Un jour ce sera vide, d’Hugo Lindenberg

Éditions Christian Bourgois, 2020

ISBN 9782267032673

250 p.

16,50 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020 – PREMIER ROMAN


C’est un été en Normandie. Le narrateur est encore dans cet état de l’enfance où tout se vit intensément, où l’on ne sait pas très bien qui l’on est ni où commence son corps, où une invasion de fourmis équivaut à la déclaration d’une guerre qu’il faudra mener de toutes ses forces.
Un jour, il rencontre un autre garçon sur la plage, Baptiste. Se noue entre eux une amitié d’autant plus forte qu’elle se fonde sur un déséquilibre : la famille de Baptiste est l’image d’un bonheur que le narrateur cherche partout, mais qui se refuse à lui.


« Tu vois petit, parfois quand on est trop seul on finit par ne plus savoir comment parler aux autres. Mais dis-toi bien que les autres, ils ont aussi peur de toi que toi d’eux. Et plus ils parlent, plus ça veut dire qu’ils ont les chocottes. »


Pour développer ce genre d’histoire, il y a plusieurs moyens.
Soit on raconte ses propres souvenirs d’enfance et, à moins d’avoir vécu quelque chose d’absolument exceptionnel qui justifie un témoignage littéraire, on aurait mieux fait de les garder pour soi.
Soit on se cantonne à du narratif classique et, à moins d’un talent exceptionnel, on a toutes les chances de glisser très vite dans les limbes de l’indifférence et de l’oubli.
Soit on cherche autre chose, une troisième voie, une manière neuve de poser des mots sur des sensations très familières, des évocations qui appartiennent presque à tout le monde. Et là, l’étincelle de la curiosité peut crépiter.

Vous me voyez venir, c’est bel et bien dans cette troisième voie que Hugo Lindenberg s’est engagé. Sans toucher à la perfection, ce qui eût été d’autant plus fabuleux qu’il s’agit de son premier roman. Mais avec un point de vue réellement singulier, et une capacité à lancer des fulgurances qui donne tout son intérêt à son texte en dépit de ses défauts.

Minimalisme bavard

Si le récit suit un cours linéaire au fil de l’été, il est dégagé de tout repère chronologique précis. Et, s’il y a continuité entre les événements relatés par le narrateur, elle reste à peu près invisible.
Hugo Lindenberg choisit en réalité de focaliser chaque chapitre sur un point précis. Un moment, un petit événement, une observation. Les titres sont évocateurs : contemplation du milieu animal (« les méduses », « la mouche », « les fourmis ») ou familial (« la tante », « le fils »), resserrement géographique (« la chambre », « la plage », « Omaha Beach »)…
À chaque fois, le romancier braque la loupe grossissante sur un micro-sujet ; et, de là, il laisse couler à foison le flot apparemment intarissable des sensations sentiments, ressentis, qui agitent son protagoniste. Un tumulte intérieur phénoménal, à l’étroit dans la tête en vrac et dans le corps trop menu d’un petit garçon au bord de l’implosion.

Là est le véritable sujet d’Un jour ce sera vide : le mal-être immense d’un enfant malmené par la vie, trop sensible pour la violence du quotidien, en questionnement permanent sur sa place dans le monde, parmi les autres.
Incapable de débrancher le cerveau et de se laisser aller, incapable d’ignorer qu’il est si différent des autres. Canalisant en permanence une violence et une colère qui, à défaut de s’exprimer dans la réalité, vont exploser dans le texte.

Ce questionnement métaphysique occasionne nombre de moments parfaitement saisis, les fameuses fulgurances que j’évoquais plus haut.

« Rien ne m’est plus étranger qu’un garçon de mon âge. À cause sans doute de cette ressemblance supposée. Baptiste par exemple a toujours l’air de faire partie du décor. À tel point qu’à force de plage, sa peau semble faite du même grain que le sable. Les vacances lui vont bien. Il en épouse si aisément l’onde, qu’il me faut toujours un temps pour distinguer sa silhouette lorsque je le cherche dans la cohue. Il est le mouvement. Son corps met le monde en mouvement, alors que tout semble buter sur le mien. Il y a quelque chose en moi de pétrifié. (…) Ce qui fait de Baptiste un vrai garçon, un garçon exceptionnel, c’est qu’il n’a besoin de rien pour en être un. A moi, cela demande une concentration permanente. » (chp.12, « les garçons »)

Notez au passage que le style de Hugo Lindenberg est très tenu, évitant avec soin le piège de la fausse naïveté censée faire de la voix d’un enfant un « style » littéraire, tout en parvenant à conserver sans cesse le point de vue d’un garçon de dix ans. Les enfants ne sont pas bêtes ni ne parlent bêtement, surtout à dix ans, merci pour eux.

Du trop-plein pour conjurer le vide

Pour autant, le procédé narratif choisi par le romancier a son revers. Il est quelquefois répétitif – on commence toujours par aborder le nouveau sujet choisi, en rupture avec les chapitres précédents, avant d’élargir le propos.
Et surtout, il provoque autant de longueurs qu’il peut susciter de moments remarquables. Pour le dire autrement, on peut s’ennuyer autant qu’on peut, parfois, être renversé par l’acuité du regard de l’auteur.
Certains chapitres relèvent plus de la logorrhée que de l’exploration psychologique, et je me suis plusieurs fois surpris à dériver dans un mol ennui, avant d’accélérer ma lecture pour y trouver quelque chose de plus accrocheur.

Plus embêtant, soit je n’ai pas compris la fin du roman, soit elle est ratée – à tout le moins expédiée. Durant quelques chapitres, semble se dessiner une issue possible, que Lindenberg choisit de contourner, histoire de ne pas se montrer trop prévisible. Je pense qu’il a bien fait, mais cela me laisse aussi le sentiment gênant qu’il ne savait pas réellement comment conclure l’affaire. D’où d’ultimes pages un peu flottantes, et un dernier chapitre qui m’a laissé le bec dans l’eau.

Je ne regrette néanmoins pas ma lecture, car plusieurs passages ou chapitres particulièrement bien tournés ont éveillé de profonds échos en moi.
Et Hugo Lindenberg fait montre d’une manière tout à fait personnelle de saisir les personnages, dans leur mal-être consubstantiel comme dans leur apparente perfection – le personnage de Baptiste rayonne littéralement du début à la fin du roman, incarnation de l’enfance idéale, magnifiée par le regard éperdu du narrateur.

Un auteur dont je range le nom dans le tiroir des écrivains à suivre.

11 Réponses

  1. Aaah, les fins trop vite expédiées… ou ratées… ça te flingue toute une lecture.

    26 août 2020 à 20:53

    • Parfois ce n’est pas trop grave, le reste du livre est tellement fort que c’est ce que tu en gardes. (Là, tout de suite, je pense par exemple à « Seul le silence » de R.J. Ellory, roman extraordinaire dont la fin est expédiée en à peine dix pages.)
      Mais le plus souvent, oui, ça peut tout détruire. Surtout en polar… mais pas que, la preuve ici.

      4 septembre 2020 à 07:18

      • Je n’ai pas encore lu ce roman d’Ellory… Je trouve qu’une fin bâclée gâche souvent la bonne impression du roman (ou du film, de la série). Tu es en plein dans ton kiff et bardaf, le final est expédié en deux coups de cuillère à pot et moi, ça me fout le truc en l’air… Ok, pas toujours mais disons souvent.

        Allez, je garde le titre sous le coude, on ne sait jamais que je n’aurais plus rien à lire ;)

        4 septembre 2020 à 20:08

      • Pour Elllory, la fin est juste rapide, elle n’est pas ratée (je défends mon chouchou, hein ;-) ) Et le roman est tellement fort, tellement juste, tellement… pfiouh !!!

        (Bon, ça y est, tu l’as sorti de ta PAL, oui ou non ?!?) /D

        Mais pour le reste, je suis totalement d’accord avec toi. C’est très difficile, de réussir la fin d’une œuvre. C’est même sans doute ce qu’il y a de plus difficile. L’auteur(e) peut soudain briser le pacte qu’il a eu tant de peine à conclure avec son lecteur/visionneur/auditeur, et quand c’est le cas, c’est souvent un beau gâchis…

        5 septembre 2020 à 08:05

      • Non, je résiste encore et toujours !! mdr Je ne sortirai pas cet Ellory cette fois-ci, déjà que je ne suis même pas sûre de sortir un Ellroy, alors, c’est te dire ! *pas frapper*

        Ok, j’ai compris l’idée, maintenant je saurai que la fin est rapide. Mais que ça reste bon, très bon…

        Je pense aussi que les fins sont des choses difficiles à écrire, tu ne contentes jamais tout le monde.

        5 septembre 2020 à 21:07

      • Non mais Ellroy, tu me croiras ou pas, je ne l’ai jamais lu (pas taper non plus !!!)
        J’ai essayé Le Dahlia Noir au début de cette année, après l’avoir emprunté à la médiathèque. Mais je le lisais lentement, et puis le confinement est arrivé, entraînant la fermeture de la médiathèque, et j’ai préféré le rendre, après en avoir lu moins de cent pages…
        J’y reviendrai sûrement, même si le premier contact a été difficile, à dire vrai. Mais bon, je ne suis pas une référence non plus, hein :-p

        6 septembre 2020 à 07:28

      • Purée, je te dépasse !! J’en ai lu un « un tueur sur la route », une tuerie ce roman ! Tu es dans la tête du tueur. Je possède les autres mais pas encore eu le temps, d’autres passent devant, pourtant, je voudrais découvrir ses trilogies « Underworld USA », « Lloyd Hopkins » et « Quatuor de Los Angeles » (4).

        J’ai suivi son interview dans LGL et il ne mâche pas ses mots, il est cash.

        Ben si, t’es une référence… enfin, c’est ce qu’on dit… ;) Pardon, je sors.

        6 septembre 2020 à 19:27

      • Ça m’a toujours fait marrer, ces histoires de « référence » ;-)
        Quand je bossais en librairie et que mes collègues m’appelaient pour des conseils polar, ils me présentaient toujours comme le « spécialiste » du genre. Alors, oui, j’en ai lu beaucoup, et je m’y connais pas mal. Mais je connais aussi mes lacunes qui sont innombrables – et parfois honteuses, comme Ellroy -, alors je ne crois pas être digne de ce genre d’étiquette… et puis surtout, je n’en veux pas :)

        Pour en revenir à Ellroy, j’aime bien le bonhomme aussi. Et son oeuvre m’intéresse beaucoup, autant pour son travail formel que pour ce qu’il a à dire sur l’Amérique. Donc j’y reviendrai, le jour où je serai parfaitement décidé à le faire et avec du temps devant moi !

        10 septembre 2020 à 08:02

      • PS : je viens de terminer un western de chez Actes sud et à la fin, l’auteur fait mourir le cheval superbe du personnage principal qui dorénavant ne montera plus et partira à pied. Horrible, j’en veux à l’auteur d’avoir fait ça mais en faisant ça, il pousse son personnage à arrêter sa vie d’errance, à ne plus être pistoleros, ni ranger… mais je n’aime pas ce final, même si nécessaire. La preuve que le lecteur n’est jamais content.

        5 septembre 2020 à 21:15

      • Ah, je trouve que c’est une belle idée ! Terrible et cruelle, mais forte. C’est quel western ? (Même si tu m’as spolié la fin, c’est pas grave, c’est juste pour info ;-) )

        6 septembre 2020 à 07:29

      • « L’aventurier du Rio Grande » de Tom Lea édité chez Actes Sud L’ouest le vrai. J’aime pas quand on tue les chevaux !

        6 septembre 2020 à 19:28

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