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Les livres qui comptent #26 : Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer

LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #6

La photo d’une serrure en gros plan, sous un bouton de porte imitation cristal.
Des oiseaux en plein vol désordonné, taches noires sur fond blanc.
Des fenêtres illuminées sur la façade d’un immeuble flou.
Une page de titre, une page de dédicace, puis un premier chapitre qui s’intitule « HEIN QUOI QU’EST-CE ? » et commence ainsi : « Pourquoi pas une bouilloire ? »

Si vous ajoutez la simplicité graphique de la couverture originale, le dessin d’une main rouge sur fond blanc, le nom de l’auteur serré dans la paume et le titre réparti à la verticale dans quatre des cinq doigts de la main, vous vous doutez que vous venez d’ouvrir un livre plutôt inimitable. Et vous avez raison.


Oskar Schell est inventeur, entomologiste, épistolier, francophile, pacifiste, consultant en informatique, végétalien, origamiste, percussionniste, astronome, collectionneur de pierres semi-précieuses, de papillons morts de mort naturelle, de cactées miniatures et de souvenirs des Beatles. Il a neuf ans.
Un an après la mort de son père dans les attentats du 11 septembre, Oskar trouve une clé. Persuadé qu’elle résoudra le mystère de la disparition de son père, il part à la recherche de la serrure qui lui correspond. Sa quête le mènera aux quatre coins de New York, à la rencontre d’inconnus qui lui révèleront l’histoire de sa famille…


Vous vous souvenez ? Au tout début de cette rubrique, dans son épisode 0, je vous ai raconté comment cette idée a germé, après qu’un client m’a demandé à brûle-pourpoint de lui donner, sans aucune explication, le livre qui avait changé ma vie.
Eh bien, ce jour-là, ma réponse à cette question impossible (car aucun livre n’a changé ma vie, mais beaucoup ont compté et comptent encore dans mon parcours) a été Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer.

Je vous préviens, ce n’est pas forcément un livre facile. Il peut déconcerter, égarer, agacer. On peut totalement passer à côté. On peut le trouver horripilant, incompréhensible, ou superfétatoire. (Quitte à être dans l’emphase, allons-y carrément.) Et ce n’est pas grave.
Pour moi, évidemment, ça a été un choc absolu. L’un de ces grands moments de lecture qui tombent à point nommé dans votre existence sans avoir été anticipés, qui viennent s’y insérer comme s’ils y étaient attendus depuis toujours, alors même que vous n’auriez jamais osé imaginer un texte pareil auparavant, ni pu croire qu’il vous retournerait autant le cerveau et le cœur.

Chaque page semble un prodige, d’émotion, d’humour, d’intelligence et de justesse. Chaque mot paraît vous être destiné, à vous et vous seul, alors même qu’il est question d’un petit garçon perdu dans le New York post-11 septembre et de sa famille, et que vous n’avez a priori pas le moindre point commun avec cet enfant, ni avec son histoire.
Chaque trouvaille, stylistique ou visuelle, en rajoute une couche, qui fait clignoter des zones de votre cerveau dont vous ignoriez l’existence. Oui, « visuelle », parce que Extrêmement fort et incroyablement près multiplie les écarts inattendus pour surprendre le lecteur au détour de ses pages. Avec des images, qui surgissent toujours un peu en décalage avec le passage auquel elles correspondent, dans une volonté de l’auteur de ne pas en faire des illustrations, mais plutôt des échos, ou des pas de côté.

Il y a aussi la mise en page, qui tord régulièrement les conventions de présentation pour faire sens. Comme dans ce chapitre dont le texte est émaillé de fautes entourées en rouge – dans le grand format en tout cas, la version poche y a malheureusement renoncé, pour des raisons économiques, j’imagine, mais c’est bien dommage.
Ou ces pages blanches, à l’exception d’une seule phrase, perdue en leur centre. J’ai pensé vous expliquer pourquoi, mais ce serait long, sans doute un peu ennuyeux. Alors que, dans le roman, c’est une idée sublime et bouleversante.

Livre diablement inventif, Extrêmement fort et incroyablement près est aussi un roman virtuose du point de vue narratif. Loin de ne raconter que le périple bizarre du petit Oskar dans New York, l’intrigue remonte dans l’histoire familiale de l’enfant, au fil des générations, dans une immense tentative existentialiste de déterminer pourquoi nous sommes ici, ce qui nous constitue, ce qui fait sens (ou non) dans nos vies.
Pas toujours facile quand tant de choses nous semblent injustes, cruelles, ou absurdes, à l’image des événements du 11 septembre dont l’ombre poussiéreuse erre en permanence à l’arrière-plan, comme le long gémissement de douleur du peuple américain touché en plein cœur, dont ce roman est l’un des premiers à s’emparer pour tenter de comprendre l’incompréhensible.

La vilaine couverture de l’édition de poche, qui hélas perdure alors que le film n’est plus d’actualité depuis longtemps…

Enchâssés les uns dans les autres, liés entre eux par la violence de l’humanité autant que par le désir fou d’aimer et de comprendre, les destins des personnages se répondent, s’imbriquent, se complètent, sans que Foer n’en rajoute jamais dans la démonstration, faisant plutôt pleinement confiance à son imagination débridée, à la folie douce de sa voix inimitable, et aux collisions involontaires que fait naître le cheminement faussement hasardeux de son récit, pour que son lecteur y puise quelque chose, n’importe quoi pourvu que ce soit vivant.

Extrêmement fort et incroyablement près est une dinguerie, parce qu’il réussit à trouver l’équilibre parfait entre ce qu’il raconte et la manière dont il le raconte, tout en se jouant des codes traditionnels du récit. Ce n’est pas le livre plus affolant que j’aie jamais ouvert – La Maison des feuilles m’était déjà passé entre les mains quatre ans plus tôt et, en la matière, il me paraît inégalable.
Cependant, là où le vortex de Mark Z. Danielewski reste une épreuve de lecture à la fois terrifiante et jubilatoire dont on perd de pleins morceaux en route, clairement pas pour tout le monde, la pépite de Jonathan Safran Foer touche plus large en mettant son dispositif au service de l’émotion du lecteur.

Encore une fois, ça ne marchera pas pour tous. Mais si on rentre dans l’esprit compliqué et attendrissant d’Oskar, si on laisse pétiller la langue faussement naïve de Foer, si on se plie à ses inventions formelles bizarres, alors il y a toutes les chances de vivre l’une de ces expériences de lecture qui sont d’autant précieuses et puissantes qu’elles sont rares.

Thomas Horn (Oskar Schell) dans l’adaptation cinématographique du roman

Petit écho, pour finir, avec ma vie de libraire d’alors.
J’ai été le premier à lire Extrêmement fort et incroyablement près à la librairie. En service de presse, pendant l’été, car c’était l’un des romans phares de la rentrée littéraire étrangère 2006.
Évidemment, j’en parle à mes collègues, en long, en large et en travers. Pour se débarrasser de moi, ma patronne prend donc le livre à son tour et se plonge dedans.
Toute la semaine qui va suivre, chaque matin lorsqu’elle arrivera à la librairie, la première chose qu’elle fera sera de se précipiter dans notre bureau, les yeux pleins d’étoiles, pour me dire : « Ah, j’en suis à tel moment, c’est génial ! » ou « Oh là là, mais ce passage, qu’est-ce que c’est bien !!! »

J’ai revécu tous mes frissons de lecture à travers les siennes, dans un moment d’enthousiasme partagé et de pure joie littéraire qui ne se produit pas si souvent, mais qui fait beaucoup pour rendre le métier de libraire si riche et si précieux. Parce qu’il se transforme ensuite en transmission, auprès des clients, des lecteurs, faisant du libraire un passeur de générosité et d’émotion, dans un geste que l’on peut répéter, encore et encore, sans jamais s’en lasser.
Au point qu’on peut le reproduire des années après, avec un plaisir intact, quand un client inconnu débarque dans votre librairie et vous demande à brûle-pourpoint : « Quel est le livre qui a changé votre vie ? »

Est-ce qu’on change des vies en faisant cela ? Je ne sais pas. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’on peut rendre l’existence un peu plus belle, et que cela n’a pas de prix.

Au programme vendredi prochain :
…le livre, le corps et l’âme…

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