture unique, d’autant plus marquante qu’elle est liée à une expérience cinématographique tout aussi intense, le tout associé à l’un de ces élans vitaux renversants qui mettent une adolescence sens dessus dessous… mais comme c’est précieux !!!

Au programme la semaine prochaine :
…Grand Magasin et Ogre Noël…

6 réponses à « Les livres qui comptent #15 : Jurassic Park, de Michael Crichton »

  1. Le film, j’avais adoré et je trouve qu’il ne vieillit pas mal du tout, pas comme d’autres. Jamais lu le roman, je savais qu’il était différent du film, mais je n’ai jamais eu l’occasion de le trouver en seconde main et puis, j’ai tellement à lire…

    1. Entièrement d’accord, le film vieillit très bien, beaucoup mieux que ce que certains esprits chagrins prédisaient… Signe qu’il a été bien conçu et que les effets spéciaux y occupent la place nécessaire, ni plus ni moins, au service du récit avant tout.

      Sinon tu peux vivre sans lire ce roman, il n’a rien d’indispensable (pour autant qu’un livre le soit !) ;-)

      1. Les effets spéciaux étaient supers bons, c’est ce qui fait que ça ne ressemble pas à un mec déguisé en godzilla ou autres monstres de X-Or ou Bioman :lol:

        Ouf, je me sens plus légère…

  2. Wahou c’te chronique !!! Merci et bravo ;) :) alors moi je suis plus de la génération ET que j’ai adoré au cinéma ! (je suis un peu plus âgée que toi) et je suis passée à côté de Jurassic Park que j’ai découvert plus tard avec mon mari et des amis, dans le noir…. j’ai vraiment flippé !! et j’ai adoré…. Pas lu le livre mais d’après ce que tu en dis cela pourrait être intéressant… Mais bon, vu ma PAL, pas certaine de m’y plonger !

    1. Il faut avoir envie d’y aller, dans le roman de Crichton, il y a vraiment des passages scientifiques costauds ! Et je comprends parfaitement, surtout avec le recul, que ce ne soit pas une priorité de PAL :)
      Si je ne l’avais pas lu à l’époque, l’aurais-je fait après avoir vu le film ? Pas sûr du tout…
      Mais c’est vraiment un excellent thriller, et il présente tellement de différences avec le long métrage que sa lecture reste captivante et intéressante.
      Bon, j’arrête, tu vas avoir l’impression que j’essaie de te convaincre de le lire quand même alors que pas du tout :D

Laisser un commentaire