LES JOIES INFINIES DU DÉFRICHAGE OU LES APPRENTISSAGES D’UN LIBRAIRE #7

Certains commentateurs ont pris le parti de dévoiler ce dont il est réellement question dans ce roman. En d’autres termes, de spoiler. Soit parce qu’ils estiment qu’Auprès de moi toujours est sorti depuis assez longtemps, que le délai de prescription est tombé et que, par conséquent, on peut en parler sans prudence particulière ; soit parce qu’ils pensent que ce livre n’est pas un polar (c’est vrai) et qu’on peut donc divulgâcher son intrigue en toute décontraction (c’est faux) ; soit parce qu’ils pensent que ce n’est pas important, et c’est vraiment dommage.
Soit, enfin, parce qu’ils pensent au contraire que le véritable sujet d’Auprès de moi toujours est précisément ce qui le rend important, et passionnant, que c’est ce qui fait sa profondeur. Et là, ils ont raison. Mais cela n’en pose pas moins un véritable problème : sans trahir la volonté de l’auteur, sans démonter le dispositif littéraire qu’il a soigneusement mis en place, comment parler d’un roman dont il faut justement dire le moins possible, et surtout pas de quoi il parle ?
Pour un libraire, ou pour n’importe qui souhaitant partager une lecture qui l’a marqué, cela peut devenir un véritable enjeu. Les spécialistes du polar en savent quelque chose. Il faut être capable d’accrocher, de donner envie, de suggérer que le texte en question cache quelque chose de primordial sans pour autant mettre le lecteur sur les dents et le faire focaliser sur ce qui, au bout du compte, n’est qu’un élément du texte parmi d’autres, au risque de le décevoir.
Je l’ai dit, Auprès de moi toujours n’est pas du tout un polar. Il n’empêche que Kazuo Ishiguro a conçu son intrigue en choisissant d’avancer masqué, pour n’en dévoiler le secret qu’à mi-parcours environ. À ce titre, le résumé produit par les Éditions des Deux Terres, éditeur original du livre en France, est un exercice d’équilibriste parfaitement réussi.
Jadis, Kath, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham : une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l’idée qu’ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelle raison les avait-on réunis là ?
Bien des années plus tard, Kath s’autorise enfin à céder aux appels de la mémoire et tente de trouver un sens à leur passé commun. Une histoire d’une extraordinaire puissance, au fil de laquelle Kath, Ruth et Tommy prennent peu à peu conscience que leur enfance apparemment heureuse n’a cessé de les hanter, au point de frelater leurs vies d’adultes.

Cette quatrième de couverture est parfaite. Ce n’est pas si souvent, alors soulignons-le. Elle dit tout sans rien dire du tout. Elle pose le cadre du récit, son atmosphère, ses protagonistes ; elle suggère le mystère, mais à aucun moment elle ne délivre le moindre indice à son sujet.
Comme la plupart des romans de Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours est un roman troublant, voire perturbant. Limpides, attachantes, les premières pages nous installent dans un cocon confortable, empreint de douceur et d’une réelle bienveillance. On a même le sentiment d’avancer en territoire conquis, dans un paysage familier, qui mêle récit d’apprentissage, roman de campus et ambiance typiquement britannique.
Au fil des souvenirs de la narratrice, les souvenirs s’enchaînent, fluides et lumineux, qui évoquent la vie exemplaire d’un pensionnat anglais avec ses amitiés, ses disputes, ses élans, ses jalousies, ses petites péripéties et ses grands espoirs. La lecture est très agréable. Terrain conquis, je vous dis.
Sauf que…
Ah, au fait, je ne vous l’ai pas dit ? Kazuo Ishiguro, Prix Nobel de littérature en 2017, est anglais. S’il est né au Japon en 1954, à Nagasaki pour être précis, il a grandi en Angleterre (à l’exception des six premières années de sa vie). Son célébrissime troisième roman, Les vestiges du jour, récompensé en 1989 du Booker Prize, ne trompe pas sur la marchandise : c’est un pur produit britannique, élégant, raffiné et distingué jusqu’au bout de la plume.
Le détail a évidemment son importance puisque, comme je l’ai précisé, Auprès de moi toujours assume sa britannicité sans jamais s’y dérober.
Oui, sauf que…

(C’est agaçant, hein ? Bon, d’accord, j’arrête.)
Il y a peut-être quelque chose d’un peu japonais dans ce roman. Un vestige de l’identité première de son auteur, qui résiderait dans sa manière de suggérer qu’il existe autre chose sous le vernis parfait des apparences. Une inquiétude, une menace sourde, une gravité fondatrice, dont quelques allusions distillées à la perfection, de menus détails éparpillés dans la limpidité trop évidente d’un texte pour être honnête, viennent agacer l’inconscient du lecteur. Comme si, par accident, vous aperceviez pendant un tour de magie le double fond de la malle dans laquelle le prestidigitateur vient de disparaître sous vos yeux ébahis.
Pendant une bonne partie du roman, on avance donc, charmé d’un côté, mais aussi conscient qu’un secret terrible est le prix à payer pour tant de douceur et d’humanité. Le plus étonnant ? Bien qu’étant averti de la révélation à venir, on l’encaisse sans détour lorsque le romancier se décide à lever le voile. Et les pages qui suivent prennent le goût amer d’un fond de café froid dans une tasse oubliée, orphelines désormais de toute innocence, lestées d’une douleur, d’une cruauté et d’un profond sentiment d’injustice qui vous marquera à jamais.
En tout cas, c’est ainsi que j’ai vécu la traversée de ce roman foudroyant de beauté et de chagrin, et que je suis tombé amoureux de l’œuvre d’un romancier beaucoup plus insaisissable et surprenant qu’on pourrait le croire de prime abord.

P.S.: Auprès de moi toujours a été adapté au cinéma sous le titre anglais original, Never Let Me Go, avec un trio de jeunes acteurs plus que prometteurs (Carey Mulligan, Andrew Garfield et Keira Knightley) chapeauté par l’immense Charlotte Rampling. Derrière la caméra, Mark Romanek, clippeur réputé et réalisateur d’un premier long très remarqué (que j’adore), One Hour Photo, avec un Robin Williams à contre-emploi aussi flippant que bouleversant.
Je l’avais vu à sa sortie en avant-première et j’avais été très déçu. Je ne l’ai pas revu depuis, mais j’en garde le souvenir d’un film un peu mou, trop sentimental, là où Ishiguro restait sans cesse digne, sobre, faisant naître l’émotion de sa distance et non d’un assaut frontal sur les glandes lacrymales. Mais j’avais aussi été déçu, précisément parce que le film dévoile dès le début le fameux secret dont je vous rebats les oreilles depuis le début de cette chronique, et en fait l’argument principal de l’émotion qu’est censé procurer le film…
Au programme vendredi prochain :
…premier polar, mode opératoire…

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