Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel

Signé Bookfalo Kill

Perdu au milieu d’une lande bretonne, un village se fait oublier de tous, et surtout de la mort depuis des décennies – littéralement : la trentaine de personnes qui y réside n’est jamais malade et ne vieillit pas. Aucun n’est arrivé là par hasard, tous ont une raison d’y vivre, bonne ou moins bonne. Chacun profite du secret du village pour y garder ses propres secrets.
Jusqu’au jour où Tom, le seul enfant de la communauté, trouve le cadavre d’un vieil homme aux portes du village. Une découverte qui va bouleverser l’équilibre fragile du « No Death’s Land » et lever le voile sur de terribles vérités…

Voilà un roman dont j’ai tourné la dernière page avec un sentiment mitigé. Fabienne Juhel continue à creuser la veine onirique du conte fantastique où elle a déjà acquis un large public de fidèles au fil de ses précédents livres. Un parti pris qu’il faut accepter entièrement pour entrer dans son univers, ce qui ne m’a pas posé de problème particulier – sauf quand l’auteur tente de justifier l’existence de ce bout de terre épargné par la mort, avec de vagues hypothèses ou des explications vaseuses dont on se moque.
En revanche, j’ai parfois achoppé sur la naïveté qui menace toujours d’accompagner ce genre romanesque si particulier, et à laquelle Juhel n’échappe malheureusement pas de temps à autre. Une naïveté teintée de mièvrerie dans certaines métaphores (« le soleil était une grosse pomme d’amour ; il saignait. » (p.69)), ou dans un style plombé par moments de lourdeurs et de répétitions qui créent des longueurs inutiles.

A côté de cela, la romancière offre une histoire originale, bien menée jusqu’à une fin qui ne recule pas devant la noirceur. L’atmosphère de la lande oubliée est prenante dès les premières pages. Les descriptions sont souvent riches et prégnantes. Quant aux personnages, ils avancent tous dans l’histoire avec un vécu et un caractère qui donnent envie de les accompagner tout le long du chemin.
Enfin et surtout, Juhel livre une réflexion passionnante et personnelle sur l’angoisse de la mort, le rêve très humain de l’immortalité et ses conséquences. C’est le fond de son roman, et c’est là qu’elle montre son meilleur jour.

Dommage qu’elle ne maîtrise pas tout à fait la mécanique du polar avec laquelle elle tente de tendre son récit jusqu’aux révélations finales. Trop hésitante, par souci sans doute de faire évoluer ses personnages de manière régulière au fil de l’histoire, elle révèle trop tôt des éléments de mystère et affaiblit un suspense qui aurait pu donner une puissance supplémentaire au roman.

Je reste donc un peu déçu par cette première incursion dans l’oeuvre de Fabienne Juhel. Peut-être n’était-ce pas la bonne clef d’entrée ? La véritable singularité de l’auteur me donne envie de retenter l’aventure à l’occasion. Si vous avez des conseils à me donner, je prends !

Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel
Éditions du Rouergue, collection la Brune, 2012
ISBN  978-2-8126-0386-0
283 p., 21€

Certains aiment sans condition Les oubliés de la lande : 20 minutes, Le salon littéraire, Petites lectures entre amis

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7 Réponses

  1. Fabienne Juhel sait parfaitement maîtriser la mécanique du polar, ce qu’on peut notamment voir dans A l’angle du renard, un de ses précédents romans. je pense que c’est un choix de s’en écarter sur ce roman-ci.
    au passage, merci pour le lien vers mon billet :)

    12 septembre 2012 à 21:17

    • Merci pour cette information intéressante. Je dois ajouter qu’étant un lecteur assidu de polars, je peux parfois être chatouilleux sur cet aspect des choses… Et je pense que, de toute façon, ce n’était pas l’objectif de Fabienne Juhel ici ; mais je n’ai pas pu m’empêcher par cet aspect un peu inaccompli à mon avis.

      Comme lecture suivante de Fabienne Juhel, me conseilles-tu donc A l’angle du renard, ou un autre titre ?

      12 septembre 2012 à 21:26

  2. en tant que lecteur de polars, je pense qu’A l’angle du renard est à même de te plaire. l’angoisse est présente à chaque page, et si l’auteur fait de nombreuses révélations ce n’est que pour révéler une nouvelle part d’ombre de son personnage. pas de naïveté dans ces pages, mais une bestialité qui instaure dès les premières pages un climat de peur, bestialité à laquelle on ne veut pas croire mais qui s’impose peu à peu dans notre esprit avec horreur.

    12 septembre 2012 à 22:30

    • C’est « tentant », en effet. Merci du conseil, je me le prendrai à l’occasion – quand j’en aurai marre de la rentrée littéraire ;-)

      Bonne continuation !

      12 septembre 2012 à 22:58

  3. juhel

    Bonsoir au sieur Cannibale et aux agneaux.
    Je n’écris pas de polar, je n’en lis pas, plus depuis des lustres, j’écris des fables, si des allusions à quelques meutres émaillent certains de mes récits, c’est par souci de m’éclairer sur la condition humaine, tenaillée par le Mal en soi. A vrai dire, et sans vulgarité, le polar m’emmerde, et seul Ellroy et Robin Cook, et Hillerman ont encore mes faveurs. Donc, Lecter, ne cherchez pas une écriture thrillerienne, qui n’existe pas. Jason est un meutrier, si j’avais pu le dire plus tôt, je vous jure que je l’aurais fait. Il me souvient de cette phrase parodiant Agatha, « qui a tué Roger Aycrod ? mais on s’en fout, la vraie question étant pourquoi, a t-on tué Roger? » Bonne soirée sous le soleil qui saigne… cou coupé. F Juhel

    13 septembre 2012 à 21:04

    • Bonsoir Fabienne,

      Et merci pour votre intervention.
      Il est évident que je ne considère pas votre roman comme un thriller, et que les meurtres décrits ou commis dans l’histoire ne sont qu’un élément narratif parmi d’autres – un élément de la personnalité de Jason. Ce n’est donc pas ainsi que je l’ai lu, mais bien comme un conte contemporain.

      Cependant, victime d’une déformation professionnelle dont je peine à me défaire, je l’avoue, j’ai un peu buté sur ce que j’ai considéré comme une hésitation de votre part dans le recours au suspense. Peut-être à tort, mais cela m’a gêné dans ma lecture, je devais donc en rendre compte dans mon avis.

      Même si je n’ai pas été entièrement convaincu par ce livre, j’ai été séduit par la singularité de votre univers – le genre de choses que je recherche, surtout en littérature française où ce n’est pas si courant. Je me permettrai donc d’insister et de tenter la lecture d’un autre de vos romans.

      Merci d’être venue jusqu’à nous et d’avoir joué le jeu du commentaire !

      Cannibalement,
      B.K.

      P.S.: Ellroy, Cook, Hillerman… vous n’aimez pas le polar, mais vous avez bon goût quand même ;-)

      14 septembre 2012 à 00:22

      • juhel

        Bonjour M Lecter… je vous remercie également pour votre retour, je me doutais bien que vous me répondriez. Constance, vous a conseillé A l’angle du renard, mais en vous relisant , il me semble que si vous deviez lire un autre Juhel, je vous conseillerai le précédent roman, sorti en 2011, Les Hommes Sirènes parce que mon approche de la barbarie, du mal et de la lumière, y est autrement plus exigeante. Bien à vous sous ce même ciel.

        14 septembre 2012 à 13:58

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