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Loin-Confins, de Marie-Sabine Roger

Éditions du Rouergue, coll. la Brune, 2020

ISBN 9782812620744

208 p.

18 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Il y a longtemps de cela, bien avant d’être la femme libre qu’elle est devenue, Tanah se souvient avoir été l’enfant d’un roi, la fille du souverain déchu et exilé d’un éblouissant archipel, Loin-Confins, dans les immensités bleues de l’océan Frénétique.
Et comme tous ceux qui ont une île en eux, elle est capable de refaire le voyage vers l’année de ses neuf ans, lorsque tout bascula,
et d’y retrouver son père.
Il lui a transmis les semences du rêve mais c’est auprès de lui qu’elle a aussi appris la force destructrice des songes


« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien. »


J’aurais aimé m’enthousiasmer pour ce roman. D’abord parce que j’apprécie Marie-Sabine Roger (même si je m’aperçois avec consternation que je n’ai jamais parlé d’elle ici), son humour, sa tendresse indéfectible pour le genre humain, son sens de la formule, ses excellentes idées, et sa capacité à enchanter le moindre sujet, surtout les plus tristes – la mort, par exemple (dans le réjouissant Trente-six chandelles). Il faut le faire, tout de même.
Ensuite parce que le sujet me plaisait beaucoup, et que je me régalais d’avance de ce que la romancière pourrait en faire. Trop, peut-être.

Un léger manque d’âme

Ma relative déception provient essentiellement de la forme du roman, de son écriture. J’ai souvent eu l’impression bizarre de lire ce que, au cinéma, on appelle un traitement, c’est-à-dire une version très détaillée de l’histoire qui va être racontée dans le film, livrée de manière factuelle et sans les dialogues.
Pour un scénario, objet non littéraire par excellence, cela se tient. Dans un roman, c’est plus embêtant. Loin-Confins consiste en une suite de chapitres, souvent courts, qui juxtaposent des scènes, des considérations, des réflexions sur la vie de Tanah, de ses parents et de ses frères. Il n’y a de suite logique que de loin en loin, pas véritablement de narration suivie, pas de récit qui avance d’un point A à un point Z.
Après tout, pourquoi pas ? J’ai néanmoins eu le sentiment, au bout d’un certain nombre de pages, que ma lecture devenait statique, comme si le livre tournait inlassablement sur lui-même sans trouver d’issue à son labyrinthe.

Plus gênant encore à mon goût, Marie-Sabine Roger use et abuse du futur de l’indicatif. De nombreux passages sont écrits en employant ce temps, projetant la petite Tanah – et le lecteur avec elle – vers son avenir d’adulte.
Je peux comprendre l’idée derrière la démarche, mais j’ai trouvé le résultat étrangement peu littéraire. On dirait une sorte de style journalistique au sens le plus péjoratif du terme (les mauvais journalistes abusent eux aussi de ces ballottements entre les temps, au mépris de la grammaire et de la logique induite par la conduite d’un récit), un style qui s’avère froid et distancié, repoussant le lecteur à distance du cœur battant de l’histoire.

Il en résulte une sorte de flottement un peu déconcertant, qui m’a laissé légèrement en marge du roman et de ses émotions tout au long de ma lecture. Pas de beaucoup, et pas tout le temps ; mais suffisamment pour m’empêcher d’être totalement happé par l’atmosphère du livre.

Et pourtant, du style

Il y a pourtant de beaux moments, quelques fulgurances de style salvatrices.
Marie-Sabine Roger s’amuse d’ailleurs de la langue, la nourrissant notamment d’un « créole fantaisiste » (p.76) qui confère une magie chantante aux lieux chantés par le père de la narratrice.

Ainsi nourrie de mots détournés, inventés, de mots-valises aussi, la géographie de Loin-Confins, empruntée aux codes de la fantasy, est un ravissement de tous les instants, lorsque la romancière nous y embarque toutes voiles dehors. Les images poétiques affluent, sensations et contrastes également, qui donnent de la couleur et de la vie au roman.
Ces passages sont d’autant plus flamboyants qu’ils s’opposent à la vie réelle des personnages, tout en grisaille, en tristesse et en oubli. Un aspect qui, peu à peu, prend le dessus, car Loin-Confins raconte surtout cela. L’abandon de vies à la dérive, épargnées d’espoir et de joie.

Du cœur, de l’imaginaire et de l’amour

Cela n’empêche pas Marie-Sabine Roger de rendre palpables les tourments de ses personnages, puis de les transfigurer, d’y projeter de la lumière, de tout adoucir par la force d’un imaginaire toujours vivace, d’espérer une consolation finale.
C’est une auteure douée d’une empathie rare, capable de tendresse pour tous ou presque. En tout cas, pour les déclassés, les décalés, les hors normes, ceux qui habitent le monde sans avoir envie d’être à l’étroit dans les pompes de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde.

D’imaginaire il faut parler d’ailleurs, et d’imagination. Car, si Loin-Confins célèbre quelque chose, c’est bien cela : la force inépuisable des rêves et des inventions de l’esprit.
Ce roman est une ode à ces voyages impossibles, que la puissance des mots et la conviction du créateur rendent soudain possibles.
Ici l’imaginaire est un sauvetage, une branche à laquelle se raccrocher, elle empêche le malheureux de couler, et ceux qui l’aiment avec lui.

Loin-Confins est, enfin, un beau roman sur l’amour pouvant unir une fille à son père. Là encore, on trouve de très belles pages, justes et sensibles, qui rendent compte du merveilleux rapport noué entre Tanah et son incroyable souverain paternel.

Oh, des regrets…

À écrire tout ceci, je réalise encore plus la richesse du roman. Et regrette d’autant que tous ces ingrédients, si justes lorsqu’ils sont examinés séparément les uns des autres, peinent à fonctionner ensemble, pas assez liés à mon goût par l’écriture de Marie-Sabine Roger.
Lecture appréciée tout de même, mais qui me laisse un peu perdu en pleine mer, trop loin des rivages enchanteurs du Loin-Confins rêvé par la romancière.


À première vue : récapitulatif 2020

Je vous propose un petit outil qui pourrait s’avérer fort utile, si jamais vous cherchez à découvrir le programme d’un éditeur en particulier en cette rentrée littéraire 2020.

Vous trouverez donc ci-dessous la liste, dans l’ordre alphabétique, des éditeurs abordés cette année dans la rubrique « à première vue ». Pour en savoir plus sur leurs publications, il vous suffit de cliquer sur le nom qui vous intéresse.

Pour vous faciliter encore un peu plus la vie, je laisserai cet article épinglé en haut du blog durant quelque temps.

Actes Sud
Agullo
Albin Michel
Autrement
Aux Forges de Vulcain
Christian Bourgois
Delcourt
Fayard
Finitude
Flammarion
Gallimard
Gallmeister
Éditions du Globe
Grasset
Éditions de l’Iconoclaste
Julliard
Lattès
Liana Levi
Métailié
Éditions de Minuit
Éditions de l’Olivier
Le Passage
Philippe Rey
Plon
P.O.L.
Rivages
Éditions du Rouergue (la Brune)
Robert Laffont
Seuil
Stock
Sabine Wespieser
Verdier
Zoé
Zulma
Bonus :
Sonneur, Fosse aux Ours, Viviane Hamy, Tripode


Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel

Signé Bookfalo Kill

Perdu au milieu d’une lande bretonne, un village se fait oublier de tous, et surtout de la mort depuis des décennies – littéralement : la trentaine de personnes qui y réside n’est jamais malade et ne vieillit pas. Aucun n’est arrivé là par hasard, tous ont une raison d’y vivre, bonne ou moins bonne. Chacun profite du secret du village pour y garder ses propres secrets.
Jusqu’au jour où Tom, le seul enfant de la communauté, trouve le cadavre d’un vieil homme aux portes du village. Une découverte qui va bouleverser l’équilibre fragile du « No Death’s Land » et lever le voile sur de terribles vérités…

Voilà un roman dont j’ai tourné la dernière page avec un sentiment mitigé. Fabienne Juhel continue à creuser la veine onirique du conte fantastique où elle a déjà acquis un large public de fidèles au fil de ses précédents livres. Un parti pris qu’il faut accepter entièrement pour entrer dans son univers, ce qui ne m’a pas posé de problème particulier – sauf quand l’auteur tente de justifier l’existence de ce bout de terre épargné par la mort, avec de vagues hypothèses ou des explications vaseuses dont on se moque.
En revanche, j’ai parfois achoppé sur la naïveté qui menace toujours d’accompagner ce genre romanesque si particulier, et à laquelle Juhel n’échappe malheureusement pas de temps à autre. Une naïveté teintée de mièvrerie dans certaines métaphores (« le soleil était une grosse pomme d’amour ; il saignait. » (p.69)), ou dans un style plombé par moments de lourdeurs et de répétitions qui créent des longueurs inutiles.

A côté de cela, la romancière offre une histoire originale, bien menée jusqu’à une fin qui ne recule pas devant la noirceur. L’atmosphère de la lande oubliée est prenante dès les premières pages. Les descriptions sont souvent riches et prégnantes. Quant aux personnages, ils avancent tous dans l’histoire avec un vécu et un caractère qui donnent envie de les accompagner tout le long du chemin.
Enfin et surtout, Juhel livre une réflexion passionnante et personnelle sur l’angoisse de la mort, le rêve très humain de l’immortalité et ses conséquences. C’est le fond de son roman, et c’est là qu’elle montre son meilleur jour.

Dommage qu’elle ne maîtrise pas tout à fait la mécanique du polar avec laquelle elle tente de tendre son récit jusqu’aux révélations finales. Trop hésitante, par souci sans doute de faire évoluer ses personnages de manière régulière au fil de l’histoire, elle révèle trop tôt des éléments de mystère et affaiblit un suspense qui aurait pu donner une puissance supplémentaire au roman.

Je reste donc un peu déçu par cette première incursion dans l’oeuvre de Fabienne Juhel. Peut-être n’était-ce pas la bonne clef d’entrée ? La véritable singularité de l’auteur me donne envie de retenter l’aventure à l’occasion. Si vous avez des conseils à me donner, je prends !

Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel
Éditions du Rouergue, collection la Brune, 2012
ISBN  978-2-8126-0386-0
283 p., 21€

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