Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Les salauds devront payer, d’Emmanuel Grand

Signé Bookfalo Kill

Il y a deux ans, je ne vous avais pas caché le plaisir que j’avais pris à découvrir le premier roman d’Emmanuel Grand, Terminus Belz, qui entremêlait intrigues et atmosphères avec une maîtrise remarquable. Je sais aussi que ce plaisir n’avait pas forcément été partagé par tous les lecteurs, notamment parce qu’une légère pointe de fantastique s’en mêlait… J’attendais donc la suite avec impatience, d’autant plus que l’on sait le cap du deuxième roman toujours difficile à franchir. Et, je l’avoue, je n’imaginais pas que Maître Grand allait me bluffer autant.

Grand - Les salauds devront payerLes salauds devront payer : le titre l’annonce sans fard, la vengeance est au cœur de l’histoire. Mais quelle vengeance ? Et quelle(s) histoire(s) ? Tout commence en 2015 à Wollaing, petite ville des les environs de Valenciennes, marquée par l’effondrement des pôles industriels locaux – notamment Berga, l’immense usine métallurgique, dont la fermeture tragique au milieu des années 80 avait coûté leur emploi à dix mille personnes.
Depuis, la cité végète, prise en étau entre pauvreté chronique, trafics de drogue au grand jour et montée inexorable de l’extrême-droite. Pour échapper aux créanciers, de plus en plus de gens cèdent à la promesse d’argent facile lancée par des usuriers anonymes, cachés derrière des sites Internet qui offrent la somme de vos rêves à taux zéro. Pour mieux venir réclamer quelque temps plus tard son remboursement – souvent impossible -, en envoyant des gros bras qui manient mieux la barre de fer et l’intimidation musclée que la compréhension et la patience.
Aussi, quand on découvre le cadavre très amoché d’une jeune femme dans un terrain vague, et que l’on apprend qu’elle devait 50 000 euros à l’un de ces prêteurs, tout le monde dans la région pense savoir de quoi il retourne, et s’attend à ce que la police sanctionne enfin ces ignobles profiteurs. Mais le commandant Buchmeyer, envoyé sur place en guise de mise au placard après un gros dérapage personnel, sait mieux que quiconque que la vérité est rarement aussi limpide…

Contre toute attente, le roman s’ouvre en Indochine et en 1952. Au fil d’un prologue énigmatique, Emmanuel Grand nous fait suivre Douve, alias Edouard Vanderbecken, soldat redoutable qui s’en va sévir ensuite en Algérie, avant de regagner la vie civile, plus tard, comme délégué du personnel… à Berga, la grande usine de Wollaing. Boucle bouclée ? Pas si simple, bien sûr.
C’est une manière habile pour l’auteur de brouiller d’entrée les pistes, en nouant de nombreux fils solides qui fixent la trame d’une intrigue puisant à la source de l’Histoire dans un mouvement menant du plus vaste au plus intime : l’histoire du monde, dont les guerres marquent les gens de cicatrices indélébiles ; l’histoire d’une région, le Nord, frappée par l’effondrement fulgurant de son économie ; et l’histoire de personnages éminemment complexes, jamais aussi évidents qu’ils n’en ont l’air, liés à ces territoires qu’ils ont arpentés et dont les blessures les ont atteints eux aussi.

Qu’est-ce qui a changé entre Terminus Belz et Les salauds devront payer ? Avant tout, la maîtrise narrative d’Emmanuel Grand, intéressante dans le premier, impressionnante dans le second. Passant en souplesse d’un personnage à un autre (et ils sont nombreux, masculins comme féminins, tous très réussis), d’une intrigue à une autre, d’une géographie à une autre, le romancier ne s’égare jamais et nous entraîne à un rythme soutenu vers les multiples résolutions d’un polar social et humain d’une grande tenue, ancré dans son époque autant que dans l’histoire d’un monde dont chaque événement peut avoir une résonance sur le suivant.

Je n’en dis pas plus, sans quoi je risquerais d’en dire trop. Juste une dernière chose : Les salauds devront payer confirme qu’il faut désormais compter avec Emmanuel Grand dans le paysage protéiforme du polar français. Donc, ne manquez pas l’avènement d’un auteur important !

Les salauds devront payer, d’Emmanuel Grand
Éditions Liana Levi, 2016
ISBN 978-2-86746-798-1
378 p., 20€

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12 Réponses

  1. En tout cas incroyable couverture qui à elle seule donne déjà envie.

    28 janvier 2016 à 09:12

    • C’est vrai, il faut souligner l’excellent travail des éditions Liana Levi, dont la charte graphique pour les polars est sobre et efficace. Cette maison fait du très bon boulot !

      4 février 2016 à 08:32

  2. Pas encore lu le premier, qui est dans mon TAL, comme le second. Je ne savais pas qu’il y avait une pointe de fantastique dans le premier, mais le savoir m’aidera à ne pas me sentir floué sur la fin ! ;)

    Allez, yapuka !

    28 janvier 2016 à 16:50

    • C’est vraiment une pointounette de fantastique, mais elle a suffi à déconcerter certains lecteurs totalement rétifs à ce genre de choses… Pour le reste, c’est un bon roman, mais ce deuxième est vraiment une grande réussite. C’est beau de voir un auteur prometteur confirmer et progresser d’une manière aussi frappante !

      4 février 2016 à 08:29

      • Alors, vivement que ses écrits me frappent !! Faut que je ne tarde pas trop à le découvrir !

        4 février 2016 à 19:10

      • Bim sur la belette !!! (mais trop fort quand même, hein ;-) )

        5 février 2016 à 08:38

      • Non, sinon je porte plainte pour coups et blessures par roman ! :P

        5 février 2016 à 13:52

      • J’aimerais bien voir la gueule du juge qui devra traiter l’instruction :p

        5 février 2016 à 20:21

      • Ma foi, je risque de pas dépasser le dépôt de dossier ! mdr

        7 février 2016 à 19:15

  3. Je me le note….Il me dit bien !

    29 janvier 2016 à 13:26

    • Avec le recul de ces quelques jours écoulés depuis que je l’ai fini, je confirme toujours : vraiment un excellent polar ! ;-)

      4 février 2016 à 08:26

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