Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir Tudor du Sussex, de L.C. Tyler

Signé Bookfalo Kill

Si j’étais payé au mot pour rédiger les chroniques de ce blog (je ne suis pas payé du tout, hein, c’est juste manière de parler), j’adorerais chroniquer les romans de L.C. Tyler. Après Étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage et Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire, voici en effet Mort mystérieuse d’un banquier anglais dans la bibliothèque d’un manoir Tudor du Sussex – autant de titres à rallonge, créations pures du traducteur puisque les titres anglais n’ont rien à voir avec les français, qui valent (donc) leur pesant de cacahuètes.

Tyler - Mort mystérieuse d'un banquier anglaisA part ça, si vous avez lu l’un ou les deux romans susnommés, vous ne serez pas surpris de retrouver le duo d’enquêteurs amateurs le plus approximatif de toute l’histoire de l’investigation britannique, à savoir Ethelred Tressider, auteur sous pseudonymes de romans policiers de seconde zone, et son agente, la redoutable Elsie Thirkettle, championne du monde en mauvaise foi.
Cette fois, nos deux fouineurs se retrouvent au beau milieu d’une partie de Cluedo grandeur nature : dans une vaste demeure dont les pièces sont précisément agencées comme dans le célèbre jeu de société, au cours d’une soirée où il a réuni une dizaine d’amis, Sir Robert Muntham, ancien camarade d’université d’Ethelred ayant fait fortune dans la finance, est assassiné dans son bureau, dont porte et fenêtres sont hermétiquement closes. Ou, pour le dire dans des termes familiers, Robert Muntham a été tué dans la bibliothèque avec une corde.
Qui a pu, quand, pourquoi et comment ? Mandatés par la veuve, Ethelred et Elsie, en tant que « spécialistes » de la chose criminelle, entreprennent de déterminer qui parmi les convives peut avoir commis le crime. A eux de tirer les bonnes cartes… ce qui n’est pas vraiment leur fort !

Si L.C. Tyler s’amuse plus que jamais à s’inscrire dans la lignée d’Agatha Christie, tendance pastiche rigolo, il ajoute une pincée de piment bienvenue en jouant avec les références au Cluedo. L’humour flegmatique côtoie toujours l’absurde, les deux héros sont toujours aussi attachants et réjouissants, et pour leur peine, ils s’en sortent un peu mieux que précédemment, même si c’est après bien des tâtonnements et des emballements déductifs quelque peu hâtifs…
Bref, c’est délicieux, pétillant, distrayant : autant de qualités qui en font un polar idéal pour l’été. Pas inoubliable, comme les précédents, mais tout de même extrêmement sympathique !

Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans la bibliothèque
d’un manoir Tudor du Sussex
, de L.C. Tyler

Traduit de l’anglais par Elodie Leplat
Éditions Sonatine, 2015
ISBN 978-2-35584-263-4
289 p., 19€

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Le Passage du Diable, d’Anne Fine

Signé Bookfalo Kill

Les premières années de sa vie, Daniel Cunningham les a passées cloîtré dans sa chambre, persuadé qu’il était gravement malade et devait éviter toute fatigue inutile et tout contact avec quiconque. Sa mère Liliana était sa seule compagnie, et sa seule distraction, de nombreux livres et une maison de poupée sidérante de réalisme, reproduisant la maison d’enfance de Liliana.
A l’occasion d’une de ses rares sorties dans le jardin, le jeune garçon est remarqué par ses voisins, qui alertent les autorités. Séparé de sa mère, il est recueilli par le docteur Marlow, qui ne lui découvre aucune pathologie. En parfaite santé, enfin libre de vivre une vie normale, Daniel ne tarde pas à prendre des forces et à découvrir le monde, en compagnie des trois filles du médecin, en particulier Sophie, la petite dernière, gamine pleine d’entrain à la langue bien pendue.
Heureux de sa nouvelle existence, Daniel ne s’en interroge pas moins sur les motivations de sa mère. Pourquoi l’a-t-elle excessivement protégé, au point de lui mentir ? Qui est son oncle Severn, que le docteur Marlow finit par retrouver après de longues recherches, et qui réside toujours dans la maison d’enfance de sa soeur Liliana ? Et quels secrets cache la maison de poupée, seul souvenir que le jeune garçon garde de sa mère ?

Fine - Le Passage du DiableA elle seule, la longueur du résumé ci-dessus vous permettra de comprendre à quel point le nouveau roman d’Anne Fine est complexe. Auteur pour les jeunes enfants (la réjouissante série du Chat assassin) et les adolescents (La Tête à l’envers, superbe roman d’amitié, ou Mrs Doubtfire, popularisée par Robin Williams au cinéma), la romancière anglaise signe ici un roman étrange, d’inspiration gothique, avec sa vieille bâtisse pleine de terribles souvenirs, ses personnages fragiles (on pleure beaucoup dans Le Passage du Diable), troublants, ou effrayants, ou si délicieusement classiques qu’ils en sont terriblement attachants (les Marlow, merveilleuse famille de fiction qui aurait donné envie de se faire adopter si l’on avait vécu au XIXème siècle).

Prenant le temps de camper décors, intrigues et caractères, Anne Fine joue à fond la carte de la référence littéraire, jusque dans son style, extrêmement soigné sans être précieux, mais qui évoque sans peine les plumes de Dickens ou du Henry James version Tour d’écrou.
Livre dont l’emballage suranné est pleinement assumé sans paraître poussiéreux, Le Passage du Diable est un hommage réussi au roman fantastique anglais, plein de finesse, qui joue moins sur la terreur que sur la tension d’une atmosphère devenant subtilement pesante et inquiétante au fil des pages.

Par son niveau de langue et son classicisme affirmé, un roman à conseiller à de très bons lecteurs adolescents à partir de 13 ans… et pour les amoureux de ce genre si particulier, quel que soit leur âge !

Le Passage du Diable, d’Anne Fine
Traduit de l’anglais par Dominique Kugler
Éditions École des Loisirs, coll. Médium, 2014
ISBN 978-2-211-20983-0
307 p., 17,50€


Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire, de L.C. Tyler

Signé Bookfalo Kill

En guise de crise de la quarantaine, Ethelred Tressider, un médiocre auteur de polar anglais, décide de mettre les voiles en Inde avec la première femme venue. Largué en plein voyage par sa dulcinée, il revient se faire oublier dans un hôtel miteux de Chaubord, la ville des bords de Loire flanquée d’un célèbre château (oui oui, Chaubord). C’est là qu’Elsie Thirkettle vient le chercher, bien décidée à le ramener à Londres et à le remettre dans le droit chemin, c’est-à-dire au boulot.
Malheureusement, l’un des pensionnaires de l’hôtel a la mauvaise idée de se faire assassiner, bientôt imité par un autre, dans des conditions qui laissent penser que le coupable est forcément l’un de ceux se trouvant là. Consignés sur place, Ethelred et Elsie en profitent pour confronter leur goût naturel pour le mystère à la réalité, et décident de débusquer le meurtrier. Une tâche qui pourrait s’avérer plus complexe et moins glamour que dans les livres…

Tyler - Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de LoireJe soupçonne qu’il y a quelqu’un, le traducteur ou un éditeur de chez Sonatine, qui prend un malin plaisir à imaginer les titres les plus loufoques pour les romans de L.C. Tyler. Après Étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, voici donc Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire – dont le titre original était tout de même Ten Little Herrings.
Rien à voir avec le pudding, donc, et si l’on y gagne en curiosité (un titre aussi long, forcément, ça intrigue), on y perd en subtilité, puisque traduire fidèlement le titre aurait donné Dix petits harengs… Ca vous rappelle quelque chose ?

Sans surprise, ce nouveau roman de Tyler est donc un hommage à l’œuvre d’Agatha Christie, dont on retrouve un certain nombre de situations fétiches : un huis clos dans un lieu partagé (ici un hôtel), un meurtre par empoisonnement, des personnages apparemment inoffensifs, étrangers les uns aux autres mais ayant tous quelque chose à cacher…
Un hommage appuyé et volontaire, dans la mesure où le romancier sème les allusions et les clins d’oeil aux intrigues de Christie, et où Ethelred cite souvent la reine du crime anglaise comme modèle, surtout pour tenter de faire avancer ses propres déductions.

Revenons toutefois à nos harengs. Subtilité supérieure de la part de L.C. Tyler, en anglais, l’expression « that’s a red herring » signifie au figuré une fausse piste – une expression que l’on doit à un autre grand maître du suspense, Sir Alfred Hitchcock himself, qui semait de ces fameux poissons dans la plupart de ses films. Tiens, le « red » de Ethelred rejoint les « herrings » du titre, nous y voilà.
L.C. Tyler pousse pourtant la référence encore plus loin, puisque, s’il recourt à des fausses pistes, comme dans tout bon roman policier, c’est surtout parce qu’il y a de la part de ses personnages de fausses interprétations. L’hommage à Agatha Christie devient alors joliment parodique, et Homicides… s’avère un festival d’humour anglais, où le bizarre côtoie le ridicule, l’approximation et l’hilarant, avec ce ton pince-sans-rire que nos amis d’outre-Manche maîtrisent si bien. La scène où tous les personnages se retrouvent pour une confrontation finale censée dévoiler le coupable est ainsi une petite merveille de détournement du genre.

Bref, si vous avez envie d’un polar amusant, léger et décalé, appuyé tout de même sur une histoire solide que Lady Agatha n’aurait sans doute pas reniée (la révélation du mystère est alambiquée mais crédible, et la double fin du roman, excellente… mais je n’en dis pas plus !), Homicides… est pour vous !

Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire, de L.C. Tyler
Traduit de l’anglais par Elodie Leplat
Éditions Sonatine, 2013
ISBN 978-2-35584-223-8
278 p., 18€


Danse noire, de Nancy Huston

Signé Bookfalo Kill

Le scénariste Milo Noirlac est mourant, cloué sur son lit d’hôpital. A son chevet, son ami et amant, le réalisateur Paul Schwartz, se prend alors à imaginer un dernier projet commun : écrire une vaste fresque qui retracerait la vie de Milo, mais également celle de ses ancêtres sur les deux générations précédentes, en suivant en particulier la vie misérable de sa mère Awinita, une prostituée indienne, et celle de Neil Kerrigan, fabuleux grand-père quasi chassé de son Irlande natale où il avait rêvé trop fort d’indépendance – un crime contre les Anglais tout-puissants au début du XXème siècle.
L’espace d’une nuit fiévreuse, au rythme de la capoeira que Milo dansait si bien, le rêve d’un grand film se dessine peu à peu…

Il y a certains livres que l’on commence à lire par plaisir et que l’on termine par devoir. Je ne prétendrai pas être un spécialiste de l’œuvre foisonnante de Nancy Huston, mais les trois romans que j’avais lus d’elle auparavant m’avaient plu, voire totalement emballé (Lignes de faille et Instruments des ténèbres). C’est donc avec peine que j’ai dû lutter pour achever la lecture de Danse noire, en ayant à chaque page vaincue la même pensée : « ce livre n’est pas mauvais, c’est juste qu’il me résiste et que je le trouve ennuyeux. »

Huston - Danse noireIl y a plusieurs raisons à cela, la première est formelle et bizarrement paradoxale : la plupart des dialogues des chapitres consacrés à Awinita, ainsi que certains de Neil et Milo, sont écrits en anglais. Le procédé fait totalement sens, dans la mesure où le roman aborde la question de l’identité, à la fois personnelle, historique et nationale, une problématique fondamentale au Québec et au Canada ; le choix de la langue est dans cette perspective un enjeu très important, ainsi que le fait de devoir lutter pour s’approprier une existence linguistique que l’on n’a pas forcément envie d’adopter.
Puis Danse Noire est en partie sous l’influence de James Joyce, dont le monstre littéraire Finnegans Wake mélange lui aussi les langues (mais à un niveau beaucoup plus complexe).
Néanmoins, ce jonglage permanent entre français et anglais est difficile à soutenir, en tout cas mon cerveau n’a jamais pu s’y habituer – et ce ne sont pas les traductions en québécois rustique (!), livrées par Nancy Huston elle-même en note de bas de page, qui peuvent vraiment aider… Du coup, la lecture est souvent laborieuse, hachée, alors même que l’on sent toute l’importance de ce qui se joue à travers ce choix narratif osé.

Puis la construction du livre manque d’évidence, de transparence, alors même que la narration est linéaire pour chacun des trois personnages. Le mélange des trois histoires a cette fois quelque chose d’artificiel, brouille l’ensemble du récit et ne lui apporte pas grand-chose. Surtout que Danse Noire est censé suivre l’écriture sur le vif du scénario, comme l’indiquent les fréquents « ON COUPE » à la fin des scènes, où certaines parenthèses où Paul Schwartz envisage la réalisation ou discute la pertinence de telle ou telle séquence) : le déroulé du film s’avère énigmatique, et j’aurais franchement peur de m’endormir au cinéma si je devais aller voir le résultat final sur grand écran.

Sans parler du fait que certaines histoires sont plus intéressantes que d’autres : celle d’Awinita tourne ainsi très vite en rond, répétant les scènes où la prostituée couche avec ses clients et celle où elle se dispute avec son amant Declan, futur père de Milo, sans que cela nourrisse l’intrigue. Comme ce sont les passages où il y a le plus de jonglage entre l’anglais et le français, cela n’aide pas… Et une fois de plus, j’ai eu l’impression de passer à côté de quelque chose, puisque avec ce personnage, Huston évoque la situation particulière des « Natives », les Indiens du continent nord-américain, privés de tout droit et de tout respect aussi bien aux Etats-Unis qu’au Canada. Encore un sujet essentiel, pourtant pas assez explicité.

Enfin, si l’enfance et la jeunesse de Milo font partie des plus beaux passages du livre, le personnage perd de sa force en grandissant, réduit à une caricature droguée et baisant à tout-va qui méritait mieux que cela – d’autant que l’auteur esquisse quelque chose avec sa découverte du Brésil et de la capoeira, dont les mouvements sont censés rythmer l’ensemble du récit, mais finit par bâcler cet aspect, dans une conclusion expéditive, assortie d’une surprise, certes, mais qui manque de crédibilité et de force.

Bref, si les sujets sont présents dans le roman, palpables mais pas totalement saisissables, si certaines idées ou certains passages parviennent à emporter le lecteur, Danse Noire a quelque chose d’inachevé qui m’a laissé sur ma faim et plus ennuyé qu’autre chose. Une demie-déception.

Danse Noire, de Nancy Huston
Éditions Actes Sud, 2013
ISBN 978-2-330-02265-5
348 p., 21€


Oh, my dear ! de T.J. Middleton

Signé Bookfalo Kill

Chauffeur de taxi dans une petite ville côtière en Angleterre, Al Greenwood aurait la belle vie s’il ne devait pas en passer chaque journée à la merci de sa femme Audrey, qu’il ne supporte plus. A la faveur d’un jour de tempête, il conçoit alors le crime parfait : il s’embusque sur le parcours de la promenade dominicale de sa compagne, la surprend à l’endroit le plus escarpé du chemin et la pousse du haut de la falaise. Par un temps pareil, tout le monde croira qu’elle est tombée par accident, et Al sera tranquille, enfin.
Sauf que, problème, quand le vilain mari rentre chez lui son forfait commis, c’est pour y trouver Audrey en pleine forme… Qui Al a-t-il donc tué par erreur ?

Middleton - Oh my dearEntre ce résumé, la couverture et le titre (français, qui n’a rien à avoir avec le titre original, Cliffhanger, assez dur à traduire dans toute sa subtilité britannique), on pourrait croire que ce livre est une comédie. Et, effectivement, au début, il en a tout l’air, avec des poussées d’humour pas toujours légères d’ailleurs. Du genre, sous la ceinture, et bien gras.

Mais cela ne dure pas. T.J. Middleton est anglais et, en bon auteur d’outre-Manche, il s’intéresse autant, voire plus, aux personnages qu’aux situations. Passée l’énergie des premières pages, Oh, my dear ! devient alors un peu bavard, voire longuet. Le romancier est empêtré dans son excellente idée de départ et il a du mal à la développer. Certes, ses héros sont intéressants, voire attachants, aussi bien Al le narrateur (en dépit de son monstrueux projet, on parvient à épouser le cours de son esprit et à l’apprécier) que sa drôle d’épouse, mal embouchée mais généreuse à sa manière, et tous ceux qui gravitent autour d’eux.

Petit à petit, l’humour devient plus subtil, quoique toujours noir et cynique, tandis que l’intrigue évolue vers plus de gravité, évoquant des sujets comme la paternité et la filiation, la vieillesse. Le suspense s’installe dans le dernier tiers du roman pour déboucher sur une fin inattendue, assez cruelle.

Oh, my dear ! se lit sans passion excessive mais jusqu’au bout, surtout pour la voix mi-sarcastique mi-mélancolique du narrateur, et parce qu’on a envie de savoir comment cette histoire finalement plus tragique que comique va se terminer. Un premier roman à moitié abouti seulement, qui ne me laissera pas un grand souvenir.

Oh, my dear !, de T.J. Middleton
Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié
Éditions Cherche-Midi, 2013
ISBN 978-2-7491-2307-3
304 p., 18,50€

Comme moi, Bouch’ n’a été qu’à moitié charmée par ce roman. L’enthousiasme est plus net en revanche chez Démosthène par exemple… A vous de vous faire votre avis !


Mais qui a tué Harry?, de Jack Trevor Story

Signé Bookfalo Kill

Ah, Sparroswick ! Une charmante petite bourgade perdue en pleine campagne anglaise, avec ses fougères, ses hérissons et ses lapins, ses bungalows aux noms bucoliques, sa minuscule épicerie fourre-tout, ses habitants gentiment excentriques, ses adultères forestiers… et son cadavre. Surgi sans crier gare au pied d’un arbre, il va sérieusement perturber la journée de ses voisins vivants, révéler nombre de leurs petits secrets, et surtout faire se poser sans relâche LA question : mais qui a tué Harry ?!?

Story - Mais qui a tué HarryComme beaucoup de gens en ce moment (et on peut le comprendre), vous cherchez désespérément un livre drôle ? Ne cherchez plus, vous l’avez trouvé. Véritable mode d’emploi de l’humour anglais publié en 1949, Mais qui a tué Harry ? est un festival de gags, de répliques qui tuent et de nonsense, ce ton si typiquement british qu’on envie depuis des siècles à nos voisins d’outre-Manche.

Les personnages étant nombreux, Jack Trevor Story prend d’abord le temps de les camper les uns après les autres. En résulte une série de portraits hilarants, dessinés en quelques traits mordants avec un sens épatant de la concision ironique.
Allez, pour le plaisir, un exemple :

« [Le nouveau capitaine] était un petit homme grassouillet, aux cheveux noirs et raides comme les poils d’un balai, au visage brun et sillonné de rides : une figure de loup de mer avec les yeux candides d’un bébé de trois mois ; un homme à inspirer protection à une femme, confiance à un enfant, frayeur à un lâche et inquiétude à un homme d’affaires ; un homme qui connaissait le monde comme sa poche, sans en avoir vu davantage que les reflets dans les tavernes au bord de la Tamise. (…) Le nouveau capitaine était Mr Albert Wiles, gabarier en retraite des péniches de la Tamise. » (p.13)

Déroulée sur une journée et une nuit, l’intrigue multiplie les rebondissements, les réflexions absurdes et les réactions inattendues. Simple prétexte de départ, le cadavre de Harry sert de catalyseur à une étude de mœurs provinciale, si grinçante et joyeusement macabre qu’on comprend pourquoi elle a inspiré à Alfred Hitchcock l’adaptation cinématographique de ce roman en 1955 (et ceci, même si son public ne l’a pas suivi à l’époque).
Comme dans un vaudeville de haute volée, J.T. Story le bien-nommé tient aussi le suspense jusqu’à la fin (car, oui, qui a tué Harry, bon sang ?!?), qu’il dénoue sur un ultime retournement de situation réjouissant.

Formidablement servi par la traduction de Jean-Baptiste Rossi (alias Sébastien Japrisot !), qui réussit à saisir le ton caustique si singulièrement anglais du romancier, Mais qui a tué Harry ? est un petit bijou de cocasserie, bienvenu en ces temps moroses. Plus efficace qu’une grosse boîte d’antidépresseurs et à seulement 9€, ce livre devrait être prescrit à haute dose et remboursé par la Sécurité Sociale !

Mais qui a tué Harry ?, de Jack Trevor Story
Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Rossi
Éditions Cambourakis, 2013
ISBN 978-2-36624-027-6
157 p., 9€


L’Observatoire, d’Edward Carey

Signé Bookfalo Kill

Le Manoir de l’Observatoire est une vieille bâtisse décrépite. Sa survie au milieu d’une ville lancée à plein régime dans la modernité relève du miracle ou de l’aberration, au choix. Conçu pour accueillir vingt-quatre familles, il ne compte plus que sept résidents, à peine en meilleur état que les murs qui les abritent. Une assemblée de misanthropes bizarroïdes parmi lesquels Francis Orme, le narrateur, fils d’aristocrates fin de race en fin de course, qui ne se sépare jamais de ses gants blancs, exerce le métier de statue dans un jardin public et s’avère kleptomane à ses heures perdues. Dans les autres appartements, on trouve une femme-chien, un homme rongé par la culpabilité qui transpire tout le temps, ou une femme qui – comme dirait Jean-Jacques – vit sa vie par procuration devant son poste de télévision.
Confits dans leur bizarrerie, ces voisins pas ordinaires voient leur quotidien bouleversé par l’arrivée d’une nouvelle locataire, qui se met dans la tête de les réconcilier avec la réalité en les confrontant à leurs secrets et à leurs blessures…

Dix ans après la parution en grand format de l’Observatoire, les éditions Phébus ont la bonne idée de ressortir ce roman hors normes en Libretto, leur collection de semi-poche. Les auteurs vraiment singuliers, à la fois par leur style et leur univers, sont suffisamment rares pour se priver de les soutenir.
Pour situer Carey, peut toujours citer des références. Évoquer son quasi homonyme Edward Gorey, illustrateur au dessin drôlement sombre et à l’humour macabre ; dessinateur lui-même, Edward Carey développe un style qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Gorey – voir, pour s’en convaincre, la couverture du roman, dont il est l’auteur.
Sinon on est un peu obligé de songer à Tim Burton – et c’est vrai qu’une adaptation de l’Observatoire par le papa d’Edward aux mains d’argent, je demanderais à voir.

Mais Carey, c’est juste Carey. Le créateur anglais de cet étrange zoo humain, qui pourrait n’être que fantasque mais qui est plus bien que ça : touchant, profond, visant juste au cœur de l’homme dans toutes ses contradictions, ses chagrins et ses obsessions. Il a de l’affection pour ses déglingués, et il arrive à nous la transmettre – alors que pour la plupart, ce n’était pas gagné, tant ils se distinguent par leurs errances, leur cruauté, leur égoïsme ou manque de discernement.
Carey dépeint des folies plus ou moins douces, guère plus absurdes que nos quotidiens « normaux » ; étrangement, on s’y retrouve plus souvent qu’à son tour. On balance entre fantasmagorie et réalité sans toujours savoir où est la limite, si elle existe encore. Si on sourit parfois, on est surtout saisi par l’atmosphère extrêmement prenante du roman, mélange subtil de mélancolie, de pesanteur et de bizarrerie qui fait justement toute la singularité du romancier. Ça pourrait être déprimant, plombant, mais ça ne l’est pas – grâce littéraire due toute entière au talent de l’auteur. Fascinant, en revanche, oui, voire obsédant.

L’Observatoire fait partie de ces œuvres qui peuvent vous frapper durablement. Je l’avais lu à sa sortie, il y a dix ans, et mon imaginaire en porte toujours la marque, indélébile. Son retour au catalogue de Phébus est une chance à tenter. En tout cas, vous l’aurez compris, je vous y invite fortement !

L’Observatoire, d’Edward Carey
Traduit de l’anglais par Muriel Goldrajch
Éditions Phébus, collection Libretto, 2012
ISBN 978-2-7529-0656-4
428 p., 11,80€