Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Celle que vous croyez, de Camille Laurens

Signé Bookfalo Kill

A quarante-huit ans, divorcée, embourbée dans une relation douloureuse avec un amant condescendant et volage, Claire Millecam décide de créer un faux profil Facebook pour pouvoir le surveiller, notamment en se liant d’amitié avec Chris, l’un de ses meilleurs amis. Sans imaginer que Chris pourrait tomber amoureux d’elle – ou du moins, de son identité fictive…

Je n’avais pas prévu de lire ce roman, dont la quatrième de couverture éveillait en moi, au mieux de l’indifférence, au pire de la méfiance. Après avoir senti mon a priori vaciller à la suite de bons retours, j’ai dû me résoudre à cette lecture, par obligation professionnelle. Comme quoi, il faut parfois pousser plus loin que le bout de son nez, car j’ai finalement apprécié Celle que vous croyez.

BLA_Laurens_Celle_CV.inddRendant de plus en plus floue au fil des pages la frontière entre réel et virtuel, réalité et fiction, le livre progresse au cours de ses trois parties de la fiction à l’autofiction, laissant imaginer de prime abord que tout n’est qu’invention pour mieux nous révéler qu’il y a du vécu derrière son intrigue, que la douleur de l’héroïne est aussi celle de l’auteure, qu’il y a du Camille derrière Millecam – anagramme un peu trop « clair », cela dit, figurant parmi les quelques ficelles grossières que tire parfois (rarement) la romancière pour étayer son propos.
Oui, tiens, puisqu’on en parle, il y a des petites choses agaçantes par-ci par-là, des jeux de mots faciles, des sentences trop définitives, une vision de l’humanité peut-être trop manichéenne qui oppose systématiquement les femmes soumises à une constante oppression (sociale, professionnelle, sexuelle), aux hommes manipulateurs, trompeurs, dominateurs – même s’il y a également beaucoup, beaucoup de vrai dans les réflexions de Camille Laurens, tiraillée entre un féminisme combatif et une profonde lassitude face à l’inégalité toujours renouvelée entre hommes et femmes.
Pour manquer un peu de finesse, sa critique entre les lignes de nos sociétés patriarcales n’en est pas moins valide, et il est difficile de rester insensible à la clairvoyance de ses analyses et à la sincère virulence de ses emportements.

Celle que vous croyez, roman militant ? Pas forcément. En tout cas, pas seulement. C’est aussi une réflexion sur la littérature, sur le pouvoir des mots, sur la manière dont le style peut permettre d’affronter le réel, sur la capacité du roman à donner sens à la vie – et non pas l’inverse. La force de ses convictions, assénées d’un style énergique qui mène le récit à grande vitesse, emporte souvent l’adhésion.
Quant à la structure même du livre, mise en abyme d’une grande habileté qui intègre un roman (écrit par Claire Millecam) au roman (de Camille Laurens), avant de brouiller les limites entre fiction et autofiction au point de ne les rendre fiables ni l’une ni l’autre, elle séduit d’autant plus qu’elle surprend, en nous amenant à repenser constamment le propos et à s’interroger sur ses vérités et ses mensonges.

Femme engagée, libre, volontaire mais fragile – ce livre le dit, ô combien, notamment dans une troisième partie où elle évoque sans fard mais avec une honnêteté qui force le respect les ravages d’une humiliation masculine incroyablement douloureuse -, Camille Laurens met autant à nu sa littérature que son cœur et son corps. Elle le fait avec pudeur, grâce à sa manière de tordre le genre de l’autofiction pour en faire une matière à penser, et non pas juste un lieu d’épanchement psychanalytique – loin d’une Christine Angot, par exemple (et heureusement). Pour le dire autrement, en mettant à distance l’autofiction, en l’amenant en bout de course et en l’assimilant fortement au romanesque qui l’a précédée, au point de faire douter de sa véracité, elle met à distance le voyeurisme et universalise son propos, au lieu de le garder exclusif.
Dissimulé sous l’intrigue initiale qui prend à parti la perversité des réseaux sociaux, l’exercice est confondant d’audace, surtout qu’il avance masqué. Ce qui fait de Celle que vous croyez un roman prenant, très plaisant à lire, qui amène à réfléchir. Utile, donc.

Celle que vous croyez, de Camille Laurens
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-014387-0
185 p., 17,50€

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Une Réponse

  1. Si il amène à réfléchir, il est utile.

    25 janvier 2016 à 12:50

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