ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #6
Il est assez mauvais, ce résumé, quand j’y repense.
Il dit trop peu, et maladroitement, de cet excellent roman, l’un des meilleurs pour moi de Thierry Jonquet. L’un des plus emblématiques aussi, mêlant faits divers et analyse sociétale sur fond d’actualité brûlante. Le pire, c’est que Jonquet ne l’a pas fait exprès. Les émeutes de 2005, puis le meurtre innommable d’Ilan Halimi, se sont déroulés pendant l’écriture du livre, dont l’intrigue anticipait en partie ces événements, mais les a finalement intégrés au récit pour en renforcer la pertinence autant que la dureté.

Le choc est saisissant. Sans concession, le roman quadrille le terrain pour aider à en comprendre le fonctionnement. La ville de Certigny n’existe pas, mais elle s’inspire de plusieurs banlieues dont Jonquet décrypte les arcanes. Bien sûr, il force le trait, mais les besoins de la démonstration nécessitent parfois d’y aller au marteau-pilon. Quitte à irriter, à faire crier à la caricature – mais la caricature, rappelons-le, n’est jamais qu’une déformation de la réalité.
Il faut lire ces passages incroyables où il décrit la manière dont différents gangs criminels se partagent le territoire en fonction de leurs « spécialités » : la drogue d’un côté, la prostitution de l’autre, la radicalité religieuse au milieu. Et on fait attention à ne pas se marcher sur les pieds parce que, si on n’a pas le même métier, on a la même passion : faire beaucoup de mail pour faire prospérer ses propres intérêts.
Dans ces décors impitoyablement mis à nu, Jonquet balance des personnages à qui il ne fait pas de cadeau, sans pour autant jamais les abandonner. Drôle de numéro d’équilibriste, qui met le lecteur dans une posture de voyeur où il doit souvent faire l’effort de sortir de sa zone de confort et de déplacer les curseurs de la morale, comme les protagonistes de son histoire qui, eux, n’ont pas le choix s’ils veulent survivre.
À sa sortie, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte conquiert nombre de lecteurs, mais il divise aussi. Rien de neuf pour Jonquet, habitué à susciter la polémique, qu’il le veuille ou non. Cette fois, certains l’accusent d’être réactionnaire, et de faire le jeu des extrêmes, ou de ceux qui veulent nettoyer les cités au Kärcher. D’autres d’être trop simpliste, ou de noircir le tableau.
Campé au milieu de ces attaques, le romancier, qui a été travailleur social dans sa jeunesse, s’appuie sur ce qu’il connaît, sur ce qu’il a vécu, et prétend juste se servir de ce qu’il sait faire, la littérature, pour tendre un miroir reflétant une partie de notre société. Il ne stigmatise pas, il ne dénonce pas. Il raconte, il constate. Au lecteur d’en penser ce qu’il veut (ou ce qu’il doit).
Dans l’exercice, Jonquet est impressionnant. Je le vois en pleine action, un soir de novembre 2006, devant le public nombreux et parfois pugnace qui a investi la librairie pour échanger sur son nouveau roman.
Cette soirée est un autre jalon important de ma vie de libraire. Thierry Jonquet est, en effet, le tout premier auteur que je reçois pour une rencontre-dédicace animée par mes soins. Un exercice difficile, délicat mais stimulant, que j’aurai l’occasion de reproduire très souvent au cours des années suivantes ; mais là, c’est la première fois, et cette première fois, c’est avec Thierry Jonquet.
Je vous laisse imaginer le stress.
En plus, c’est lui qui a initié cette rencontre. Venu un soir précédent à la librairie pour saluer son ami dessinateur Jean-Christophe Chauzy, invité pour une dédicace, il remarque le petit mot très élogieux que j’ai déposé sur la pile de son roman. Touché, et intéressé, il propose à ma patronne de venir à son tour à la librairie pour discuter du livre. Laquelle patronne m’appelle aussitôt (je n’étais pas là ce soir-là), surexcitée, pour me transmettre la proposition. Comme on ne dit pas non à Monsieur Jonquet, me voilà embarqué dans cette drôle d’aventure que je n’avais pas du tout anticipée.

Je peux vous dire que j’ai bossé pour préparer cet événement, tant j’avais la trouille (légitime), du haut de mes 29 ans, d’être écrasé par l’acuité et l’exigence du bonhomme. J’ai commencé par lire, bien sûr. Les semaines avant la rencontre, j’élève des piles de ses romans précédents sur ma table polar, et surtout, je rattrape mon retard, passionnément.

Mygale : quand il ne l’exhibe pas comme un trophée dans des soirées mondaines, un homme séquestre une femme et l’accable quotidiennement de sa fureur.
157 pages de violence ramassée et de terreur pure, dérangeantes et puissantes, qui s’achèvent par un twist monstrueux. Un choc.

Les Orpailleurs et Moloch : beaucoup plus classique dans sa forme, qui adopte les codes du roman procédural – avec flics qui enquêtent, juges d’instruction qui pilotent, médecins légistes cyniques et tout ce qui va avec -, ce diptyque a pu paraître lent à certains ; je préfère dire ce sont des romans très minutieux, et qu’ils laissent du temps et de la place aux personnages. Pour un résultat tout aussi sombre et éprouvant…

Au programme : d’un côté, des meurtres rituels de femmes perpétrées par un psychopathe qui font remonter les enquêteurs jusqu’en Pologne dans les terrifiantes coulisses de l’Histoire ; de l’autre, toute la gamme de la maltraitance contre les enfants (très, très dur, ce Moloch…)

La Bête et la Belle : Une fois de plus, Jonquet trompe tout son monde avec art ! Le twist final y est pour beaucoup, mais l’habileté avec laquelle l’auteur construit son intrigue, à petites touches, par strates, est vraiment confondante. Au début, on est un peu perdu, on ne saisit pas le sens caché des nombreuses allusions glissées çà et là, puis le puzzle se complète progressivement, finissant par créer un tableau d’ensemble qui laisse une impression durable à l’imagination. Sans oublier le soupçon de conscience sociale qui caractérise l’ensemble de l’œuvre de Thierry Jonquet et lui donne toute sa valeur.
Et encore ? La vie de ma mère !, Le Manoir des immortelles, Le Bal des débris… je m’envoie du Jonquet comme des cacahuètes à l’apéro – c’est tout aussi bon, et beaucoup moins nocif pour la santé.
Le soir venu, je n’en mène pas large. L’arrivée de l’auteur ne contribue pas à me détendre. C’est un petit bonhomme barbu, mais ce qui frappe chez lui de prime abord, c’est son regard, un peu sombre, un peu méfiant, qui tranche avec ses premiers mots, plutôt bienveillants.
J’espère ne rien enjoliver a posteriori, mais il me semble que la rencontre se passe bien. Thierry Jonquet répond volontiers à mes questions, trouve des choses intéressantes à en dire, et le public réagit bien. Certaines interventions s’avèrent piquantes, parfois agacées, mais le romancier défend son travail et son point de vue, sans agressivité mais avec aplomb, conviction et sincérité.

J’aurais adoré pouvoir l’inviter à nouveau. Hélas, une crise d’épilepsie a emporté prématurément Thierry Jonquet trois ans plus tard, en 2009, à l’âge de 55 ans, avant qu’il ait eu le temps de terminer un nouveau livre. (Celui en cours au moment de sa mort, Vampires, a été publié inachevé en 2011.)
Je suis heureux d’avoir eu le privilège de le rencontrer, de m’offrir en quelque sorte son parrainage en tant que libraire polar, et d’avoir défendu avec acharnement ses meilleurs romans, dont Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte reste un sommet que je vous recommande encore et toujours.
Au programme la semaine prochaine :
…le livre qui a changé ma vie ?…

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