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Les livres qui comptent #20 : L’Aliéniste, de Caleb Carr

ÉDUCATION D’UN POLARDEUX #4
LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #1

L’Aliéniste tient une place prépondérante dans ma vie de lecteur et de libraire.
De tous mes livres qui comptent, c’est sans conteste l’un des plus importants. Il l’est d’autant plus que je le découvre lors de mes toutes premières semaines de pratique du métier, pendant ce fameux stage clôturant ma formation professionnelle, durant lequel je vais aussi rencontrer, outre Harry Potter évoqué dans la précédente chronique, Henning Mankell (par Le Guerrier solitaire, monumentale enquête de l’inspecteur Wallander), Jonathan Coe (par Le Testament à l’anglaise et La Maison du sommeil, on y revient prochainement) et Harper Lee (Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui contribue à aiguiser mon amour de la littérature américaine).
En dix semaines de stage, cela fait déjà quelques jolis jalons.

Débutant en librairie sans idée préconçue ni désir particulier de me spécialiser, je commence tout de même à m’intéresser au polar, notamment contemporain, dès ce stage initial. Le roman policier passionne les lecteurs, et les années 2000, notamment portées par la vogue du polar scandinave et le phénomène Millénium, ne vont faire qu’amplifier le phénomène.
Je me rendrai compte plus tard, au hasard de mon parcours, que disposer d’un véritable spécialiste constitue un avantage non négligeable pour une librairie ; et j’aurai autant la chance que le privilège de rejoindre des enseignes qui n’en auront pas, me laissant prendre une place qui me comblera toute ma carrière durant.

Découvrir L’Aliéniste à ce moment-là est donc tout particulièrement déterminant. Sa lecture contribue à élargir mes horizons encore bien étroits dans le genre. Oui, on peut écrire un polar avec style et élégance. Oui, on peut prendre son temps, laisser toute sa place à la psychologie des personnages, élaborer des décors fascinants qui jouent leur rôle dans l’intrigue. Oui, on peut oser la noirceur et assumer la violence sans pour autant sombrer dans la facilité, le voyeurisme et la gratuité.

Pour le reste, comme le roman de Caleb Carr fait partie de ceux, parmi mes livres qui comptent, que j’ai déjà abordés sur ce blog, je vais me contenter de reproduire le texte légèrement revu et corrigé de cette précédente chronique, publiée il y a treize ans (gloups). En espérant qu’elle vous inspire et vous donne envie de plonger dans les rues sombres et poisseuses du New York de la fin du XIXème siècle…
Après plusieurs années d’indisponibilité coupable, le livre a enfin été republié par Les Presses de la Cité puis en poche par Pocket, son éditeur historique en France. La couverture n’est pas très heureuse, mais ce n’est pas grave, le contenu est mille fois plus reluisant !


Avec L’Aliéniste, le (trop rare) romancier américain Caleb Carr1 a signé l’un des authentiques chefs d’œuvre du genre, classique instantané et maître-étalon pour beaucoup d’auteurs, de critiques et d’éditeurs – ces derniers n’hésitant pas à le citer régulièrement, et généralement à tort, sur les quatrième de couverture de leurs parutions.

L’Aliéniste, qu’est-ce que c’est ?
C’est d’abord une histoire, forte, sombre et passionnante. Carr nous entraîne à New York, en 1896. Théodore Roosevelt, futur Président des États-Unis, est alors préfet de la ville. Engagé dans la nécessaire modernisation d’une police rongée par la corruption, il est confronté à une vague de crimes atroces dont les victimes sont de jeunes garçons des bas-fonds qui se prostituent pour survivre. Dans l’ensemble, tout le monde préfère ignorer cette boucherie, estimant que ces gamins sont des dépravés qui n’ont ce qu’ils méritent – et craignant également que, si le bruit de ces meurtres se répandait, il ne suscite une vague d’émeutes sans précédent dans les quartiers populaires.
Mais Roosevelt ne l’entend pas du tout ainsi. Il fait donc appel, officieusement, à son ami Laszlo Kreizler, aliéniste de génie, pour qu’il détermine un profil psychologique du tueur qui permette de l’identifier au plus vite – une méthode révolutionnaire pour l’époque.
Entouré d’une équipe hétéroclite et tout aussi iconoclaste que lui – un journaliste rebelle, deux policiers jumeaux et adeptes de techniques modernes, la première femme membre de la police de New York, et les deux serviteurs de l’aliéniste, un géant noir et un gosse qu’il a sauvé de la rue -, Kreizler se lance avec méthode dans une bataille contre le temps et contre les sceptiques qui doutent du bien-fondé de ses théories…

Comme je ne veux pas en faire des tonnes et qu’une bonne lecture vaut mieux qu’un long discours, je vais juste évoquer les points forts du roman :

la puissance et la véracité des personnages, tous exceptionnels, de l’équipe d’enquêteurs aux seconds couteaux en passant par les personnages réels (Roosevelt, le banquier Morgan…)

la reconstitution historique du New York de l’époque, appuyée sur une solide documentation et un art de la restitution littéraire par lequel Caleb Carr n’oublie jamais qu’il est romancier plutôt qu’historien : le résultat est totalement crédible mais jamais didactique, donc jamais ennuyeux. Un tour de force.

la modernité du récit, en dépit de son ancrage dans le temps : Carr ne cherche pas à sonner « vieillot » pour paraître plus vrai. Au contraire, il traite de manière moderne ce qui, pour l’époque, paraissait révolutionnaire (la psychiatrie, la médecine légale, les sciences du comportement), et parvient à nous en faire ressentir la nouveauté – alors même qu’à notre époque, tout ceci nous paraît d’une évidence absolue.

la langue sublime de Caleb Carr : d’un point de vue strictement littéraire, c’est un très grand livre, superbement écrit et mené, construit de manière classique mais impeccable, sans aucune faiblesse de rythme et sans recourir à aucune facilité artificielle de type « cliffhanger à chaque fin de chapitre ».

la force d’un grand thriller psychologique : par la voix du journaliste John Schuyler Moore, Caleb Carr nous immerge dans une une enquête psychologique d’une grande minutie, au cours de laquelle, de recherches sur le terrain en longues discussions de Kreizler et ses acolytes, se dessine petit à petit le portrait de l’assassin.
C’est si captivant qu’on a l’impression de faire partie de l’équipe – dont chaque membre est un personnage à part entière, extrêmement attachant – et de collaborer activement à l’enquête. Certains passages, par leur seule intensité narrative, m’ont arraché de véritables frissons.

Bon, je voulais éviter d’en faire des tartines, désolé… mais rien à faire, dès que je parle de L’Aliéniste, je m’enflamme, ça pourrait durer des heures. En même temps, ce livre est et reste mon polar préféré de tous les temps, il fallait bien essayer d’être à la hauteur !

1 : Depuis l’écriture de cette chronique, Caleb Carr a continué à peu publier, mais aucun des livres qu’il a écrit n’a plus été traduit chez nous. Il est mort le 23 mai 2024, et une part de son œuvre reste inconnue à ses lecteurs français. Quant à celle qui est arrivée jusqu’à nous, seul L’Aliéniste est encore disponible, tout le reste est épuisé, y compris la suite de ce roman, L’Ange des ténèbres, qui valait largement le détour aussi.

Au programme vendredi prochain :
…jeu de massacre à l’anglaise…

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