Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Yeruldelgger, de Ian Manook

Signé Bookfalo Kill

Tandis que le commissaire Yeruldelgger est effaré de découvrir, en plein milieu d’une steppe, le cadavre d’une fillette enterrée avec son vélo, ses adjoints Oyun et Chuluum s’affairent à Oulan-Bator sur deux scènes de crime particulièrement atroces : d’un côté, trois Chinois retrouvés émasculés dans une usine, de l’autre deux prostituées massacrées et pendues dans un container, leurs corps ornés des sexes des gentlemen précédents.
Rongé par le chagrin l’ayant frappé après la mort de sa petite fille et la ruine de sa famille qui s’en est suivie, Yeruldelgger s’emploie à résoudre ces énigmes avec son énergie sans limite. Mais ses méthodes expéditives et sa personnalité dangereuse finissent par l’isoler, alors que les affaires se corsent en renvoyant à des figures haut placées…

Partagé je suis, autant le dire tout de suite. Il y a dans ce premier polar signé Ian Manook de belles qualités comme des défauts et des fragilités qui m’empêchent de crier au chef d’œuvre, ainsi que certains le font déjà (et tant mieux pour l’auteur !)
Commençons par les qualités, elles sont d’ailleurs évidentes. Avec Yeruldelgger, Manook nous donne à découvrir un pays méconnu, la Mongolie, dont il dévoile avec richesse et précision les tiraillements entre tradition et tentation de la modernité. La scène d’ouverture, où des nomades de la steppe prennent le commissaire pour Horacio Caine, le héros des Experts : Miami, est à ce titre aussi drôle qu’éloquente. On se plonge également avec fascination dans Oulan-Bator, capitale anarchique, grouillante, hérissée de buildings qui s’opposent à des quartiers de yourtes traditionnelles et à des bas-fonds misérables.

Manook - YeruldelggerIan Manook s’inscrit ainsi dans la lignée du polar dit « ethnologique », dont Caryl Ferey (Zulu, Mapuche) est le plus digne représentant français, et où Olivier Truc s’est également illustré l’année dernière avec le Dernier Lapon. Je cite ces deux romanciers parce qu’il y a quelque chose d’eux chez notre nouvel auteur : comme le second, il exprime une belle passion pour les traditions culturelles et spirituelles du pays, livrant quelques pages mémorables dans les steppes ou dans un vieux monastère caché ; et de Ferey, il hérite d’une énergie dingue, d’une puissance de narration impressionnante, sans renoncer, comme lui, devant des scènes de violence parfois insoutenables.

C’est là que je dois évoquer ce qui, pour moi, constitue la petite faiblesse de Yeruldelgger : il est trop, justement. Un peu trop long, la faute à un trop plein de rebondissements (dont certains sont téléphonés, à force) qui font s’égarer artificiellement l’intrigue dans toutes les directions pour ne pas arriver trop vite à des solutions qui, parfois, sont trop vite évidentes.
Là où Ferey parvient toujours à canaliser la folie du récit par un réalisme obsessionnel, Ian Manook s’abandonne au fil des pages à un excès de naïveté, à vrai dire plus touchant qu’irritant, mais néanmoins dommage.

C’est surtout flagrant dans les dialogues, trop souvent excessifs par leurs emportements (voir l’utilisation quasi systématique des points d’exclamation).
Flagrant aussi dans la caractérisation des personnages, qui finissent par manquer de crédibilité à force de les pousser systématiquement au-delà de leurs limites – je pense notamment à Gantulga, jeune garçon des rues qui s’allie avec Oyun et dont certaines actions et certains raisonnements sont vraiment too much, même pour un gamin malin et débrouillard, très attachant par ailleurs. J’avais parfois l’impression de lire un manga, de revoir les Chevaliers du Zodiaque de mon enfance, avec leurs provocations verbales, leurs attitudes (trop) héroïques, l’opposition radicale entre des gentils très gentils et des méchants très méchants… Un comble, alors que les protagonistes de ce roman ne sont, dans l’ensemble, pas manichéens, surtout pas Yeruldelgger.

Thriller haletant, parfois violent (attention à une scène de viol plutôt difficile), Yeruldelgger est un premier polar prometteur, même s’il manque de maîtrise et souffre paradoxalement d’un excès d’enthousiasme. Ian Manook annonçant une suite pour l’année prochaine sans doute, on sera donc au rendez-vous !

Yeruldelgger, de Ian Manook
Éditions Albin Michel, 2013
ISBN 978-2-226-25194-7
542 p., 22€

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7 Réponses

  1. Quand on me parle de Férey et Truc, j’accoure, je cours, je vole ! ;-)
    Je ne peux donc que m’intéresser à ce roman. Après, tes bémols me laissent perplexe en effet… Pour ce genre de récit, la crédibilité (des persos, des dialogues) est primordiale, au risque de rater la cible.
    Je vais donc me renseigner plus avant, mais en tout cas ton avis détaillé est une mine d’or pour moi, merci

    30 octobre 2013 à 19:05

    • J’ai lu beaucoup de critiques élogieuses et sans réserve par ailleurs sur ce livre, donc peut-être est-ce seulement moi qui suis trop exigeant !
      Mais je suis de plus en plus sensible à la crédibilité des dialogues et des situations, et pas seulement en polar. Là, c’était parfois trop à mon goût ; cela dit, ce roman mérite tout de même largement le détour, même si, dans son genre, je le trouve moins réussi, moins subtil que « Le Dernier Lapon ».

      1 novembre 2013 à 17:59

  2. alexmotamots

    Il me tentait bien, mais le « trop » me rebute un peu.

    3 novembre 2013 à 18:04

    • C’est la même en ce qui me concerne, ce petit « trop » peut gâcher tout un roman…A voir donc, ça me tente quand même !

      4 novembre 2013 à 09:45

      • Je continue à collecter des opinions sur ce roman, et elles restent plutôt bonnes, moins réservées que la mienne… Et de toute façon, « Yeruldelgger » peut se tenter, il a aussi de solides points forts et une originalité qui valent le déplacement !
        On attend donc ton avis, Polina ;-)

        5 novembre 2013 à 08:29

  3. Ray

    Enfin une chronique nuancée ! Je partage tout à fait votre analyse sur ce livre qui a ses qualités mais aussi ses défauts. Et il faut aussi parler des défauts ce que vous faites. De mon côté j’ai rédigé une chronique aussi nuancée que la votre, peut être même plus sévère. Elle est ici : http://ray-pedoussaut.fr/?p=5732
    Cordialement.

    23 décembre 2013 à 20:04

    • Bonjour Ray,

      Merci pour votre avis – et votre soutien ! Il n’est pas toujours facile sur la blogosphère de faire entendre une voix critique, même si elle est argumentée, à une époque où un enthousiasme presque naïf (ce qui le rend souvent pardonnable) prime sur tout recul et toute analyse.
      Cette démarche a toujours été celle de notre blog depuis le début, et nous entendons bien la poursuivre, sans acrimonie contre quiconque (en l’occurrence, les interviews de Ian Manook que j’ai pu lire me l’ont fait paraître très sympathique, en effet),mais toujours avec le maximum d’objectivité.

      Je vois à vous lire que vous avez la même ligne de conduite, et je vous rejoins d’ailleurs sur certaines de vos remarques concernant Yeruldelgger… Tant mieux, que chacun puisse se faire et exprimer librement son avis !

      Merci encore et bonne continuation.
      Cannibalement,
      B.K.

      28 décembre 2013 à 08:53

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