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Le Mangeur d’âmes, d’Alexis Laipsker

Certains secrets, pourtant bien gardés, s’avèrent parfois trop lourds à porter…
Quand des disparitions d’enfants et des meurtres sanglants se multiplient dans un petit village de montagne sans histoire, une vieille légende nimbée de soufre ressurgit… Diligentés par leurs services respectifs, le commandant Guardiano et le capitaine de gendarmerie De Rolan sont contraints d’unir leurs forces pour découvrir la vérité.


Pour être honnête, j’étais parti pour avoir la dent assez dure au sujet de ce roman ; mais une surprise finale, bien amenée (même si j’ai été effleuré d’un soupçon à une ou deux reprises avant sa révélation), me pousse à lui accorder des circonstances atténuantes. Pour autant, je n’ai pas accroché plus que cela, bien qu’il dispose des qualités que l’on est en droit d’attendre de ce genre de livre.

Le Mangeur d’âmes est un thriller, pur et dur. J’ajouterai même : un thriller français, avec tout ce que cet attelage suppose. Depuis l’avènement de Jean-Christophe Grangé à la fin des années 90, suivi par celui de Maxime Chattam et Franck Thilliez, le thriller français est en effet devenu un genre en soi, avec ses codes, ses attendus, ses qualités et ses faiblesses. La mécanique, très bien huilée, a accouché de quelques livres spectaculaires et marquants, puis d’un phénomène marketing hyper référencé où émargent de plus en plus d’auteurs qui, dans l’ensemble, n’apportent pas grand-chose de neuf à l’affaire.
Pour aller un peu plus dans le détail, cela donne : des romans très rythmés, souvent violents, dont le style sans grand relief vise avant tout l’efficacité en s’appuyant sur des chapitres courts et, généralement, une alternance d’actions, soit entre deux époques, soit entre deux personnages principaux évoluant en parallèle ; personnages principaux, souvent flics, qui ne devraient plus être en mesure d’exercer leurs fonctions tant ils trimballent de névroses accablantes (en vrac, vie de couple brisée, maternité ou paternité contrariée, enfance martyre, alcoolisme récurrent, enfants morts, et j’en oublie, du moment que c’est horrible, ça marche).
Ajoutez-y des meurtres horribles (de plus en plus au fil des ans, forcément, il faut faire pire que les précédents), des références mystiques ou religieuses, des méchants effroyables bricolant des complots (de notables, souvent) dans l’arrière-cour de la société, des décors assez spectaculaires, et vous commencez à avoir fait le tour du propriétaire.

Vous y êtes ?
Ne me reprochez pas d’être méchant et soyez honnêtes : des thrillers français dans ce genre-là, vous en avez tous (trop) lu. Et il n’y a pas de raison que ça s’arrête puisque ça marche. D’ailleurs, regardez, en dépit de mes réserves, il m’arrive encore d’y replonger, en espérant être heureusement surpris, ou juste être suffisamment embarqués pour ignorer ces ficelles plus ou moins grosses. (Je rappelle, dans ce registre, mon enthousiasme absolu pour les romans de l’Anglais Daniel Cole, Ragdoll et L’Appât, pas forcément subtils, mais extrêmement bien menés, maîtrisés, riches en surprises et en personnages élaborés, comme les Britanniques savent si bien le faire.)
D’où ma curiosité pour ce roman, Le Mangeur d’âmes, et son auteur, Alexis Laipsker, dont j’entendais pas mal de bien chez les amateurs du genre depuis un moment, et que j’ai eu envie de découvrir.

Bon, donc, voilà, pas de révélation en ce qui me concerne, mais l’exact assemblage que je vous ai décrit ci-dessus, avec tout ce que cela comporte d’addictif (je l’ai dévoré et en ai trouvé la lecture prenante) et, pour moi, de décevant.
Soit :
un cadre montagnard enneigé et inquiétant (coucou le Grangé des Rivières Pourpres, le Minier de Glacé) ;
des protagonistes fracassés qui évoluent en dehors de tout cadre juridique vraisemblable (ces flics torturés mais obstinément solitaires que leur hiérarchie laisse aller à leur guise tout en sachant que ce sont des bombes à retardement, ça devient franchement risible) ;
une intrigue fumeuse qui évolue à grands coups de dialogues et de théories qui s’annulent aussi vite qu’elles naissent (sans se soucier de chercher vraiment des preuves, on méprise ce genre de pratiques d’un autre âge) ;
une légende locale à base de diableries et de sorcellerie ;
des crimes sanglants et toujours plus épouvantables ;
– et un sujet très difficile lié aux enfants dont l’auteur enfonce toutes les portes ouvertes en jouant à fond la carte de l’horreur absolue et de l’émotion primaire qui en découle fatalement.

Et hop, toutes les cases sont cochées.

Je ne doute pas une seconde qu’Alexis Laipsker soit sincère dans sa démarche et dans son indignation, et que les crimes évoqués ici le révulsent (tout comme n’importe quel être humain normalement constitué) au point de vouloir écrire des histoires à ce sujet.
La mise en forme et le traitement restent, hélas, naïfs et superficiels, à la limite du dérangeant dans leur manière d’essayer de repousser les limites de l’horreur (la tronçonneuse…) pour bouleverser encore plus fort le lecteur, sans rien apporter à un champ de réflexion déjà souvent abordé dans le thriller, et pas toujours de manière heureuse.

Bref, après cet essai mitigé, peu de chance que je retourne m’essayer aux autres œuvres d’Alexis Laipsker… mais d’autres auteurs du registre ne sont pas à l’abri que je vienne leur mordiller la nuque à l’occasion, pour voir ce qu’ils m’inspirent. En espérant toujours être heureusement surpris, il n’y a pas de raison !

Le Mangeur d’âmes, d’Alexis Laipsker
Éditions Michel Lafon, 2021
ISBN 9782749946276
349 p., 18,95€

Également disponible en poche chez Pocket :
ISBN 9782266322362
368 p., 8,30€

4 réponses à « Le Mangeur d’âmes, d’Alexis Laipsker »

  1. wahou tu es dur mais réaliste. Je suis assez d’accord avec toi sur pas mal de points. J’ai adoré les premiers Grangé, Minier et Thilliez… A force je me lasse. Mais j’aime quand même y replonger encore de temps en temps. ;) Et j’aime bien Alexis Laipsker… ;)

    1. Quand on en a lu vraiment beaucoup et qu’on connaît les ficelles, il faut être parfaitement prêt à jouer le jeu. Là, je pensais l’être, j’avais envie de découvrir ce livre et cet auteur, mais ça n’a pas pris. Je suis devenu beaucoup trop… exigeant ? (chiant ?) en matière de thriller pour me contenter d’approximations.
      Mais je n’ai rien contre Alexis Laipsker ni ses bonnes intentions ;-)

  2. Tu expliques très bien les raisons de ton avis « mitigé »… J’avais lu Les Poupées et j’avais trouvé tout ce que j’aime trouver dans un bon polar :)

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