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Les livres qui comptent #25 : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, de Thierry Jonquet (1e partie)

ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #6

Libéré, délivré ! En 2005, après quatre ans et demi de services aussi bons et loyaux que possible, je quitte enfin la prestigieuse librairie du centre-ville parisien où j’ai fait mes armes et où, comme la plupart de mes collègues d’alors, je commençais lentement mais sûrement à sombrer dans la névrose.

Destination : le vingtième arrondissement, où une librairie de quartier a ouvert un an auparavant, tout près de la place Gambetta, à côté du cimetière du Père-Lachaise. Ayant connu un démarrage fulgurant, le Comptoir des Mots a besoin de quelqu’un pour mettre en place un pôle réception capable d’absorber les quantités grandissantes de livres qui viennent nourrir le fonds du magasin ; bref, un réceptionnaire de métier.
Or, il se trouve que la libraire ayant aidé les propriétaires de cette librairie à lancer leur activité est également mon ancienne cheffe de rayon dans la librairie précédente. (Vous suivez ?) Comme nous sommes restés en bons termes, et que je venais déjà au Comptoir en voisin, habitant moi-même dans le quartier, elle m’appelle pour me proposer le poste, que j’accepte avec enthousiasme, soulagement et reconnaissance.

À tous points de vue, c’est une libération. D’abord parce que je me retrouve avec des collègues cent pour cent sympathiques (dont un ami de lycée que je retrouve là par hasard !), des patrons ouverts et compréhensifs, et des clients curieux, à l’écoute, aimables et souriants ; le tout dans un magasin à taille et valeur humaine qui me convient parfaitement, en plus d’être à moins de dix minutes de chez moi.
Ensuite parce qu’on me fait confiance, et pas seulement pour m’occuper de la réception. Ainsi, moins d’un an plus tard, on me confie la gestion du rayon… polar. (Hé oui, on ne se refait pas.)
Dans la librairie précédente, on me laissait déjà plus ou moins gérer le réassort, en l’absence de mes collègues plus capés en tout cas, et faire mumuse avec les romans policiers. Cette fois, j’ai carte blanche pour tout : achats, réassorts, constitution du fonds, mises en avant. Une étape importante dans mon parcours qui me permet de commencer à devenir vraiment libraire, au sens le plus complet du terme.

Franchement, je m’éclate. C’est une époque où je lis essentiellement du polar. Pas par snobisme ni par obligation professionnelle, mais par pure passion. C’est qu’il y a énormément à explorer, bien plus que le peu dont j’ai déjà connaissance. Ce rayon est un vaste champ des possibles, d’autant plus excitant qu’il est en plein boom. On en arrive à cette période où il se dit qu’un livre sur quatre lu en France est un roman policier. C’est vertigineux !
Et la demande est à la hauteur des statistiques : les lecteurs du genre sont curieux, exigeants, avides de découvertes autant qu’ils peuvent désirer s’approprier certains auteurs dont ils liront méthodiquement tous les livres, du premier au dernier. Il faut suivre, et c’est un défi que je me régale à investir.

Durant l’été 2006, dans la masse des services de presse de la rentrée, je remarque une jaquette intégralement noire, frappée de grandes lettres majuscules rouges formant ce titre imposant : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte. Un vers de Victor Hugo, comme je l’apprendrai lors de ma lecture. Au-dessus du titre, en majuscules blanches cette fois, le nom de l’auteur : Thierry Jonquet.
Ah.
C’est que le nom de Jonquet ne m’est pas inconnu. Normal quand on gère un rayon policier au début des années 2000, car le monsieur fait figure de référence dans le polar français de l’époque depuis les années 80, aux côtés de ses compères Jean-Bernard Pouy, Didier Daeninckx, Marc Villard, Patrick Raynal, entre autres.

Mais Jonquet, je connais aussi parce que j’ai essayé de lire un de ses livres quatre ans auparavant, et que ça n’a pas été un franc succès. Il s’agissait d’Ad Vitam Aeternam, roman étrange entre suspense et fantastique, grenouillant dans le monde du tatouage et du piercing, baigné d’une atmosphère glauque et morbide qui m’a très vite coupé dans mon élan. Première impression, donc, plutôt défavorable.
Néanmoins, il y a ce titre obsédant, puissant et évocateur (normal, c’est du Hugo), et cette couverture, simple et forte, qui m’attire irrésistiblement. Le résumé, lui, me séduit un peu moins, mais pourquoi pas.


Département du 9-3, septembre 2005. Anna Doblinsky, une jeune diplômée d’un IUFM, rejoint son premier poste au collège Pierre-de-Ronsard à Certigny. HLM, zone industrielle, trafics de drogue, bagarres entre bandes rivales et influence grandissante des salafistes, le décor n’est pas joyeux.
Dès le premier jour, Anna est brutalement rappelée à sa judéité par des élèves mus par un antisémitisme banal et ordinaire. Lakdar Abdane, un jeune beur particulièrement doué, ne demanderait, lui, pas mieux que d’étudier, mais n’y arrive pas depuis qu’il a perdu l’usage d’une main.
Tout serait-il écrit ? Certes non, mais une fois enclenchées, il est des dynamiques qui ne s’arrêtent pas aisément. Et la mort est au bout.


À suivre…
(mardi prochain !)

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