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Un jour ce sera vide, d’Hugo Lindenberg

Éditions Christian Bourgois, 2020

ISBN 9782267032673

250 p.

16,50 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020 – PREMIER ROMAN


C’est un été en Normandie. Le narrateur est encore dans cet état de l’enfance où tout se vit intensément, où l’on ne sait pas très bien qui l’on est ni où commence son corps, où une invasion de fourmis équivaut à la déclaration d’une guerre qu’il faudra mener de toutes ses forces.
Un jour, il rencontre un autre garçon sur la plage, Baptiste. Se noue entre eux une amitié d’autant plus forte qu’elle se fonde sur un déséquilibre : la famille de Baptiste est l’image d’un bonheur que le narrateur cherche partout, mais qui se refuse à lui.


« Tu vois petit, parfois quand on est trop seul on finit par ne plus savoir comment parler aux autres. Mais dis-toi bien que les autres, ils ont aussi peur de toi que toi d’eux. Et plus ils parlent, plus ça veut dire qu’ils ont les chocottes. »


Pour développer ce genre d’histoire, il y a plusieurs moyens.
Soit on raconte ses propres souvenirs d’enfance et, à moins d’avoir vécu quelque chose d’absolument exceptionnel qui justifie un témoignage littéraire, on aurait mieux fait de les garder pour soi.
Soit on se cantonne à du narratif classique et, à moins d’un talent exceptionnel, on a toutes les chances de glisser très vite dans les limbes de l’indifférence et de l’oubli.
Soit on cherche autre chose, une troisième voie, une manière neuve de poser des mots sur des sensations très familières, des évocations qui appartiennent presque à tout le monde. Et là, l’étincelle de la curiosité peut crépiter.

Vous me voyez venir, c’est bel et bien dans cette troisième voie que Hugo Lindenberg s’est engagé. Sans toucher à la perfection, ce qui eût été d’autant plus fabuleux qu’il s’agit de son premier roman. Mais avec un point de vue réellement singulier, et une capacité à lancer des fulgurances qui donne tout son intérêt à son texte en dépit de ses défauts.

Minimalisme bavard

Si le récit suit un cours linéaire au fil de l’été, il est dégagé de tout repère chronologique précis. Et, s’il y a continuité entre les événements relatés par le narrateur, elle reste à peu près invisible.
Hugo Lindenberg choisit en réalité de focaliser chaque chapitre sur un point précis. Un moment, un petit événement, une observation. Les titres sont évocateurs : contemplation du milieu animal (« les méduses », « la mouche », « les fourmis ») ou familial (« la tante », « le fils »), resserrement géographique (« la chambre », « la plage », « Omaha Beach »)…
À chaque fois, le romancier braque la loupe grossissante sur un micro-sujet ; et, de là, il laisse couler à foison le flot apparemment intarissable des sensations sentiments, ressentis, qui agitent son protagoniste. Un tumulte intérieur phénoménal, à l’étroit dans la tête en vrac et dans le corps trop menu d’un petit garçon au bord de l’implosion.

Là est le véritable sujet d’Un jour ce sera vide : le mal-être immense d’un enfant malmené par la vie, trop sensible pour la violence du quotidien, en questionnement permanent sur sa place dans le monde, parmi les autres.
Incapable de débrancher le cerveau et de se laisser aller, incapable d’ignorer qu’il est si différent des autres. Canalisant en permanence une violence et une colère qui, à défaut de s’exprimer dans la réalité, vont exploser dans le texte.

Ce questionnement métaphysique occasionne nombre de moments parfaitement saisis, les fameuses fulgurances que j’évoquais plus haut.

« Rien ne m’est plus étranger qu’un garçon de mon âge. À cause sans doute de cette ressemblance supposée. Baptiste par exemple a toujours l’air de faire partie du décor. À tel point qu’à force de plage, sa peau semble faite du même grain que le sable. Les vacances lui vont bien. Il en épouse si aisément l’onde, qu’il me faut toujours un temps pour distinguer sa silhouette lorsque je le cherche dans la cohue. Il est le mouvement. Son corps met le monde en mouvement, alors que tout semble buter sur le mien. Il y a quelque chose en moi de pétrifié. (…) Ce qui fait de Baptiste un vrai garçon, un garçon exceptionnel, c’est qu’il n’a besoin de rien pour en être un. A moi, cela demande une concentration permanente. » (chp.12, « les garçons »)

Notez au passage que le style de Hugo Lindenberg est très tenu, évitant avec soin le piège de la fausse naïveté censée faire de la voix d’un enfant un « style » littéraire, tout en parvenant à conserver sans cesse le point de vue d’un garçon de dix ans. Les enfants ne sont pas bêtes ni ne parlent bêtement, surtout à dix ans, merci pour eux.

Du trop-plein pour conjurer le vide

Pour autant, le procédé narratif choisi par le romancier a son revers. Il est quelquefois répétitif – on commence toujours par aborder le nouveau sujet choisi, en rupture avec les chapitres précédents, avant d’élargir le propos.
Et surtout, il provoque autant de longueurs qu’il peut susciter de moments remarquables. Pour le dire autrement, on peut s’ennuyer autant qu’on peut, parfois, être renversé par l’acuité du regard de l’auteur.
Certains chapitres relèvent plus de la logorrhée que de l’exploration psychologique, et je me suis plusieurs fois surpris à dériver dans un mol ennui, avant d’accélérer ma lecture pour y trouver quelque chose de plus accrocheur.

Plus embêtant, soit je n’ai pas compris la fin du roman, soit elle est ratée – à tout le moins expédiée. Durant quelques chapitres, semble se dessiner une issue possible, que Lindenberg choisit de contourner, histoire de ne pas se montrer trop prévisible. Je pense qu’il a bien fait, mais cela me laisse aussi le sentiment gênant qu’il ne savait pas réellement comment conclure l’affaire. D’où d’ultimes pages un peu flottantes, et un dernier chapitre qui m’a laissé le bec dans l’eau.

Je ne regrette néanmoins pas ma lecture, car plusieurs passages ou chapitres particulièrement bien tournés ont éveillé de profonds échos en moi.
Et Hugo Lindenberg fait montre d’une manière tout à fait personnelle de saisir les personnages, dans leur mal-être consubstantiel comme dans leur apparente perfection – le personnage de Baptiste rayonne littéralement du début à la fin du roman, incarnation de l’enfance idéale, magnifiée par le regard éperdu du narrateur.

Un auteur dont je range le nom dans le tiroir des écrivains à suivre.


À première vue : la rentrée Christian Bourgois 2020

logo bourgois


Intérêt global :

réfléchi


La prestigieuse maison Christian Bourgois n’a plus de Bourgois que le nom, depuis que la veuve du fondateur, Dominique, a dû abandonner les lieux en avril 2019. Elle n’en reste pas moins une marque réputée, qui se trouve à un moment charnière de son histoire, poussée par la nécessité de se renouveler tout en respectant son imposant catalogue d’origine (on y trouve des auteurs aussi différents que Tolkien, Annie Dillard, Martin Suter, Laura Kasischke, Antonio Lobo Antunes, John Fante, Angela Carter, Fernando Pessoa, Richard Brautigan – en j’en oublie plein d’autres).
Christian Bourgois avait construit la renommée de sa maison sur le domaine étranger. La rentrée 2020 joue la carte du contre-pied en mettant en avant deux auteurs français sur les trois parutions annoncées. À voir si c’est une bonne stratégie…


Hugo Lindenberg - Un jour ce sera videUn jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg

Premier roman. L’histoire d’une amitié forte entre deux garçons lors d’un été en Normandie. D’autant plus forte et influente que, pour le narrateur, la famille de son ami Baptiste représente l’idéal qu’il croit chercher de toutes ses forces…
Classique sur le papier. Dans ces cas-là, c’est l’écriture et la finesse des sentiments qui doivent faire la différence.

Grégory Le Floch - De parcourir le monde et d'y rôderDe parcourir le monde et d’y rôder, de Grégory Le Floch

Après Dans la forêt du hameau de Hardt, premier roman paru aux éditions de l’Ogre en 2019, Grégory Le Floch amène son deuxième opus chez Bourgois, nanti d’une couverture et d’un titre intrigants. Le résumé ne l’est pas moins : le narrateur trouve par terre un objet non identifiable. Ses recherches pour comprendre de quoi il s’agit le conduisent à des rencontres improbables, chaque personne interrogée ayant un avis différent sur la question qui l’obsède.
Indéniablement, à première vue, le plus barré des trois titres proposés.

Laila Lalami - les autres américainsLes autres Américains, de Laila Lalami
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet)

Un sans-papier mexicain est témoin d’un accident mortel dans une petite ville de Californie, en plein désert de Mojave. Sa situation l’empêche de témoigner, d’autant que le drame est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.
Un roman polyphonique où plusieurs habitants de la ville prennent tour à tour la parole, offrant en creux une réflexion sur l’immigration.
Là encore, un roman américain qui semble assez classique, même si son sujet, éternellement préoccupant, peut toujours mériter de nouveaux éclairages. Reste à vérifier, par la lecture, s’il apporte vraiment quelque chose de neuf dans la production pléthorique venue des États-Unis.


BILAN



Lecture vaguement potentielle :

Un jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg
(parce que, banal ou non, si c’est bien fait, j’aime beaucoup ce genre d’histoire)


A première vue : la rentrée Stock 2016

À première vue, chez Stock comme chez la plupart des éditeurs, on voit arriver une rentrée sérieuse comme un premier de la classe, mais manquant clairement de fantaisie (à une exception près peut-être). C’est déjà pas mal, me direz-vous. Mouais, mais on n’aurait rien contre un peu d’excitation et d’inattendu. Pas sûr de les trouver sous la couverture bleue de la vénérable maison désormais dirigée par Manuel Carcassonne, qui aligne de plus beaucoup (trop) de candidats sur la ligne de départ : neuf auteurs français, deux étrangers, ça sent la surchauffe…

Pourriol - Une fille et un flingueAUCUN LIEN : Une fille et un flingue, d’Olivier Pourriol
Elle est sans doute là, la touche de folie de la rentrée Stock ! Ancien chroniqueur littéraire muselé du Grand Journal (expérience amère dont il a tiré un récit décapant, On/Off), mais aussi et surtout spécialiste de cinéma, Pourriol met en scène deux frangins, Aliocha et Dimitri, fans de cinoche et obsédés par le désir de réaliser un film. Comment y parvenir quand on est fauché et inconnu ? En appliquant à la lettre le précepte d’un grand maître du Septième Art : « Un film, c’est un hold up » (Luc B.) Un « braquage » que les deux frères vont tenter de réussir avec l’aide de Catherine D. et Gérard D., en plein Festival de Cannes… Annoncé comme une comédie délirante, Une fille et un flingue est le genre de bouquin qui passe ou qui casse, sans juste milieu. Pourriol a tout le talent médiatique nécessaire pour défendre son livre sur les plateaux de télévision, mais son livre saura-t-il se défendre tout seul ?

Lang - Au commencement du septième jourGENÈSE II, LA REVANCHE : Au commencement du septième jour, de Luc Lang
Je n’ai jamais rien lu de Luc Lang, auteur emblématique de Stock, faute d’avoir réussi à m’intéresser à son travail jusqu’à présent. Cela changera peut-être avec ce nouveau roman, récit d’une vie trop parfaite pour être honnête et qui s’écroule brutalement lorsque la supercherie est dévoilée. Cette vie, c’est celle de Thomas, dont la femme Camille a un jour un terrible accident de voiture à un endroit où elle n’aurait jamais dû se trouver. Tandis que Camille reste plongée dans le coma et que tout s’écroule autour de lui, Thomas entame une vaste enquête qui va lui faire passer en revue toute son existence, sa relation avec son père, ses frère et soeur, ses enfants… Luc Lang revendique l’inspiration de Cormac McCarthy (rien de moins) pour ce roman présenté par son éditeur comme son plus ambitieux.

Sagnard - BronsonALLÔ PAPA TANGO CHARLIE : Bronson, d’Arnaud Sagnard
Premier roman qui met en parallèle une ligne autobiographique et la vie du comédien Charles Bronson, depuis une jeunesse misérable durant la Grande Dépression jusqu’à la gloire hollywoodienne, renommée et richesse dissimulant la hantise quotidienne d’un homme rongé par la peur. Ce genre d’exercice a déjà donné de fort belles choses, notamment sous la plume de Florence Seyvos (Un garçon incassable, autour de Buster Keaton), alors pourquoi pas ?

Bied-Charreton - Les visages pâlesC’EST UNE MAISON BLEUE : Les visages pâles, de Solange Bied-Charreton
Les trois petits-enfants de Raoul Estienne se retrouvent dans la vieille demeure chargée de souvenirs du vieil homme qui vient de s’éteindre. Faut-il vendre la maison ou la garder ? La question agite les héritiers autant que la Manif pour Tous, au même moment, déchire la société française, et oblige les uns et les autres à faire le point sur leurs existences… Je ne sais pas s’il faut attendre grand-chose d’un roman dont les personnages se prénomment Hortense, Charles ou Alexandre, mais bon. Il paraît que c’est « caustique » (dixit l’éditeur).

Berlendis - MauresC’EST L’AMOUR A LA PLAGE (AOU CHA-CHA-CHA) : Maures, de Sébastien Berlendis
Les vacances d’été, la mer, les dunes, le camping, le dancing, l’adolescence, la découverte des filles… Tout ceci est follement original, n’est-ce pas ? Déjà vu, déjà lu, il faudrait vraiment une plume exceptionnelle ou un point de vue extrêmement singulier pour distinguer un tel récit. Toujours possible, mais on n’y croit guère…

Cloarec - L'IndolentePOKER FACE : L’Indolente, de Françoise Cloarec
En 2008, Françoise Cloarec avait signé un succès surprise avec La Vie rêvée de Séraphine de Senlis (qui avait donné une adaptation cinématographique non moins triomphale, Séraphine, avec Yolande Moreau). Elle revient au milieu de la peinture avec cette enquête littéraire sur Marthe Bonnard, dont on découvre après le décès de son peintre de mari, Pierre Bonnard, qu’elle n’était pas du tout celle qu’elle avait toujours prétendu être.

Chambaz - A tombeau ouvertDANS DEUX CENTS MÈTRES, TOURNEZ A GAUCHE : À tombeau ouvert, de Bernard Chambaz
Le 1er mai 1994, le pilote Ayrton Senna se tue au volant de sa Formule 1, en ratant un virage et en allant s’écraser contre un mur à 260 km/h. A partir de ce drame diffusé en direct et en mondovision télévisuelle, Bernard Chambaz tire un roman sur la fascination pour la vitesse, croisant le destin de Senna avec ceux d’autres pilotes célèbres mais aussi avec ceux de ses proches, dont son fils mort dans un accident de la route.

Papin - L'EveilL’AMANTE DU VIETNAM DU NORD : L’Éveil, de Line Papin
Stock lance une auteure de 20 ans dans l’arène, avec un premier roman sous forte influence de Marguerite Duras, une histoire d’amour torride dans la touffeur de Hanoï, la capitale du Vietnam (où est née Line Papin). On annonce une jeune prodige, il faudra voir si elle est authentique.

Gras - AnthraciteAU CHARBON : Anthracite, de Cédric Gras
Dans un décor de guerre, une tragi-comédie sur fond de pays qui s’écroule – ce pays, c’est l’Ukraine, violemment divisée après la sécession en 2014 de la région minière du Donbass qui décide de rejoindre la Russie. Parce qu’il s’est obstiné depuis l’événement à y faire jouer l’hymne national ukrainien, un chef d’orchestre est obligé de prendre la fuite avec son ami d’enfance à bord d’une bagnole aussi décrépite que les paysages industriels qu’ils traversent… Premier roman.

*****

Reeves - Un travail comme un autreL’ÉNERGIE EST NOTRE AVENIR, ÉCONOMISONS-LA : Un travail comme un autre, de Virginia Reeves
Alabama, années 20. Avec l’aide de son ouvrier agricole, un fermier détourne une ligne électrique de l’Etat pour augmenter le rendement de son exploitation. Tout roule jusqu’à ce qu’un employé paye de sa vie cette installation sauvage. Wilson, l’ouvrier, écope des travaux forcés dans les mines, tandis que son patron est envoyé au pénitencier. Confronté à la violence extrême de la prison, il tente tout de même d’envisager l’avenir… Premier roman de l’Américaine Virginia Reeves.

POÉTER PLUS HAUT QUE SON… : Ce qui reste de la nuit, d’Ersi Sotiropoulos
En 1897, Constantin Cavafy n’est pas encore le grand poète grec qu’il est appelé à devenir. Écrasé par l’affection de sa mère, tourmenté par son homosexualité, à la recherche de son style et de sa voix, il fait un séjour de trois jours à Paris qui va tout changer pour lui. La romancière grecque Ersi Sotiropoulos dresse un portrait littéraire de Cavafy en s’interrogeant sur le lien entre création et désespoir, dans un livre dense et exigeant (une manière polie de suggérer autre chose, je vous laisse deviner quoi).


Papa, tu es fou, de William Saroyan

Signé Bookfalo Kill

En confrontant la liste de mes lectures et celle des articles publiés sur le blog, il m’arrive de réaliser que j’ai oublié de chroniquer certains livres. Parfois, il s’agit d’omissions volontaires, tel titre m’ayant tant déçu ou énervé que je n’ai pas envie de passer du temps à écrire dessus. Dans d’autres cas, il s’agit de coups de coeur si forts que je ressens le besoin de prendre un peu de distance avec mes émotions – à moins de me trouver dans l’incapacité de les transcrire par des mots – : le résultat est le même au final, pas de chronique.

Saroyan - Papa tu es fouUn an après l’avoir lu, impossible néanmoins de me rappeler pourquoi j’ai passé sous silence le magnifique Papa, tu es fou, de William Saroyan. La réédition ces jours-ci de son pendant féminin (Maman, je t’adore, qui fera l’objet d’un prochain article… si si !!!) me permet de corriger cet oubli, et de vous dire à quel point ce petit texte est précieux, délicieux, bref : indispensable.
L’histoire en est assez simple : les parents du narrateur, un jeune garçon d’une dizaine d’années, sont séparés ; tandis que la mère élève le gamin et sa petite soeur, le père, écrivain sans le sou, vit à quelques kilomètres de là dans une bicoque sur la plage de Malibu. Un jour, le paternel propose à son rejeton de venir vivre quelque temps avec lui, avec l’accord de la mère qui pose comme seule condition à son ex de faire manger l’enfant et de l’emmener à l’école.
Si le papa se plie tant bien que mal à ces règles, il en profite pour inviter son fils à une autre école, celle de la vie, où l’on court sur la plage, où l’on observe le ciel et les coquillages avec toute l’attention requise, où l’on apprend à se débrouiller avec presque rien (surtout sans argent), à se réjouir de tout et à penser par soi-même…

Quelle magnifique bouffée d’air frais ! Sous l’apparente naïveté (totalement maîtrisée) du style de Saroyan, on trouve un texte d’une intelligence éblouissante, qui remet bien des choses à leur place, à commencer par la nécessité de s’affranchir des règles absurdes et du prêt-à-penser. Papa, tu es fou est une ode merveilleuse à la plus pure des relations entre un père et son fils, bien sûr (un papa comme ça, même fauché comme les blés et un peu taré, qui n’en rêverait pas ?), mais c’est aussi un éloge de la liberté sous toutes ses formes, celle qui autorise à prendre la route sur un coup de tête comme celle qui oblige à se méfier des idées toutes faites.

De l’humour, une infinie tendresse, de la cocasserie, un peu de gravité bienvenue, le soleil et la mer de Californie, des recettes de cuisine économes, de belles réflexions sur l’écriture… Tout ça dans un si petit livre ? Mais oui, puisqu’on vous le dit !!!

Papa, tu es fou, de William Saroyan
(Papa you’re crazy, traduit de l’américain par Danièle Clément)
Éditions Zulma, 2015
ISBN 978-2-84304-743-5
144 p., 7,95€

P.S.: tu la vois venir, l’idée cadeau pour la prochaine fête des pères ? ;-)


L’Equation de plein été, de Keigo Higashino

Signé Bookfalo Kill

Hari-Plage, station balnéaire de la côte japonaise un peu vieillotte et délaissée par les touristes, est soudain le théâtre de bien des agitations. Une réunion houleuse y oppose écologistes et tenants d’un projet d’exploitation des fonds sous-marins locaux. Puis l’un des deux pensionnaires de l’auberge Kawahata disparaît à la nuit tombée ; on ne retrouve son corps que le lendemain matin, sur des rochers au bord de la mer.
Si ce drame ressemble à un accident, l’affaire se complique lorsqu’on découvre qu’il s’agit d’un certain Tsukahara, ancien policier de Tokyo. Présent sur place pour apporter son éclairage professionnel, le professeur Yukama, aidé par Kyohei, le neveu âgé de dix ans des Kawahata en vacances chez son oncle et sa tante, commence à mener une enquête parallèle à celles que mènent la police locale à Hari-Plage et la nationale à Tokyo…

Higashino - L'Equation de plein étéCe résumé – très simplifié – vous donne le tournis ? Ce n’est rien par rapport à ce qui vous attend à la lecture du nouveau roman de Keigo Higashino. A moins d’être très familier avec la culture nippone, il faut bien avouer que les noms japonais paraissent à la fois exotiques et compliqués au lecteur occidental, et qu’on ne tarde pas à tous les mélanger joyeusement.
Alors, quand il y a pléthore de personnages, comme c’est le cas dans l’Equation de plein été, on s’y perd rapidement. Surtout que Higashino, hormis pour les principaux protagonistes, ne se fatigue pas trop à caractériser. Certains personnages n’ont pas de nom, juste une fonction (et quand il y a des policiers partout dans le livre, on renonce très vite à savoir qui fait quoi) ; et beaucoup d’autres n’ont que leur nom pour exister, ce qui les rend au mieux inintéressants, au pire antipathiques.

J’avais déjà relevé ce défaut dans La Prophétie de l’abeille, publié l’année dernière par Actes Sud, qui m’avait par ailleurs beaucoup déçu. Si l’on met de côté ce problème de caractérisation, L’Equation de plein été est beaucoup plus plaisant à lire, Higashino revenant à ce genre de roman d’investigation tortueux où il s’est déjà illustré avec le Dévouement du suspect X et Un café maison, dans lesquels apparaissaient déjà certains personnages, dont le physicien Yukawa.
En dépit d’un empilement d’histoires plus ou moins utiles, l’intrigue principale se dégage assez vite pour se focaliser sur des problématiques très humaines, assez simples au bout du compte, mais que Higashino excelle à rendre touchantes et profondes – la résolution de l’enquête finissant presque par paraître anecdotique, même si elle clôt ici logiquement un livre étrangement partagé entre naïveté, noirceur et mélancolie. Un croisement improbable entre Agatha Christie et L’Eté de Kikujiro, en quelque sorte !

De fait, les livres de Keigo Higashino ont un drôle de charme, un peu suranné, mêlant modernité des sujets ou du cadre et traditionalisme du récit ou des valeurs (on s’y engueule ainsi souvent, mais toujours poliment). Ce qui fait sans doute de lui un romancier totalement japonais et un authentique objet de curiosité pour les lecteurs de polar.

L’Equation de plein été, de Keigo Higashino
Traduit du japonais par Sophie Refle
  Éditions Actes Sud, coll. Actes Noirs, 2014
ISBN 978-2-330-03199-2
365 p., 22,80€


Baignade surveillée de Guillaume Guéraud

baignadeIl fait beau, il faut chaud, c’est près de Bordeaux qu’est venu se ressourcer Arnaud. Avec femme et enfant, il espère souffler un peu. Sauf que… sa femme est aussi fermée qu’une huître. La communication entre les deux est impossible. On sent, et Arnaud doit être le seul à ne rien vouloir voir, qu’elle a un amant et qu’elle va quitter son mari avant la fin des vacances.

Sur ces engueulades permanentes déboule Max, le frangin d’Arnaud, un jeune chien fou que personne n’arrive à contrôler. Après plusieurs années de taule, Max décide de faire une formation de grutier pour travailler sur les chantiers. Mais pas pour se ranger, au contraire…

Baignade surveillée, c’est l’histoire d’une vie qui vole en éclat comme les parois d’une vitre de camion blindé. D’une vie qui s’écoule aussi vite que les grains de sable dans la main d’un enfant. D’une envie folle de recoller les morceaux quand on sait pourtant pertinemment qu’on ne peut plus rien faire. Guillaume Guéraud écrit d’une manière incisive, sans répit pour ses personnages. Un roman trop court à mon goût, mais qui se laisse lire avec plaisir.

Baignade surveillée de Guillaume Guéraud
Editions du Rouergue, 2014
9782812606151
125p., 13€80

Un article de Clarice Darling.


Luz, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

C’est le début de l’été. Un dimanche caniculaire, Luz, 14 ans, profite de la première occasion qui se présente pour fausser compagnie à sa famille, surtout aux adultes confits dans la paresse et les excès de table. Et surtout à Frédéric Vanier, le meilleur ami de son père, qui s’intéresse soudain de trop près à elle…
Descendue au bord de la Volte, la rivière voisine, pour s’y baigner, Luz rencontre Thomas, un garçon qui lui plaît beaucoup, accompagnée de Manon, l’une de ses camarades de classe, beaucoup plus populaire qu’elle. Les deux filles ne s’apprécient guère, mais le trio décide tout de même de se rendre ensemble dans un coin sauvage et préservé car difficile d’accès, pour s’y baigner en toute tranquillité. Mais des copains de Thomas débarquent bientôt, menaçant un après-midi d’été qui avait pourtant tout pour être parfait…

Avec Zone Est, superbe roman d’anticipation dans la veine de Philip K. Dick, et Les visages écrasés, intraitable roman noir sur la déshumanisation du travail, Marin Ledun a marqué l’année 2011. Auteur engagé comme on n’en fait – hélas – plus guère, écrivain protéiforme à la plume acérée, il a clairement franchi un cap, que son incursion dans le genre du roman pour ados confirme. Aussi surprenant que cela puisse paraître.
On retrouve dans Luz son style acéré, qui nous permet dès le début du roman de nous plonger dans une atmosphère estivale à la fois familière et douce-amère :

« Des éclats de rire et des bruits de pas résonnent quelque part dans la maison. Premier dimanche des vacances d’été. Fenêtres et portes entrouvertes laissent filtrer un léger courant d’air qui apporte une illusion de fraîcheur. (…) Il est presque quatre heures de l’après-midi et les adultes sont encore affalés à table, à l’ombre du mûrier. La plupart des hommes sont ivres, les femmes feignent de trouver ça normal et contemplent les cadavres de bouteilles d’un œil vide de toute expression. »

Sous couvert d’un bref suspense au parfum d’aventure (l’histoire se déroule sur quelques heures), Marin Ledun imbrique avec finesse plusieurs thématiques majeures de l’adolescence : découverte de soi, de son corps, du désir – le sien et celui des autres ; rapports familiaux complexes ; difficulté de se faire entendre et comprendre ; expérimentation des limites, jeu avec les interdits…
Auteur tout sauf angélique, Marin traite ces sujets sans compromission, avec un réalisme parfois cruel mais jamais excessif. On croit à ses personnages, ados un peu perdus et bouleversés. On s’attache à Luz, gamine animée d’une rébellion très pure. On tremble pour elle lorsque le péril survient, brutal et inattendu.

Un roman bref mais riche et intense. Une belle réussite, à partir de 13 ans.

Luz, de Marin Ledun
Éditions Syros, collection Rat Noir, 2012
ISBN 978-2-7485-1180-2
117 p., 14€


Petite peste !, de Jo Witek

Signé Bookfalo Kill

Les éditions Oskar ont changé de charte graphique et ça se voit. Les nouvelles couvertures designées par Jean-François Saada et illustrées par des dessins sont colorées, vivantes, singulières ; bref, elles sortent du lot, et c’est un bon point dans la production actuelle des romans pour la jeunesse…

Ceci étant dit, il faut s’intéresser au principal, c’est-à-dire aux textes. Parmi les dernières parutions : Petite peste !, de Jo Witek.

L’histoire est simple : Jessie, la peste du titre, est une gamine dont la spécialité est de dire tout ce qu’elle pense, surtout quand c’est blessant. Incapable de tenir sa langue, elle n’épargne rien ni personne. Chaque été, elle profite de l’arrivée des vacanciers à Valras-Plage, où elle habite, pour recruter les membres de son “Clan des Cabossés” – des gamins pas arrangés par la vie. Sauf que cette année, Manu le bègue, Arthur le moche et Nathalie la jolie blonde trop timide se laissent moins faire que d’habitude ; de quoi obliger Jessie à affronter le douloureux secret qui la rend si dure avec les autres…

Les personnages d’enfants sont attachants et le style enjoué autorise une lecture rapide et agréable. Le roman aborde des thèmes fondamentaux : tolérance des différences et des handicaps, acceptation du deuil, réflexion sur la sincérité…, avec fraîcheur mais sans pousser très loin la réflexion, se réservant du même coup à de jeunes lecteurs.
J’ai connu Jo Witek plus ambitieuse, notamment dans l’excellent Récit intégral (ou presque) de mon premier baiser, histoire de premier amour particulièrement drôle et inspirée, à recommander aux adolescents confrontés aux premiers affres de la passion. Dans Petite peste !, l’histoire est gentillette, sans plus. Peut-être un peu trop courte pour creuser plus profond dans la vérité des sentiments.

Cela reste néanmoins un petit roman amusant et sympathique, à partir de 9 ans.

Petite peste !, de Jo Witek
Editions Oskar, 2011
ISBN 978-2-350-00714-4
76 p., 7,95€

Retrouvez Petite peste ! sur le site des éditions Oskar.


Comment je suis devenu un ecrivain celebre, de Steve Hely

Je ne sais pas vous, mais moi, ce qui m’attire dans un livre, c’est son titre. Puis sa quatrième de couverture. Le nom de l’auteur est ici complètement inconnu, normal, c’est son premier roman.
Les éditions Sonatine remplissent à merveille l’appel marketing qui fait vendre. Belle couverture, titre très accrocheur et quatrième de couverture géniale, qui fait de ce livre, la huitième merveille du monde (bravo au stagiaire !)
Sans oublier LA phrase d’un journal américain qui glorifie ce livre.

Bref, le concept packaging est là et tant mieux pour eux si ça fait vendre. Reste maintenant à ouvrir l’ouvrage.

L’histoire parait amusante et promet bien des sourires. Pete Tarslaw, la petite trentaine, est un raté. Son ex lui envoie une invitation de mariage, auquel il décide de se rendre, mais pas sans ourdir une menue vengeance. Il viendra bien à ce mariage mais adulé par toutes les femmes présentes dans l’assemblée. Il viendra riche et célèbre. Et pour cela, quoi de plus simple qu’écrire un roman sur le modèle des Marc Lévy et Guillaume Musso américains ?

Il rédige donc Cendres dans la Tornade, un ramassis de clichés tous plus dégoulinants les uns que les autres. En fait, il ne fait que reproduire ce qu’il sait des best-sellers américains. De l’amour passionnel, des enfants cancéreux, une tragédie imminente (Katerina fait encore beaucoup pleurer dans les chaumières américaines), une vieille (pour le lectorat de plus de 60 ans), des virées en voiture sur les routes américaines (pour le côté Jack Kerouac et faire plaisir aux magnats du pétrole) bref, un salmigondis de clichés tous plus outranciers les uns que les autres.

Mais le problème, c’est que ça marche. Le livre est publié. S’ensuit alors une longue angoisse à scruter les sites tels Amazon pour connaître le classement du livre. Sans vous dire la suite…

Dans Comment je suis devenu un écrivain célèbre, tous les clichés littéraires sont là. Le jeune raté qui écrit un roman pour draguer son ex, la maison d’édition fauchée qui ne parie pas un kopek sur l’auteur, les autres « écrivains » immensément riches grâce aux parutions de leurs « romans »,  les journalistes qui courent après le scoop littéraire… A peu de choses près, on s’y croirait.

Steve Hely s’amuse à démonter toutes les étapes de publication d’un roman, de la source d’inspiration à la promotion avant la chute inexorable des ventes.

Ca aurait pu être bien. Il m’est arrivé parfois de rire à certaines phrases de ce livre. Ou à certaines situations. Cependant, mon premier constat en refermant cet ouvrage a été « ouf… » Ouf dans le sens, bon sang que ça a été long. 370 pages de rebondissements en tout genre, pas une seule minute pour souffler. Steve Hely ne s’appuie pas sur ses personnages, ne les développe pas. Il ne s’attarde jamais vraiment sur les sentiments de son personnage. On passe de Tata Evelyn à Derek ou Hobart en moins de 5 secondes top chrono et on fatigue à force de se perdre dans le sillage de Pete Tarslaw, le héros du bouquin.

Au final, Comment je suis devenu un écrivain célèbre n’est pas si drôle que la quatrième de couv’ veut bien nous le faire croire. C’est au plus un roman sympa à lire sur la plage cet été, roman qui ne vous laissera pas de grands souvenirs. Ce qui est sûr, c’est que ce sera toujours plus divertissant et enrichissant intellectuellement que le nouveau Guillaume Musso…

Comment je suis devenu un écrivain célèbre de Steve Hely
Editions Sonatine
ISBN 9782355840623
370 pages 18€

Une chronique de Clarice Darling