Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Les Douze Enfants de Paris, de Tim Willocks

Signé Bookfalo Kill

Et maintenant, imaginez.
Nous sommes le 23 août 1572. Il y a une semaine, on a célébré le mariage du prince protestant Henri III de Navarre, que l’Histoire consacrera sous le nom de Henri IV, et de la très catholique fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, qu’un certain Alexandre Dumas fera passer à la postérité par son surnom de Reine Margot. Bien que désapprouvé par le Pape et par nombre de catholiques, cette union entend sceller la réconciliation des deux partis religieux, après une succession interminable de guerres sanglantes. Mais hier, le 22 août, une tentative d’assassinat sur l’amiral de Coligny, leader des protestants, a ébranlé ce bel espoir. Les huguenots exigent réparation et le roi Charles IX, proche de Coligny mais garant du catholicisme en France, tiraillé par les sombres conseils d’hommes de l’ombre dont les intérêts sont incompatibles avec la paix, hésite sur la conduite à tenir.

La Saint-Barthelemy, par François DuboisImaginez encore.
Il règne une chaleur accablante sur Paris. Sous haute tension, la capitale grouille et pue, irradiant la peur et la colère des huguenots, l’inquiétude et la méfiance des catholiques. C’est ainsi qu’un géant découvre la cité pour la première fois. Il vient rejoindre sa femme, Carla La Penautier, invitée au mariage et si enceinte qu’elle est proche du terme. Soucieux de l’agitation qui règne en ville, il veut juste la retrouver au plus vite et la ramener chez eux, dans le sud, à l’abri de toute violence.
Cet homme hors du commun s’appelle Mattias Tannhauser, il est chevalier de l’ordre de Malte. C’est l’un des guerriers les plus terribles que le monde ait connus, et lorsque la folie va se déchaîner dans les rues de Paris, qu’il parcourt à la recherche de Carla disparue, en ce 24 août jour de Saint-Barthélémy, nombreux vont être ceux qui vont l’apprendre à leurs dépens…

Pour apprécier ce roman placé sous le signe de la grandeur, il faut convoquer des géants. Alexandre Dumas, héraut magistral du roman historique, dont la Reine Margot a déjà terriblement mis en scène les massacres de la Saint-Barthélémy. Victor Hugo, romancier flamboyant à qui la puissance extraordinaire de Tim Willocks fait souvent penser. Et Stephen King aussi, pourquoi pas, qui dans sa série de dark fantasy, la Tour Sombre, a déployé la même furie poétique, pleine d’évocation, d’invention et de violence.

Willocks - Les Douze Enfants de ParisAprès la Religion, Tim Willocks rappelle donc sur scène Mattias Tannhauser, l’un des personnages les plus fascinants et complexes que j’aie jamais croisés en littérature. Capable tout à la fois d’une sauvagerie sans nom, de massacres effroyables qui parfois bafouent l’honneur et la morale, et d’un amour rayonnant pour tous ceux, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants, qu’il estime de sa race, celle des seigneurs de guerre qui cherchent sans fin à transcender ce qu’ils sont pour atteindre un bonheur inaccessible.
Dans cette épopée sanglante, ramassée sur une trentaine d’heures à peine, Tannhauser trace son chemin avec pour seule obsession de retrouver sa femme. Chemin faisant, il détruit ou sauve, élimine ou (rarement) épargne, se joue des manipulateurs et des politiques et apprend à aimer une armée d’enfants qui, le rejoignant peu à peu, de gré ou de force, l’aident dans sa mission désespérée. La violence est très souvent au rendez-vous, jouée avec une précision clinique qui évite la gratuité mais pas forcément la sensation étouffante de trop-plein. Sous les lames et les flèches de Mattias, les morts tombent par dizaines, et certaines scènes de bataille de la fin sont peut-être superflues, venant s’ajouter aux déjà très nombreuses, davantage justifiées, qui les ont précédées – ce sera mon seul petit reproche.

Car loin de délivrer un concentré abrutissant de testostérone, Willocks prend ainsi soin d’équilibrer son roman en accordant temps de parole égal à Carla, mère resplendissante, femme forte qui a déjà connu tant de ballets mortels qu’elle fait face à toutes les épreuves qui l’attendent avec un courage inouï ; mais aussi à d’autres personnages, notamment féminins (Estelle, la sublime fille aux rats, ou Pascale, adolescente éperdument guerrière et amoureuse, et la vieille Alice), dont les voix s’accordent en une polyphonie parfaitement maîtrisée, capable de créer une harmonie littéraire dans la tourmente aveugle et meurtrière qui préside à l’ensemble du livre.

Gigantesque pavé de 940 pages, Les Douze Enfants de Paris sont un opéra monumental, perpétuellement tendu entre la vie et la mort, l’horreur et l’espoir, la honte et la bravoure, la trahison et l’amour. Une œuvre grandiose, embrasée par le style enflammé de Tim Willocks, qui ne cède jamais le moindre mot à la facilité – et il faut rendre ici hommage au travail exceptionnel du traducteur Benjamin Legrand, qui a su puiser le meilleur de la langue française pour transposer l’anglais exigeant du romancier britannique.

Et il y aurait encore tant à dire ! Roman total, qui mêle une reconstitution historique exceptionnelle (je n’ai jamais lu un Paris d’époque aussi convaincant), d’innombrables références culturelles et philosophiques, une vista cinématographique et une profondeur psychologique époustouflante, des personnages inoubliables (il faudrait parler aussi de Grymonde, l’Infant de Cocagne, et de Grégoire, et de Juste…), des scènes insoutenables et des moments tendres ou déchirants, Les Douze Enfants de Paris consacrent le talent hors norme de Tim Willocks, immense romancier dont la plume trempe dans le sang pour mieux vibrer d’amour. Une expérience unique, pour lecteurs aguerris au cœur bien accroché.

Les Douze Enfants de Paris, de Tim Willocks
Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand
Éditions Sonatine, 2014
ISBN 978-2-35584-225-2
937 p., 24€

L’année dernière, les camarades d’Unwalkers ont réalisé une superbe interview de Tim Willocks au sujet des Douze Enfants de Paris. C’est à lire ici : http://www.unwalkers.com/interview-de-tim-willocks-pour-the-twelve-children-of-paris-vf/

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10 Réponses

  1. n’en jetez plus ! ;-)
    me voilà convaincu ! Je vais lui acheter directement en mains propres (ensanglantées ?) à Quais du Polar

    12 mars 2014 à 18:00

    • Il en sera ravi (les mains propres, sûrement, car c’est un véritable gentleman anglais), et toi aussi :-)
      Franchement, on ne lit pas ce genre de roman tous les jours. Je l’ai fini hier et j’en suis encore secoué, habité par les personnages, les décors, les odeurs… Époustouflant, vraiment !

      12 mars 2014 à 20:50

      • mais je ne suis pas anglais ! ;-) Oh oui, tu en parles avec une telle passion communicative qu’il faudrait être fou pour ne pas t’écouter ;-)

        12 mars 2014 à 20:52

  2. quelle critique! bien envie de me plonger dans ce pavé mais j’attendrai que les beaux jours passent car l’excès d’hémoglobine n’est pas compatible avec ce temps :)

    13 mars 2014 à 10:22

    • Au contraire, admirer le beau temps permettrait de respirer un peu, d’échapper grâce au soleil à la noirceur du roman… ;-)
      Non, bon, l’essentiel est de lire ce roman quand on en a envie, bien sûr… et surtout quand on a le temps, parce que 940 pages, même hyper prenantes, ça ne se lit pas comme ça !
      Merci et à bientôt,
      Cannibalement,
      B.K.

      13 mars 2014 à 10:27

  3. Très belle chronique que je n’aurais pas dû lire car je suis pour l’instant bien embarrassé pour faire une critique à la mesure de l’ampleur du roman!

    17 mars 2014 à 08:17

    • De ce que je viens de lire sur Unwalkers, tu t’en es très très bien sorti ! Mais je vois ce que tu veux dire, il y a des romans si difficiles à saisir dans toute leur ampleur, qu’écrire une chronique à leur sujet qui donne envie, sans trop en dire mais sans rien oublier non plus, est particulièrement compliqué…

      Pour lire la chronique de Wollanup, c’est par ici : http://www.unwalkers.com/les-douze-enfants-de-paris-de-tim-willocks-chez-sonatine/

      Merci !
      Cannibalement,
      B.K.

      20 mars 2014 à 09:00

  4. alexmotamots

    « La Religion » m’était tombé des mains. Sans doute pas le bon moment pour moi. Alors j’hésite à ouvrir un autre ouvrage de l’auteur.

    17 mars 2014 à 10:27

    • Dans la mesure où c’est dans le même registre, en un peu plus long encore, il est probable que cela ne te plaira pas plus, en effet… On ne peut pas tout lire, de toute façon !

      20 mars 2014 à 09:01

  5. Pingback: Unwalkers » Blog Archive » « Les douze enfants de Paris » de Tim Willocks chez Sonatine

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