Tout va bien pour Connor Digby. Sujet britannique, auteur de romans jeunesse à succès, il vient de retrouver l’amour en la personne de Marceline, une femme tout à fait à sa mesure et, pour ainsi dire, tombée du ciel. Seulement voilà, le village français dans lequel il est installé depuis une demi-douzaine d’années se met brusquement à le détester. Il faut dire que la population locale, franchement raciste et réactionnaire, n’a que cet étranger à se mettre sous les crocs.
Un vent épique se lève enfin sur ce petit coin de France, et Connor et Marceline sont bien décidés à en profiter pour rejouer la guerre de Cent Ans.
Sébastien Gendron n’aime pas les cons. Voilà qui doit suffire à rendre sympathique le plus trublion des auteurs de polar français. Il n’aime pas non plus les racistes, les extrémistes, les bas du front, les chasseurs… bref, tout ce qui bouge, parle, et donne son avis qu’on ne lui a pas demandé parce qu’on sait d’avance qu’il va être lamentable.

Bim, manque de bol, voilà toute cette brochette d’abrutis réunis en congrégation dans un village (bien) français du nom de Saint-Piéjac – admirez le choix du nom, pas laissé au hasard comme tout le reste. Car, oui, Sébastien Gendron est un amuseur – au point d’être parfois « réduit » à cette étiquette. Mais, comme tous les grands amuseurs, il utilise l’humour, l’ironie, la parodie comme des armes de destruction massive contre la connerie ambiante.
L’humour de Gendron est un révélateur. Il tient un discours ravageur sur notre société, et c’est ça qui le rend aussi salvateur qu’indispensable à la survie de ceux qui tentent encore de surnager dans le marasme nous tenant lieu de quotidien.
Chevreuil, comme son nom l’indique, tend à démontrer que les animaux, en dépit de leur éventuelle sauvagerie, sont beaucoup moins cons que les humains. Au moins, eux, quand ils tuent, ils le font à dessein. Et, chez Gendron, leur acharnement à se défouler sur notre espèce fait office de comique de répétition : il y eut les pingouins cocaïnomanes de Quelque chose pour le week-end, les mégalodons déchaînés de Fin de siècle, voici à présent… eh bien oui, un chevreuil. Dont je vous laisse découvrir le rôle singulier dans toute cette histoire.
(Il y a d’autres bestioles dans le roman, notamment les animaux d’un zoo dans le prologue. Mais ça, je ne vous en dis rien. En revanche, si vous passez par une librairie et que vous hésitez encore, faites-vous plaisir, lisez ce premier chapitre. Vous partirez sans doute avec le livre.)
Que Sébastien Gendron convoque l’imagerie des chasseurs fait aussi violemment sens, puisque ce nouveau roman, comme ses précédents, est un jeu de massacre qui n’épargne personne.
On ricane, on grince des dents, on s’insupporte devant tant de bêtise aussi bien cernée. On rigole carrément lors d’une scène de loto de village radicalement et méchamment réjouissante. On s’amuse aussi beaucoup de scènes de débauche délirantes, le duo Connor-Marceline fonctionnant à plein régime à l’énergie sexuelle (et on devine que ces scènes-là, outrancières, gargantuesques, sales et collantes, l’auteur s’est bien amusé à les planter en milieu du décor).
Bref, comme d’habitude avec Sébastien Gendron, ça déménage, au fil d’un roman irrévérencieux, malpoli, décapant, brutal dans le genre nécessaire. Et si le romancier a l’élégance de nous divertir, c’est pour nous éviter de nous pendre à la lecture de cette radiographie terriblement réaliste de notre société.
Chevreuil, de Sébastien Gendron
Éditions Gallimard, coll. La Noire, 2024
ISBN 9782073000613
352 p., 20€
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