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Les livres qui comptent #13 : Shining, de Stephen King

BOULIMIES ADOLESCENTES #4

J’ai quatorze ans.
C’est l’été, les vacances à la montagne en famille, il ne fait pas très beau, nous sommes à Briançon, réfugiés dans la librairie entre deux balades dans la Grande Gargouille.
Bien entendu, je cherche de quoi lire. Sans doute en rade, venu à bout de mes réserves, comme souvent. Ou tout simplement poussé par la soif d’explorer de nouveaux territoires, et d’obtenir de ma mère l’achat d’un livre ou deux.

(Je retrouve cet instinct chez ma fille aînée. À neuf ans, l’un de ses plus grands bonheurs est d’entrer dans une librairie, et l’un de ses défis préférés, celui de me convaincre de lui acheter un livre. Je cède, souvent. Les chiens, les chats, tout ça tout ça…)

Dans un coin de la librairie, voici que je tombe sur un grand tourniquet – du genre où l’on entasse les livres de mauvais genre, justement. Les SAS, les romans sentimentaux, les histoires fantaisistes… et les romans de Stephen King.
Au début des années 1990, le roi de l’horreur a déjà pas mal écrit. Presque vingt ans d’efforts, publiés chez nous en poche sous les couvertures noires des éditions J’Ai Lu, émaillées d’illustrations plus ou moins effroyables, reconnaissables entre toutes. Ces poches un peu suspects, un peu affreux, sont relégués dans un recoin du magasin, à cette époque où l’on considère encore Stephen King, au mieux comme un aimable amuseur prompt à satisfaire les mauvais penchants de lecteurs peu exigeants, au pire comme un dépravé dont les livres sont tout sauf de la littérature.

Cette vision péjorative est évidemment très éloignée de l’écrivain majeur que beaucoup s’accordent à reconnaître aujourd’hui, enfin. L’un des plus grands de ces cinquante dernières années, témoin de la bascule entre deux siècles, des sévères mutations que la société américaine a encaissées et continue à subir, transformations vertigineuses qu’il métamorphose en récits foisonnants où l’imaginaire règne en maîtresse exigeante, parfois horrible, mais pas forcément, avec toujours un profond souci de la vérité des personnages, de leur nature humaine.

Bon, bien sûr, à l’époque, je suis loin de me préoccuper de tout cela. Je connais le nom de Stephen King, j’ai déjà souvent remarqué les couvertures de ses livres sur ces fameux tourniquets plus ou moins honteux. Jusqu’à présent, je ne m’y suis pas encore intéressé. Pourquoi je bascule cette année-là, aucune idée. Je me sens prêt. Je suis curieux. J’ai envie de nouvelles expériences littéraires, et comme je ne me suis jamais frotté à l’horreur (alors même que j’étais et reste un spectateur très premier degré de ce genre au cinéma, où je déteste les effusions de sang et les saturations gores), ces fameuses couvertures représentent un défi.
À quatorze ans, même quand on est un trouillard trop sensible, il faut bien, parfois, prendre des risques.

Sans grande conviction, persuadé qu’elle va me dire non, je demande à ma mère si je peux en prendre un. À ma grande stupeur, elle accepte. Pourquoi, là aussi, je l’ignore. Ma mère n’était ni aventureuse, ni cliente de ce genre de choses, ni même disposée à m’encourager à fouiner dans ces zones sombres de la littérature. Mais soucieuse, peut-être, de ne pas m’en empêcher, et confiante en mes capacités de lecteur. Ou alors, elle s’en fichait un peu, va savoir. Du moment que je lisais…
Bon. Super. Maintenant, il faut choisir. Comme je l’ai dit, je ne connais rien à Stephen King, je ne sais rien de lui ni de son œuvre. Dans ces cas-là, deux solutions : s’en remettre au hasard, ou demander conseil à un libraire. Je choisis la première option. Après avoir lu et scruté quelques quatrièmes de couverture, mon choix se porte sur deux titres :

Les connaisseurs apprécieront le grand écart.

Le premier nommé est donc mon premier Stephen King. Visiblement, le petit dieu des lecteurs innocents a jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule au bon moment : comme choix, il y avait franchement pire.
D’ailleurs, après avoir lu beaucoup de King depuis (pas tous, loin s’en faut, mais pas mal quand même), Shining reste l’un de mes préférés. Pour sa sensibilité, son sens inouï de l’atmosphère, quelque chose qui relève presque de la délicatesse et de la méticulosité, au milieu de pages horrifiques absolument pétrifiantes (et jouissives de l’être autant). Danny et Halloran, merveilleux compagnons de cette initiation au grand maître du Maine. Wendy, mère dépassée mais dont le courage est sublimé par son amour pour son fils. Et Jack Torrance, emporté par l’Overlook, prodigieux décor de ce huis clos aussi étouffant que curieusement lumineux…

La lecture de Simetierre, dans la foulée, achève de me convaincre – alors qu’elle aurait pu au contraire me dissuader d’aller plus loin, tant ce roman (que Stephen King raconte avoir écrit dans un tel état second, noyé à cette époque dans une spirale mortelle de drogue et d’alcool, qu’il n’en garde aucun souvenir) s’avère éprouvant, absolument terrifiant, sidérant de noirceur, de cruauté, d’injustice et de désespoir, jusqu’à son horrible final…

Je me suis évidemment empressé de poursuivre mon exploration de l’œuvre du King, notamment pendant ces vacances d’été successives où acheter certains de ses romans est devenu un rituel auquel je tenais beaucoup.
Et c’est ainsi qu’advinrent dans ma vie l’extraordinaire ode à l’enfance et à ses cauchemars fondateurs de Ça, l’un de ses sommets absolus pour moi ; les nouvelles ou novellas ciselées de Différentes Saisons, Brume, Danse Macabre, Minuit Quatre ; la lumière noire et vénéneuse de Salem (moins connu, voire méconnu, mais exceptionnel) ; l’effroyable déchaînement de violence bestiale de Cujo ; le mystère bouleversant de La Ligne verte (lue à parution, dans la version feuilleton publiée par Librio – un volume par mois, dix francs chaque !) ; et bien sûr, l’inclassable épopée de La Tour Sombre, dont je rêve en ce moment de reprendre la lecture depuis le début…

Sous les dehors parfois rustres et mal élevés de son écriture, qui a d’ailleurs fortement évolué depuis ses débuts, Stephen King est un Maître, qui a compris beaucoup plus de choses que la plupart d’entre nous à la condition humaine, et les retranscrit avec cette évidence de conteur qui fait sa force, de l’humour, beaucoup d’émotion, et un goût gamin pour la destruction et la désolation.
Et de l’imaginer, seul dans son bureau, en train de ricaner gaiement, alors qu’il balance les pires horreurs avec un rictus satisfait, trucidant les monstres et sabordant les salauds, sans épargner pour autant ceux qui s’efforcent de faire au mieux…
Le véritable clown de Ça, le monstre pernicieux reclus dans les caniveaux de l’humanité, c’est lui. Et franchement, je prie pour qu’il hante encore longtemps les égouts dont il a fait son territoire, pour le plus grand bonheur horrifié de ses fidèles lecteurs !

Au programme vendredi prochain :
…le nez au ras des brins d’herbe…

7 réponses à « Les livres qui comptent #13 : Shining, de Stephen King »

  1. Ah oui, shining, quel roman ! Un coup de coeur et j’ai mis du temps à oser le lire… oui, j’avais peur !

  2. Bonjour CannibalesLecteurs, après nos échanges sur Zola et Hugo, si maintenant vous ajoutez Stephen King, les points de convergence ne peuvent qu’augmenter ! Pour ma part, ce fut à l’occasion d’un achat fait au hasard par ma mère dans le cadre de son abonnement à France Loisirs (eh oui, ça date) que nous reçûmes « Le Fléau » pour sa première diffusion en version intégrale en Français (avec les 100 pages de description dans le tunnel) et une préface inédite de S.King. J’avais un à priori négatif car King n’était alors considéré que comme un écrivain de hall de gare, mais là encore, j’ai dévoré les près de 1000 pages en un été et, depuis, je crois que très peu de textes de King sont passés au travers des mailles de mon filet. J’ai la chance de pouvoir désormais le lire en VO, de réceptionner ses romans dès parution et je suis content de voir enfin cette reconnaissance du milieu littéraire dit « sérieux ». Je ne peux que vous recommander d’aller au bout de La Tour Sombre tant cette somme fait écho aux autres textes de l’auteur. J’attends avec impatience vos prochaines chroniques pour voir si nous continuons à partager des auteurs clés dans notre parcours de lecteur…

    1. Bonjour Cyril, et merci pour ce nouveau partage ! Très heureux de partager ces lignes de convergence avec vous… et un peu « rassuré » de constater que je ne suis pas le seul à s’être construit en suivant des chemins apparemment contradictoires.
      Passer des grands classiques français à un sordide amuseur américain, vous parlez d’une référence ! Ce sont des opinions que j’ai un peu trop fréquemment entendues durant mes années de libraire, malheureusement. Au début, on se cache un peu, on fait semblant d’être « du bon côté » de la culture ; en tout cas, c’est ce qu’il m’est arrivé de faire, bêtement. Et puis, au bout d’un moment, on assume pleinement ce qu’on est, les choix que l’on fait, c’est-à-dire d’apprécier la diversité et de chercher de quoi grandir partout où l’on peut, avec le moins de discrimination possible. Et finalement, on se rend compte qu’on est plus nombreux qu’on ne le pense dans cette situation !

      La Tour Sombre, j’ai calé à la moitié du tome 6 lors de sa parution… King a sorti les cinquième, sixième et septième tomes à la suite, de manière très rapprochée, et je n’ai pas réussi à suivre le rythme. La Tour, pour moi, c’est un long chemin de patience, quelque chose de presque spirituel, qui me demande plus de temps que ses autres romans. C’est pour cela que j’ai envie d’y retourner, en prenant tout le temps à présent que je peux me le permettre (quand j’étais libraire, c’était trop compliqué), pour ne pas me gâcher le plaisir.

  3. Mon premier Stephen King a été Christine, j’avais 14 ans et j’en garde un souvenir tellement prégnant ! Je me souviens de tout mes ressentis, mes peurs et j’ai adoré ! J’aime cet auteur, même si tous ses livres ne sont pas de qualité égale, pour les thèmes qu’il explore. Je suis d’accord avec toi, c’est un homme qui connait bien l’être humain et ses travers.

    Je suis justement en train de lire Ça ! Hospitalisée d’urgence, ma seule envie a été de lire une valeur sure et franchement, je me régale ! Je prends le temps de le savourer.

    J’espère qu’il continuera longtemps à hante nos nuits et nos jours…

    Je rêve d’avoir la Tour sombre dans l’édition que tu présente, même si celle que j’ai est déjà très belle. Mes exemplaires du King sont un vrai trésor pour moi.

    Merci pour ton billet qui m’a replongé dans mes années ado…

    1. Merci pour ton partage ! Tout d’abord, j’espère que tu vas mieux et que tout se pésente bien pour toi.
      Et je suis heureux de lire que le grand œuvre de King a pu t’accompagner dans ces moments délicats… Ça est un monde en soi pour moi, un vaste univers parfait où se côtoie tout le meilleur du romancier, et qui a profondément marqué l’imaginaire collectif. Je l’ai lu trois fois, et je sais qu’il y aura d’autres relectures.

      Et puis, ta propre histoire confirme que découvrir King à l’adolescence est sans doute le meilleur moment possible :)

  4. J’ai découvert Stephen King par hasard vers mes 30 ans, et ma première découverte a été à la fois complètement effrayante (dans un décor assez triste, un jour de tempête, avec les bruits de vent qui vont avec !) et en même temps complètement fascinée par ce genre d’écriture que je ne connaissais absolument pas. Je ne suis pas adepte des films d’horreur etc. C’était « Simetierre » ! Quelle découverte ! Depuis je continue à le lire, même si je n’ai pas tout lui, loin s’en faut… Je n’ose pas encore à m’attaquer à « Shining » et « ça » mais je finirai par franchir le pas ! Merci pour ton extraordinaire chronique… tu as le don de dire les choses… comme je te l’ai déjà dit, j’adore ! ;) :) Tu devais être un excellent libraire ! Mes préférés parmi tant d’autres : « Misery », « La ligne verte », « Salem », « Ecriture : Mémoires d’un métier », « Holly »….

    1. Commencer par Simetierre, ça a dû être raide, en effet, surtout dans un contexte aussi… kingien :)
      Je valide tous tes préférés, sauf Holly que je n’ai pas lu. Il en a écrit tellement !

      Et je n’ai pas parlé d’Écriture, mais quel superbe livre <3 Je l'ai beaucoup conseillé à des clients apprentis écrivains, il y a plein de belles choses à y glaner, en plus d'être éclairant sur le parcours de Stephen King.

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