Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

L’Ombre en soi, de Jean Grégor

Signé Bookfalo Kill

Avant toute chose, je dois avouer que je ne connaissais pas Jean Grégor, pourtant déjà auteur d’une dizaine de romans, avant d’ouvrir ce livre. C’est donc sans aucun a priori que j’ai abordé L’Ombre en soi, simplement attiré par son résumé.
Le père du narrateur est un célèbre journaliste, qui s’est fait un nom en abordant des sujets sensibles et en n’hésitant jamais à s’en prendre aux puissants s’il y a lieu de le faire. Autant dire qu’il a eu le temps, au fil des articles et des livres explosifs qu’il a publiés, de se faire beaucoup d’ennemis – et pas les plus inoffensifs.
A tel point qu’un jour, au début des années 80, un contrat est passé sur la tête du journaliste. In extremis, l’assassinat programmé n’est pas mené à son terme. Et au contraire, quelques années plus tard, le journaliste se lie d’amitié avec son « tueur ».
Fasciné par cette histoire, le narrateur, qui n’était alors qu’un adolescent inconscient des drames qui se nouaient sous son nez, décide à son tour de mener l’enquête, pour essayer de comprendre.

Le sujet me semblait propice à un bon roman. Sauf que ce n’en est pas un : tout est vrai. Auteur écrivant sous pseudonyme, Jean Grégor est en réalité le fils de Pierre Péan, célèbre journaliste free lance, dont chaque parution ou presque crée polémique et controverse. Au fil des années, il s’en est pris indifféremment au journal le Monde (La Face cachée du Monde, avec Philippe Cohen), à Bernard Kouchner (Le Monde selon K) ou à TF1 (TF1, un pouvoir, avec Christophe Nick). Il s’est aussi et surtout passionné pour les dérives de la Françafrique, les relations complexes et sulfureuses entre la France et un certain nombre de pays d’Afrique noire.
En 1983, Pierre Péan publie Affaires africaines, un best-seller qui se focalise sur les rapports troubles entre la France et le Gabon – que Péan connaît bien pour y avoir vécu et travaillé dans les années 60. C’est cette enquête qui lui vaut de subir nombre de menaces de mort, appels anonymes, cambriolages sans équivoque, et même un attentat à la bombe qui détruit le garage de sa maison ; et donc, également, d’être visé par ce fameux contrat.

D’un point de vue littéraire, L’Ombre en soi est une créature hybride. Jean Grégor s’efforce de traiter les faits qu’il raconte sous une forme romanesque, ainsi qu’il se plaît à le répéter :

« Mais moi, je ne veux rien révéler au sens journalistique du terme, cela ne m’intéresse pas. Mon livre, je le vois comme un roman avec du réel (…) » (p.108)
« (…) je suis un écrivain qui aime ses personnages, et (…) je ne vois pas pourquoi je ferais une exception à la règle. (…) Et puis c’est mon père, je n’ai aucune envie de le brutaliser (…) » (p.250)

La plupart du temps, Grégor désigne son personnage principal sous le seul nom de « Péan », parfois « Pierre » ou « Pierrot » quand ce sont d’autres personnages qui en parlent ; mais presque jamais « mon père ». Une manière de mettre une distance fictive avec son sujet, et de montrer qu’il s’agit avant tout d’une histoire relatant l’amitié improbable entre deux hommes que tout opposait au départ ; deux hommes que le romancier traite autant que possible en purs personnages.
Le récit n’est pas exempt d’une part d’autofiction, mais le point de vue familial n’est cité que lorsqu’il sert le dessein général du livre, en rapport avec les faits rapportés (l’explosion de la bombe, par exemple). L’Ombre en soi n’est donc pas le roman de la famille Péan, pas l’histoire de Pierre Péan vue par ses proches, pas non plus l’histoire des proches de Pierre Péan confrontés à la tourmente d’événements hors du commun.

C’est là que le livre surprend, car, par son écriture, Jean Grégor est plus proche d’un style journalistique que purement littéraire. Voir par exemple, à titre de preuve, les changements aléatoires de temps du récit, et notamment l’emploi d’un futur de projection qu’on trouve plus volontiers sous la plume des journalistes que sous celle des romanciers, pour qui il s’agit d’une faute de goût.
Très efficace, entraînant, documenté, le récit multiplie également les dialogues tandis que le narrateur rencontre de nombreux protagonistes de l’histoire « Affaires africaines » – jusqu’au « non-tueur », Jean-Michel, ultime étape du parcours narratif de Grégor, qu’il retrouve au Gabon, là où tout a commencé. Suivant les canons d’une véritable enquête, la construction est une réussite, en dépit de quelques répétitions factuelles sans doute évitables, à contribuer à nous immerger dans une lecture captivante.

L’Ombre en soi est donc un texte difficile à juger au final. Il se lit bien, est même passionnant sans avoir besoin de bien connaître ni Pierre Péan, ni ses livres, ni les événements ou les questions géopolitiques qu’aborde le récit. Il est plusieurs choses à la fois – enquête journalistique, tentative romanesque, essai historique… – sans être totalement tout cela. C’est aussi le portrait d’un père par son fils, partial donc, sans doute plus que ne devrait l’être un livre sur le complexe Pierre Péan, et pour autant on ne peut le reprocher à Jean Grégor.
Hybride, oui. Une échappée en tout cas vers un territoire littéraire inhabituel, ce qui peut en constituer l’intérêt premier, en plus d’une histoire assez fascinante. Bref, à vous de voir !

L’Ombre en soi, de Jean Grégor
Éditions Fayard, 2012
ISBN 978-2-213-66288-6
256 p., 19€

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