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Pourquoi je n’ai pas dépassé la page 50 : Jean-Marie Blas de Roblès et Négar Djavadi

Quand on explore une rentrée littéraire, on s’expose parfois à des échecs. Des rencontres (ou des retrouvailles) qui ne marchent pas, des alchimies qui ne se réalisent pas.
Les auteurs et leurs livres n’en sont pas forcément responsables, et la qualité de leurs romans pas remise en cause, en toute objectivité. Ce n’était juste pas le bon moment, pas la bonne disposition d’esprit, pas le bon livre à cet instant précis.

En cette rentrée 2020, j’ai déjà buté sur deux livres. Deux romans que, par ailleurs, j’attendais avec curiosité. J’ai tout de même envie d’en dire un mot, et d’expliquer pourquoi je n’ai (symboliquement) pas dépassé leur page 50.
Pour le moment en tout cas, car un retour à leurs pages est toujours possible. Souvent, c’est l’impatience qui me pousse à laisser tomber ; la conscience qu’après ces livres, il y en a tant d’autres qui attendent leur tour, avec qui la rencontre se déroulera peut-être mieux…


Ce qu’ici-bas nous sommes

Jean-Marie Blas de Roblès

(Zulma)


S’il y a bien un auteur que je ne m’attendais pas à faire figurer un jour dans cette rubrique particulière, c’est Jean-Marie Blas de Roblès. Lui dont j’ai follement adoré L’Île du Point Némo, et beaucoup aimé d’autres de ses livres à des degrés divers, n’a pas réussi à m’embarquer cette fois-ci. (Pour le moment, dois-je le rappeler. Celui-ci, je peine à me dire que je n’y reviendrai pas tôt ou tard.)
Pourtant, son nouveau roman avait sur le papier beaucoup pour me plaire. Une histoire inventive, foisonnante, ouverte à la curiosité, et rehaussée d’illustrations de l’auteur lui-même. L’objet-livre est d’ailleurs fort beau, ce qui n’est pas étonnant puisque nous sommes chez Zulma. Malgré tous mes efforts, je n’ai hélas pas adhéré au texte lui-même.

Pour raconter les drôles de péripéties de son narrateur, Blas de Roblès a fait le choix d’un style particulier, mêlant relation de voyage et réflexion ethnographique. Il en résulte un style distant, analytique. C’est volontaire, bien sûr, et l’effet recherché, à mon avis, est de créer un décalage drolatique entre cette froideur apparente et les expériences plus ou moins fantasques que vit le personnage.
Hélas, je n’ai pas réussi à accrocher le wagon. Pas trouvé le bon rythme, d’autant moins que les illustrations, assez nombreuses, perturbent quelque peu ma lecture. Elles sont intéressantes, souvent amusantes, parfois même indispensables à la compréhension du récit, mais je trouve perturbant de lâcher le texte pour les regarder et reprendre le fil après cette rupture.

À suivre, sans doute… mais pas tout de suite !

Un aperçu du livre ici : à première vue, la rentrée littéraire Zulma 2020


Arène

Négar Djavadi

(Liana Levi)


Après Désorientale, son premier roman phénomène, j’étais très curieux de découvrir le deuxième livre de Négar Djavadi. D’autant plus qu’il se déroule dans l’est parisien, où j’ai longtemps vécu et travaillé.

Malheureusement, la familiarité des décors n’a pas suffi à m’embarquer dans son histoire. La faute à ce que j’appelle du « psychologisme » : une débauche de réflexions et d’analyses psychologiques sur les moindres faits et gestes des personnages, qui allongent et alourdissent le texte en le freinant, beaucoup trop souvent à mon goût en tout cas.

Ayant récupéré depuis des livres placés plus haut dans la liste de mes attentes de cette rentrée, j’ai préféré laisser Arène de côté, quitte là aussi à y revenir plus tard, sans impatience et à tête reposée.

Un aperçu du livre ici : à première vue, la rentrée littéraire Liana Levi 2020


À première vue : bilan final !

Bon, voilà, le tour d’horizon est, pour moi, à peu près terminé.
Rien ne dit que quelques surprises ne viendront pas perturber l’ordre des choses tel qu’il est établi ci-dessous. Néanmoins, dans l’ensemble, voici ce que je retiens de la rentrée littéraire 2020 – la liste de mes envies, en somme.
Comme les fois précédentes, elle est établie dans l’ordre de mes attentes, même si celui de mes lectures effectives sera sûrement différent au bout du compte – et que toutes ne seront pas lues…

À vous de faire votre marché désormais, en espérant que vous trouverez dans tout ceci de quoi vous réjouir, vous faire rêver, vous embarquer… tout ce qui constitue le plaisir du lecteur !


À première vue : récapitulatif 2020

Je vous propose un petit outil qui pourrait s’avérer fort utile, si jamais vous cherchez à découvrir le programme d’un éditeur en particulier en cette rentrée littéraire 2020.

Vous trouverez donc ci-dessous la liste, dans l’ordre alphabétique, des éditeurs abordés cette année dans la rubrique « à première vue ». Pour en savoir plus sur leurs publications, il vous suffit de cliquer sur le nom qui vous intéresse.

Pour vous faciliter encore un peu plus la vie, je laisserai cet article épinglé en haut du blog durant quelque temps.

Actes Sud
Agullo
Albin Michel
Autrement
Aux Forges de Vulcain
Christian Bourgois
Delcourt
Fayard
Finitude
Flammarion
Gallimard
Gallmeister
Éditions du Globe
Grasset
Éditions de l’Iconoclaste
Julliard
Lattès
Liana Levi
Métailié
Éditions de Minuit
Éditions de l’Olivier
Le Passage
Philippe Rey
Plon
P.O.L.
Rivages
Éditions du Rouergue (la Brune)
Robert Laffont
Seuil
Stock
Sabine Wespieser
Verdier
Zoé
Zulma
Bonus :
Sonneur, Fosse aux Ours, Viviane Hamy, Tripode


À première vue : deuxième bilan intermédiaire

Au terme de la troisième semaine de la rubrique, mise à jour en images (et toujours classées à peu près par ordre d’impatience) des attentes cannibales pour cette rentrée littéraire 2020 ! Il y a du changement par rapport à la semaine dernière – et il y en aura encore la semaine prochaine…


À première vue : la rentrée Liana Levi 2020

liana


À l’instar de nombre de ses confrères et consœurs de taille moyenne, pas de changement de ligne chez Liana Levi, qui présente trois nouveautés en cette rentrée littéraire 2020. Au menu, un premier roman, un deuxième extrêmement attendu, et l’édition inédite du premier roman d’un auteur américain emblématique de la maison. Du très solide, et en même temps une certaine prise de risque, qui suscite de mon côté pas mal de curiosité et d’impatience.


Intérêt global :

joyeux


Négar Djavadi - ArèneArène, de Négar Djavadi

Son premier roman, Désorientale, a été un triomphe de librairie, aussi bien en grand format qu’en poche. Quatre ans plus tard, le retour de la romancière française d’origine iranienne Négar Djavadi constitue un événement, auquel répondront sans doute nombre de lecteurs envoûtés par son premier opus – à condition, bien sûr, que le deuxième soit à la hauteur. C’est toute la question que posent Arène et son titre énigmatique.
Négar Djavadi y fait le pari d’une plongée sociologique brûlante, puisque l’arène en question, c’est Paris. Les quartiers est de la ville en particulier. Tout commence par un geste presque anodin, le vol d’un téléphone portable dans un bar-tabac de Belleville. Sauf que la victime, Benjamin Grossman, est l’un de ces jeunes cadres dynamiques à qui tout réussit, et qui ne conçoit pas de subir ce genre d’avanie. La suite, c’est un dérapage incontrôlé. Une poursuite, une bagarre, puis une intervention policière qui tourne mal. Le voleur, un adolescent, y laisse la vie. Et tout s’embrase, car la scène a été filmée par une jeune fille…
D’un fait divers mettant le feu aux poudres et projetant sur la scène nombre de personnages qui ne s’y attendaient pas ni ne le souhaitaient, la romancière tire la matière d’une tragédie humaine totalement ancrée dans notre réel. Et lance une sacrée promesse aux lecteurs.

Dany Héricourt - La CuillèreLa Cuillère, de Dany Héricourt

Alors qu’elle veille au chevet de son père qui vient de mourir, une jeune fille de 18 ans remarque sur la table de nuit une cuillère. L’objet, qu’elle n’a jamais vu auparavant l’intrigue tant qu’il détourne son attention du chagrin, et va la lancer dans une quête pour le moins inattendue, depuis l’hôtel familial au Pays de Galles jusqu’en Bourgogne…
Voici pour le premier roman de la rentrée Liana Levi, qui promet malice et inattendu, pour peu que la promesse du résumé soit tenue.

Eddy L. Harris - Mississippi SoloMississippi Solo, d’Eddy L. Harris
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Pascale-Marie Deschamps)

Certes, Mississippi Solo est aussi le premier roman d’Eddy L. Harris, mais ce n’est pas le premier que publie Liana Levi en France. L’auteur américain, qui vit désormais dans notre pays, s’est déjà fait connaître par Harlem, Jupiter et moi (aucun lien avec le gars qui habite à l’Élysée en ce moment), et Paris en noir et black.
Ce livre fondateur est un récit de voyage initiatique, celui que l’auteur a accompli à l’âge de trente ans le long du mythique fleuve américain. Une descente en canoë au cœur de l’Amérique, qui l’amène à se confronter à la puissance de la nature américaine, mais aussi à l’humanité dans toute sa splendeur, faisant au passage l’expérience d’un racisme qu’il n’avait jamais eu à affronter auparavant.


BILAN



Lectures très probables :

Arène, de Négar Djavadi
La Cuillère, de Dany Héricourt
Mississippi Solo, d’Eddy L. Harris

Impossible de les départager, les trois me font envie…


À première vue : semaine 3, le programme

Bon, c’est pas tout ça, mais il y a encore beaucoup d’éditeurs à évoquer, et je ne veux pas vous retenir tout l’été. À partir de demain, nous passerons donc à deux présentations par jour, une le matin et une en fin de journée, sauf pour les plus gros programmes qui, impliquant plus de lecture, garderont le privilège d’avoir un jour pour eux  tout seuls. (Même si certains ne le mériteront pas forcément. Oui, c’est injuste. Mais c’est pour vous que je fais ça.)

Voici en images la liste des éditeurs de cette troisième semaine :

Un peu de teasing supplémentaire ?
Je vous donne particulièrement rendez-vous sur les présentations de Métailié, Liana  Levi et des éditions du Globe. Et, dans une moindre mesure, Gallmeister et l’Iconoclaste.

À demain donc, avec justement Gallmeister pour ouvrir le bal !


Aux armes

bannière borismarme


Pour l’officier Wayne Chambers, c’est une matinée comme les autres qui commence. Chargé de la sécurité du campus de l’établissement scolaire local, il est fier d’incarner l’autorité et de veiller sur les milliers de jeunes âmes qui fréquentent l’école.
Mais ce matin-là, son rôle est mis à l’épreuve. Des coups de feu résonnent dans l’un des bâtiments. Très vite l’évidence s’impose : un assaut criminel est en cours. Pétrifié près de l’entrée, tétanisé de peur, Wayne Chambers n’intervient pas. Lorsque les renforts arrivent, il est trop tard.
Bilan : quatorze morts. Quatorze jeunes vies fauchées au hasard.
L’émotion embrase la ville, puis le pays, l’incendie violemment attisé par les médias sur les dents. Très vite, on recherche un coupable. Le tireur ? Trop facile. Il faut quelqu’un d’autre à blâmer. Quelqu’un qui aurait omis de se conduire en héros, comme un bon Américain, pour défendre la jeunesse de sa cité…


borismarmeEn cette rentrée littéraire d’hiver, plusieurs libraires ont eu l’idée d’organiser des rencontres croisées avec Fabrice Humbert (dont j’ai dit récemment tout le bien que je pensais de son nouveau roman, Le Monde n’existe pas) et Boris Marme. Bien vu, puisque les deux écrivains français mettent en scène une certaine vision des États-Unis d’aujourd’hui. Une vision où les médias prennent définitivement le pouvoir, surtout quand la mort rôde, que l’on peut jouer avec l’émotion et manipuler l’opinion en tirant sur sa corde sensible, au mépris de son intelligence et de sa capacité d’analyse.

Quand Fabrice Humbert démarre son roman sur un fait divers criminel assez banal, Boris Marme choisit, pour son premier roman, de questionner le phénomène de plus en plus courant des tueries de masse sur les campus américains. Son angle d’attaque est particulièrement intéressant, puisque le pivot de son roman est, à l’inverse de ce qu’on pourrait attendre, un non-héros. C’est l’histoire d’un Américain incapable d’être le héros emblématique tel qu’on le rêve dans son pays. C’est l’histoire d’un homme qui reste un homme, à des années-lumière de l’Amérique de Donald Trump ou de celle de la saga Marvel.

policeusa2Se confronter à la faiblesse de Wayne Chambers est une démarche aussi stimulante que perturbante. Quand on lit ce genre d’histoire, la part reptilienne de notre cerveau meurt d’envie de voir débarquer Captain America. Comment soutenir celui qui ne se résout pas à incarner ce soi-disant idéal ? Comme s’identifier à lui ? On voudrait se convaincre qu’à sa place, avec un flingue dans la main, on aurait rempli notre devoir. On aurait osé franchir la porte, et défendre ces centaines de gamins sans défense.
Bien sûr.
Bien sûr ?
Voilà ce que propose Aux armes : comprendre que l’héroïsme ne vaut que dans les romans d’aventure. Dans la réalité, c’est le plus souvent autre chose (à quelques exceptions près, ce qui fait de ces gens capables de sauver des vies au mépris de la leur de véritables héros, d’autant plus admirables qu’ils sont rares). Et ce bilan que l’on dresse sur soi-même n’est guère reluisant.

commonsenseComme je l’évoquais au début de cette chronique, Boris Marme étoffe cette réflexion cruelle d’un tableau implacable des États-Unis. Médias avides de sensations faciles et de rumeurs croustillantes au mépris des faits et de la vérité, défilé de pseudo-spécialistes se rengorgeant de leur importance télévisuelle, mise en scène spectaculaire de l’émotion, analyse des dérives potentielles de n’importe quel esprit trempé dans l’atmosphère naturellement mortifère d’un pays où l’arme à feu pourrait remplacer le drapeau : tout s’entasse sans pitié, écrasant au passage les épaules des faibles, créant des victimes à la chaîne.
La manière dont le romancier campe ses personnages donne aussi de l’épaisseur au propos, détournant même parfois le fil direct du roman pour mieux le nourrir. Le portrait de la mère de Wayne Chambers, et de la relation qu’elle garde avec son fils, est ainsi particulièrement éloquent. À la fois triste, désolant, et révoltant.

L’état de la société américaine contemporaine confrontée à sa violence est un sujet récurrent ces derniers temps, qu’il soit traité par des auteurs du cru ou des étrangers. Aux armes s’inscrit dans cette lignée, pas aussi marquant pour moi que le livre de Fabrice Humbert, ou que le bouleversant Jake de Bryan Reardon (qui évoquait déjà une tuerie de masse). Mais c’est un premier roman percutant qui annonce un auteur intelligent, en phase avec notre monde, à qui il soutire une vérité pas toujours belle à entendre – ce qui peut être une mission de la littérature.


A première vue : la rentrée Liana Levi 2018

Dans la famille hautement appréciable des maisons économes de leurs parutions, visant toujours avant tout la qualité et la conviction plutôt que la quantité et la dispersion, je demande Liana Levi. Jamais avare de belles surprises (Désorientale de Nagar Djavadi il y a deux ans, La Nuit des Béguines l’année dernière), l’éditrice propose cette année un premier roman français, un deuxième roman américain, et le nouveau livre de l’un de ses auteurs phares.

Bulle - Là où les chiens aboient par la queueLA VIE SANS FARDS : Là où les chiens aboient par la queue, d’Estelle-Sarah Bulle
A la demande de sa nièce qui s’interroge sur son identité métisse, une femme raconte l’histoire de sa famille, les Ezechiel, avec en toile de fond la société guadeloupéenne de la seconde moitié du XXe siècle.
Sous la couverture estampillée Liana Levi, on peut s’attendre à un livre aussi vivant que passionnant. En tout cas, c’est un nouveau pari sur un premier roman, et chez cette éditrice, c’est rarement anodin. D’ailleurs, les premiers retours sont enthousiastes.

Pochoda - Route 62LA LA LAND : Route 62, d’Ivy Pochoda
(traduit de l’américain par Adélaïde Pralon)
Un homme athlétique court entièrement nu au milieu des embouteillages à Los Angeles. Tony, poussé par une force irrépressible, se met à le suivre. Au fil du récit, des flash-back se succèdent et éclairent le passé de ces deux hommes.
Deuxième roman d’Ivy Pochoda après le très remarqué Du côté des docks, paru chez nous il y a déjà cinq ans. Le pitch est intriguant et annonce un roman kaléidoscopique à l’américaine. A voir.

Kourkov - Vilnius, Paris, LondresGAMES WITHOUT FRONTIERS : Vilnius, Paris, Londres, d’Andreï Kourkov
(traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne)
En décembre 2007, la Lituanie entre dans l’espace Schengen et ses habitants peuvent désormais traverser la frontière sans passeport. Trois couples d’amis partagent leurs projets d’avenir à Londres, à Paris ou en Italie. En contrepoint, le vieux Kukutis entreprend un périple à travers le continent pour sauver la vie d’un homme.
Découvert grâce à un Pingouin de belle mémoire, le romancier ukrainien, féroce adversaire de Poutine et observateur clinique des sociétés post-soviétiques, balance cette fois un pavé de 650 pages qui devrait ratisser large, entre comédie humaine et regard socio-politique acéré.


On lira sûrement :
Route 62, d’Ivy Pochoda

On lira peut-être :
Là où les chiens aboient par la queue, d’Estelle-Sarah Bulle



Les chemins de la haine, d’Eva Dolan

Un homme retrouvé brûlé vif derrière la porte cadenassée de l’extérieur d’un cabanon de jardin, ce n’est déjà pas banal. Quand les Barlow, propriétaires de la dite maison, affirment ignorer que quelqu’un vivait dans leur cabanon, ça se complique encore. Et quand, après des recherches fastidieuses, on découvre que la victime était un immigré estonien, l’enquête menée par l’inspecteur Zigic et sa collègue Mel Ferreira s’annonce aussi complexe que sordide, car elle va les entraîner dans l’univers effroyable d’une forme d’esclavagisme moderne dont sont victimes les sans-papiers en Angleterre…

Dolan - Les chemins de la haineAncienne critique de polars outre-Manche, Eva Dolan ne pouvait pas se rater en passant de l’autre côté de la barrière. Les chemins de la haine, son premier roman (elle en a publié trois autres depuis), arrive en France pour démontrer que la dame a su apprendre de ses lectures, bonnes ou mauvaises, afin de produire le meilleur de ce que les Britanniques peuvent proposer en matière de roman noir social.
Car c’est bien dans ce registre que miss Dolan décide d’œuvrer avec ce baptême du feu littéraire, qui nous invite dans les coulisses de la société anglaise contemporaine. Pas reluisant, autant le dire tout de suite. Ah oui, y’a pas à dire, le libéralisme économique à tout crin, ça a du bon, hein ! Au fil de leur enquête qui commence dans le jardin d’un pavillon anglais typique, les enquêteurs mettent en effet au jour les mécanismes sordides qui permettent à des chefs d’entreprise britanniques d’exploiter, d’user et d’abuser (parfois dans tous les sens du terme) des immigrés clandestins qui affluent en Angleterre, poussés par cet espoir incompréhensible mais obsessionnel d’y trouver leur eldorado.
Cette main d’œuvre forcément docile, chair à canon du capitalisme le plus forcené, Eva Dolan la confronte avec brutalité à la réalité du monde moderne. Exposé dans ses grandes largeurs par une romancière soucieuse de faire mal et de ne rien taire, le propos tient du choc frontal. On s’y heurte avec autant de révolte que d’impuissance.

Menée de manière très habile, l’intrigue lève donc le voile sur d’infinies formes de la misère humaine, au rythme lancinant d’investigations menées dans la douleur, avec ce souci du réalisme et cette intégrité narrative qui font souvent la force des romanciers britanniques. Le style d’Eva Dolan en lui-même est avant tout efficace, au service d’un récit dont le dénouement, peut-être un peu prévisible, n’est néanmoins pas le point culminant.
Pour le dire autrement, ici, ce sont les chemins (de la haine) qui importent, pas la destination. Celle-ci, sans surprise, sombrera rapidement dans l’oubli et le déni. Histoire de rappeler que l’humain, dans notre monde, a de moins en moins d’importance. Un message rude mais nécessaire.

Les chemins de la haine, d’Eva Dolan
(Long Way Home, traduit de l’anglais par Lise Garond)
Éditions Liana Levi, 2018
ISBN 9782867469909
448 p., 22€

P.S.: Les chemins de la haine vient d’être récompensé chez nous par le Grand Prix des Lectrices de Elle, catégorie policier. Ne souriez pas, ce prix a l’habitude de distinguer d’excellents livres – dont, par le passé : Fred Vargas (Pars vite et reviens tard), Dennis Lehane (Shutter Island), Arnaldur Indridason (La Femme en vert), Marcus Malte (Garden of Love), Caryl Ferey (Zulu), Gillian Flynn (Les apparences) ou Olivier Norek (Surtensions). Excusez du peu… On souhaite donc la même carrière à Eva Dolan !


Pour services rendus, de Iain Levison

À soixante-dix ans passés, Freemantle est encore chef de la police de Kearns, Michigan, et ça lui convient, en dépit des restrictions budgétaires qui le contraignent à des sacrifices quotidiens, aussi bien humains que matériels, pour mener à bien cette mission. Cette tranquillité est néanmoins ébranlée le jour où le sénateur Billy Drake, en campagne pour sa réélection au Nouveau-Mexique, fait appel à lui.
Pendant la guerre du Vietnam, Drake était soldat dans l’unité dirigée par celui qui était alors le sergent Freemantle ; c’est au nom de ce passé commun – que Freemantle n’évoque jamais, le classant au rayon des souvenirs douloureux et peu glorieux – que Drake requiert l’assistance de son ancien supérieur. En effet, pendant un meeting, le sénateur a raconté une anecdote du Vietnam où il se pose en figure héroïque. Problème : un autre vétéran affirme que Drake a menti. Respectable et respecté, Freemantle doit venir devant la presse pour soutenir officiellement la version de son ancien subordonné. Autre problème : Drake a effectivement menti et Freemantle le sait très bien…

Levison - Pour services rendusAinsi débute une histoire d’engrenage implacable comme Iain Levison aime et brille à les élaborer. A l’origine, un fait presque anodin. Dans Arrêtez-moi là !, c’était une course en taxi et une fenêtre effleurée d’une main qui provoquaient une terrifiante réaction en chaîne. Ici, c’est un mensonge, oh ! un petit mensonge de rien du tout… Mais on est en politique, on est aux États-Unis, et là-bas sans doute plus que partout ailleurs, la chaîne des emmerdements semble sans limite lorsque la machinerie se met en route.

Car, chez nos amis américains, pour réussir en politique, pas besoin d’un bon bilan, encore moins d’être honnête. Non, il suffit de savoir manipuler les faits et de mentir avec autant de conviction que de sincérité – au point parfois de ne plus savoir distinguer la frontière entre fantasmes et réalité. Telle est la démonstration que Iain Levison déroule avec une force et une clairvoyance cruelles.
L’humour sarcastique qui est souvent la signature du romancier est moins présent ici, au profit d’un récit maîtrisé dans ses moindres rouages, au service de personnages ambigus, complexés, et d’une analyse sans concession des dessous de la vie politique aux États-Unis – genre en soi outre-Atlantique qui a donné notamment quelques films et séries très réussis (entre autres : Bob Roberts de Tim Robbins, Monsieur Smith au Sénat de Frank Capra, Des hommes d’influence de Barry Levinson, Les marches du pouvoir de George Clooney, et bien sûr House of Cards).

Énergique, provocateur, salvateur aussi dans ses conclusions, Pour services rendus est un roman puissant qui consacre l’art de Iain Levison à passer au crible les dérives et travers d’un pays qui n’est pas vraiment le sien (il est né en Écosse) mais qu’il connaît par cœur. Une superbe réussite.

Pour services rendus, de Iain Levison
(Version of Events, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle)
Éditions Liana Levi, 2018
ISBN 9791034900213
224 p., 18€


Kisanga, d’Emmanuel Grand

Sur le papier, c’est un énorme coup économique, mais aussi géopolitique, financier, commercial, politique en somme. Carmin, grande entreprise minière française, s’associe avec un grand groupe chinois pour exploiter un gisement de cuivre apparemment exceptionnel en République Démocratique du Congo, coupant l’herbe sous le pied à la concurrence internationale, notamment américaine. Ce qui impressionne encore, ce sont les conditions annoncées pour ce projet Kisanga : trois mois pour tout installer et lancer l’exploitation, cela paraît incroyable.
Incroyable ? Olivier Martel, brillant ingénieur associé au projet, et Raphaël Da Costa, journaliste d’investigation qui s’est autrefois frotté (et piqué) de trop près à Carmin et ses méthodes troubles, découvrent rapidement que Kisanga est effectivement rempli de zones d’ombre inquiétantes. Ajoutez à cela des mercenaires prêts à frapper pour faire taire ceux qui en savent trop, de nébuleux intérêts économiques et politiques, et des secrets peu ragoûtants, et vous avez une poudrière prête à sauter à la moindre étincelle…

Grand - KisangaTroisième roman, troisième genre abordé par Emmanuel Grand. Le romancier français se risque cette fois dans un territoire littéraire que craignent plutôt ses confrères tricolores, le thriller géopolitico-financier. L’ambition est belle, le résultat à la hauteur, confirmant l’ampleur prise par cet auteur atypique dans le paysage national du polar. Avec toujours autant de rigueur, Grand maîtrise une intrigue très élaborée, comportant un certain nombre de sous-intrigues que l’évolution du récit lie jusqu’à les rendre inextricables, tout en affichant un casting touffu de personnages dont aucun n’est sacrifié ni sous-évalué.

Au premier plan du tableau, il y a l’Afrique, et en particulier le Congo, pays contrasté dont Emmanuel Grand donne à voir la beauté, l’intensité, l’enthousiasme aussi (le projet Kisanga se déroule en même temps que le parcours glorieux de l’équipe nationale de foot durant la Coupe d’Afrique des Nations) ; mais également la complexité politique, historique et économique, car les richesses naturelles que le pays abrite constituent paradoxalement l’une de ses malédictions, en en faisant une cible privilégiée des investisseurs et spéculateurs internationaux, parmi lesquels la Chine fait figure de nouveau grand vautour.
La facilité avec laquelle Emmanuel Grand nous donne accès à un sujet aussi compliqué est l’un des ingrédients miraculeux de Kisanga. Tout ici est terriblement réaliste et crédible, offrant au lecteur captivé des clefs de compréhension de notre présent et de ses enjeux qui bien souvent nous dépassent et nous écrasent tout à la fois.

La fluidité du récit, l’intrication exemplaire des différents fils de la trame narrative et la composition des personnages font le reste du travail. Par son style efficace et solide, sans esbroufe, et le sérieux avec lequel il construit son roman, Emmanuel Grand impose un peu plus une œuvre intelligente, ouverte sur le monde et l’humain, dont l’ambition et la complexité ont toute leur place dans le polar français – qui n’en aura jamais assez besoin.

Kisanga, d’Emmanuel Grand
Éditions Liana Levi, 2018
ISBN 9791034900022
392 p., 21€


A première vue : la rentrée Liana Levi 2017

Un roman français, un roman italien, un polar japonais. Qui dit moins ? Avec cette rentrée minimaliste, Liana Levi, l’un des éditeurs vedettes de la rentrée 2016 grâce au magnifique succès de Désorientale de Négar Djavadi, ne prend pas le moins du monde la grosse tête – ce n’est pas le genre de la maison, de toute façon. Ce qui ne nous empêche pas d’attendre le meilleur de ses propositions.

Kiner - La Nuit des béguinesRIEN A VOIR AVEC LA DANSE ANTILLAISE : La Nuit des béguines, d’Aline Kiner
Aline Kiner était entrée en littérature avec un bon polar lorrain, Le Jeu du pendu, paru en 2011. La voici plongée en pleine rentrée littéraire avec un roman historique situé en 1310, dans le quartier du Marais à Paris. Refusant à la fois le voile et le mariage, des centaines de femmes vivent paisiblement dans le grand béguinage royal, jusqu’au jour où l’irruption de Maheut la Rousse vient mettre en danger le fragile équilibre de leurs existences…
Une page d’histoire méconnue, du suspense (probablement), un hymne à un mode de vie indépendant, les ingrédients qui composent ce roman sont séduisants. A confirmer, bien entendu.

Piperno - Là où l'histoire se termineLE RETOUR DU MARI PRODIGUE : Là où l’histoire se termine, d’Alessandro Piperno
(traduit de l’italien par Fanchita Gonzalez Batlle)
Descendant d’une illustre famille romaine, Matteo Zevi est un peu le mouton noir de la lignée. Après deux mariages et une collection de dettes contractées dans les années 1990, il a fini par fuir à Los Angeles où sa vie s’est poursuivie selon le même modèle. De retour à Rome seize ans plus tard, libéré de ses obligations financières par la mort de son créditeur, Matteo est prêt à replonger avec délice dans la vie tumultueuse de Rome. Mais les temps ont changé…
Avec les pires intentions, tragicomédie féroce sur la bourgeoise romaine, avait permis à Piperno de faire une entrée fracassante dans le monde des lettres italiennes, confirmant ensuite son talent dans Persécution. L’un des noms à suivre de la rentrée littéraire étrangère.

A Mathematician (?)COLD CASE : Six-Quatre, de Hideo Yokoyama
(traduit du japonais par Jacques Lalloz)
Grand succès au Japon, ce polar relate l’obsession d’un policier pour une enquête qu’il n’a pas réussi à résoudre en 14 années d’investigation, l’enlèvement et le meurtre d’une fillette. Chargé d’organiser dans sa région la venue du chef de la police nationale, qui doit annoncer officiellement la prochaine prescription des faits, le commissaire Mikami replonge dans son cauchemar le plus intime.


Gabacho, d’Aura Xilonen

Signé Bookfalo Kill

Après avoir réussi à fuir le Mexique, le jeune Liborio troque sa vie de misère d’alors pour une vie de clandestin à peine plus enviable. Sauf qu’il n’a peur de rien, et surtout pas de se battre – dans tous les sens du terme. Il a le génie de la castagne et la peau dure comme celle d’un crocodile, comme insensible à la douleur. La seule chose qui lui fait perdre ses moyens, ce sont les filles. Surtout Aireen, qui vit en face de la librairie où il a trouvé à se faire embaucher (et où il dévore tout ce qui tombe sous la main)… Aireen, une gisquette tellement jolie qu’il serait prêt à faire n’importe quoi pour elle – et côté n’importe quoi, Liborio ne va pas tarder à être servi.

xilonen-gabachoQuelle folie !!! Oh là là, silence mes agneaux, ce premier roman est totalement renversant. D’autant plus que son auteure, Aura Xilonen, n’avait que 19 ans lorsqu’il est paru… mais peut-être est-ce justement sa jeunesse qui a permis à la romancière mexicaine de signer un livre aussi libre, aussi énergique, aussi hirsute et malpoli.
L’essentiel du plaisir que m’a procuré Gabacho réside dans sa langue, que Xilonen bouscule et malmène avec une irrévérence parfaitement jubilatoire – pour qui n’est pas rétif à la grossièreté, autant le préciser. Fidèle au milieu défavorisé dans lequel elle plante son intrigue, la romancière balance des « fuck » comme des SCUD, on s’insulte comme on respire et le respect dû aux mamans est le dernier cadet des soucis des protagonistes de cette drôle d’histoire. Pourtant, rien de gratuit dans cette brutalité langagière faisant écho à celle des corps et des poings qui fréquemment s’entrechoquent ; Aura Xilonen nous plonge au ras du bitume le plus sale, et ne prend pas de gants car il n’y a pas à en prendre.
La preuve en un extrait :

« [Madame] lâche pas de gros mots non plus, pas comme le Boss avec ses mots introuvables dans l’assomme-crétin, ce fameux dictionnaire que je me suis farci de A à Z parce que je ne comprenais rien à ce que je lisais. Le Boss et ses mots scandaleux qui en disent plus long que les belles paroles, aussi décentes que bariolées, ces petites salopes édulcorées, pleines de chichis, de rhétorique archaïque, désuète, vieillotte, snob. Moi je préfère les pétasses un peu plus culottées, les phrases qui veulent tout dire et vous lâchent pas le sens du bout des dents. »

En gros, vous avez là toute la profession de foi littéraire d’Aura Xilonen, avec laquelle elle trousse un roman initiatique joyeusement déglingué, récit d’aventures foutraques où la réinvention du verbe raconte la réinvention d’une vie, celle du héros narrateur. Liborio, « né-mort » qui n’a « rien à perdre », est un personnage très attachant, drôle, impertinent, dont l’absence d’éducation lui permet de développer sur la vie une clairvoyance de vieux sage revenu de tout. Et il faut saluer le formidable travail de traduction de Julia Chardavoine, qui a dû beaucoup s’amuser avec ce livre, et en même temps s’en voir pour trouver des solutions françaises aux inventions langagières de la jeune romancière. Quoi qu’il en soit, à coup de néologismes ou de mots-valises, elle s’en sort à la perfection.

Gabacho, c’est du Dickens pimenté à la sauce salsa, qui fait pétiller les papilles et brûle joyeusement le gosier. Un roman comme on n’en lit pas souvent, et ça fait un bien fou !

Gabacho, d’Aura Xilonen
(Campéon Gabacho, traduit de l’espagnol par Julia Chardavoine)
Éditions Liana Levi, 2017
ISBN 978-2-86746-880-3
368 p., 22€


A première vue : la rentrée Liana Levi 2016

Pour être une « petite » maison d’édition, Liana Levi n’en participe pas moins chaque année à la rentrée littéraire, avec un souci renouvelé de découvrir de nouvelles voix. C’est encore le cas cette année avec le roman francophone qu’elle propose, première œuvre d’une auteure d’origine iranienne déjà bien soutenue par les libraires qui ont pu le lire en avant-première.

Djavadi - Désorientale(DÉ)BOUSSOLE : Désorientale, de Négar Djavadi
Arrivée à Paris à l’âge de dix ans, Kimiâ n’a pas toujours fait grand cas de ses origines iraniennes. Mais celles-ci vont bientôt la rattraper, plongeant la jeune femme dans un tourbillon des origines où s’entrechoquent la longue histoire familiale et celle d’un pays à (re)découvrir, sur fond de rock et de passion… Cinéaste et scénariste, Négar Djavadi s’inspire de son propre parcours pour ce premier roman qui devrait faire souffler un joli vent de liberté sur le raout automnal.

York - Le NaturalisteDÉLIVRANCE : Le Naturaliste, d’Alissa York
En 1867, un naturaliste monte le projet d’une expédition audacieuse sur l’Amazone et le Rio Negro, au cœur de la jungle, à la rencontre des tribus indiennes. Mais la mort l’emporte brusquement, et c’est sa femme et son fils (né d’un premier mariage de son père avec une Indienne) qui décident de mener l’aventure avec l’aide d’une jeune dame de compagnie. Tandis que les deux femmes font l’expérience d’une liberté inédite, le jeune homme se confronte non sans mal à ses racines… Quatrième traduction française pour Alissa York, auparavant publiée par Joëlle Losfeld.


Les salauds devront payer, d’Emmanuel Grand

Signé Bookfalo Kill

Il y a deux ans, je ne vous avais pas caché le plaisir que j’avais pris à découvrir le premier roman d’Emmanuel Grand, Terminus Belz, qui entremêlait intrigues et atmosphères avec une maîtrise remarquable. Je sais aussi que ce plaisir n’avait pas forcément été partagé par tous les lecteurs, notamment parce qu’une légère pointe de fantastique s’en mêlait… J’attendais donc la suite avec impatience, d’autant plus que l’on sait le cap du deuxième roman toujours difficile à franchir. Et, je l’avoue, je n’imaginais pas que Maître Grand allait me bluffer autant.

Grand - Les salauds devront payerLes salauds devront payer : le titre l’annonce sans fard, la vengeance est au cœur de l’histoire. Mais quelle vengeance ? Et quelle(s) histoire(s) ? Tout commence en 2015 à Wollaing, petite ville des les environs de Valenciennes, marquée par l’effondrement des pôles industriels locaux – notamment Berga, l’immense usine métallurgique, dont la fermeture tragique au milieu des années 80 avait coûté leur emploi à dix mille personnes.
Depuis, la cité végète, prise en étau entre pauvreté chronique, trafics de drogue au grand jour et montée inexorable de l’extrême-droite. Pour échapper aux créanciers, de plus en plus de gens cèdent à la promesse d’argent facile lancée par des usuriers anonymes, cachés derrière des sites Internet qui offrent la somme de vos rêves à taux zéro. Pour mieux venir réclamer quelque temps plus tard son remboursement – souvent impossible -, en envoyant des gros bras qui manient mieux la barre de fer et l’intimidation musclée que la compréhension et la patience.
Aussi, quand on découvre le cadavre très amoché d’une jeune femme dans un terrain vague, et que l’on apprend qu’elle devait 50 000 euros à l’un de ces prêteurs, tout le monde dans la région pense savoir de quoi il retourne, et s’attend à ce que la police sanctionne enfin ces ignobles profiteurs. Mais le commandant Buchmeyer, envoyé sur place en guise de mise au placard après un gros dérapage personnel, sait mieux que quiconque que la vérité est rarement aussi limpide…

Contre toute attente, le roman s’ouvre en Indochine et en 1952. Au fil d’un prologue énigmatique, Emmanuel Grand nous fait suivre Douve, alias Edouard Vanderbecken, soldat redoutable qui s’en va sévir ensuite en Algérie, avant de regagner la vie civile, plus tard, comme délégué du personnel… à Berga, la grande usine de Wollaing. Boucle bouclée ? Pas si simple, bien sûr.
C’est une manière habile pour l’auteur de brouiller d’entrée les pistes, en nouant de nombreux fils solides qui fixent la trame d’une intrigue puisant à la source de l’Histoire dans un mouvement menant du plus vaste au plus intime : l’histoire du monde, dont les guerres marquent les gens de cicatrices indélébiles ; l’histoire d’une région, le Nord, frappée par l’effondrement fulgurant de son économie ; et l’histoire de personnages éminemment complexes, jamais aussi évidents qu’ils n’en ont l’air, liés à ces territoires qu’ils ont arpentés et dont les blessures les ont atteints eux aussi.

Qu’est-ce qui a changé entre Terminus Belz et Les salauds devront payer ? Avant tout, la maîtrise narrative d’Emmanuel Grand, intéressante dans le premier, impressionnante dans le second. Passant en souplesse d’un personnage à un autre (et ils sont nombreux, masculins comme féminins, tous très réussis), d’une intrigue à une autre, d’une géographie à une autre, le romancier ne s’égare jamais et nous entraîne à un rythme soutenu vers les multiples résolutions d’un polar social et humain d’une grande tenue, ancré dans son époque autant que dans l’histoire d’un monde dont chaque événement peut avoir une résonance sur le suivant.

Je n’en dis pas plus, sans quoi je risquerais d’en dire trop. Juste une dernière chose : Les salauds devront payer confirme qu’il faut désormais compter avec Emmanuel Grand dans le paysage protéiforme du polar français. Donc, ne manquez pas l’avènement d’un auteur important !

Les salauds devront payer, d’Emmanuel Grand
Éditions Liana Levi, 2016
ISBN 978-2-86746-798-1
378 p., 20€