BOULIMIES ADOLESCENTES #3
Avertissement : cet article contient de potentiels spoilers pour qui ignorerait tout de ce roman, et notamment sa fin. Ne vous y aventurez pas si vous avez l’intention de le lire un jour… ou, au moins, évitez les deux derniers paragraphes de la chronique, cela suffira !
L’Écume des jours s’ajoute à la très longue liste des romans lus et relus il y a longtemps, durant mon adolescence, mais plus depuis.
Il s’ajoute aussi, de fait, à la liste tout aussi fournie des livres que j’ai envie de relire, tout en appréhendant de le faire car, au fond, ils sont très intimement liés au moment de leur découverte. S’y replonger trente ans après est un choix à quitte ou double : on peut tout autant être déçu et trahir ce ressenti fondateur, qu’y découvrir de nouvelles choses, de nouveaux axes de compréhension et de lecture, qui enrichiront notre perception de la lecture initiale.
Devoir remonter si loin dans ma mémoire complique également l’écriture de cette chronique. Difficile d’être précis, car le fil du roman et les détails qui y fourmillent se sont estompés avec le temps.
Mais peut-être est-ce mieux ainsi. Ce qui demeure, finalement, est sans doute le plus précieux, car c’est ce qui a véritablement essaimé dans mon esprit.

L’Écume des jours ? J’en garde un souvenir puissamment schizophrène.
Une première partie joyeuse, hétéroclite, vibrant d’invention et de jeux de mots, de néologismes et d’une délicieuse absurdité. Tout y est imprévisible, insaisissable, mais la gaieté qui la parcourt est merveilleusement contagieuse, alors même que de petits icebergs inquiets en sillonnent déjà la surface, entre l’obsession suspecte de Chick pour le philosophe Jean-Sol Partre et toutes ces passions frénétiques entre les personnages, que l’on devine très vite impossibles. Vient pourtant s’y nicher, comme une évidence, la rencontre entre Colin et Chloé, et l’éclat aveuglant de leur amour, beaucoup trop grand et beau pour ne pas tomber de haut.
Survient alors la deuxième partie, terrible, plombée, désespérée et désespérante, des pages qui filent trop vite en fendant le cœur, où l’univers fabuleux, iconoclaste et extravagant de Boris Vian, presque innocent, révèle sa vraie nature, renverse l’envers du décor, implacable et irréversible.
« Plus poignant des romans d’amour contemporains » selon Queneau, L’Écume des jours est aussi, pour moi, un roman intrinsèquement adolescent. Le lire à cet âge de la vie est sans doute le meilleur moment pour en saisir à la fois l’énergie vitale et la chute fatale, et pour en comprendre le tiraillement insupportable entre pulsion de vie et pulsion de mort – car, oui, c’est aussi un roman ayant éperdument besoin d’une psychanalyse.

Étrangement – ou pas, d’ailleurs -, je me souviens avec plus de précision de ma deuxième lecture que de la première. La première relevait de la sidération. Je n’avais jamais lu un livre aussi fou, aussi inattendu, aussi irrévérencieux dans ma jeune vie de lecteur.
La deuxième, en revanche, je l’ai traversée en toute connaissance de cause, en sachant très bien ce qui attendait les personnages – et donc ce qui m’attendait, moi. Et j’espérais, contre toute raison, que les choses iraient mieux cette fois. Que ce foutu nénuphar ne viendrait pas éclore dans la poitrine de Chloé (dont j’étais tout aussi amoureux que Colin, évidemment). Ou alors, au moins, qu’on trouverait moyen de l’en guérir, cette fois. Et que Chick cesserait de se perdre dans son obsession pour Partre. Qu’ils finiraient par être tous heureux. Et que tout finirait mieux…
Durant l’enfance, on découvre tôt ou tard que l’injustice existe, et on le vit fort mal. À l’adolescence, on comprend que l’injustice est constitutive de l’existence, et qu’il est impossible de s’en affranchir, même si c’est intolérable.
L’Écume des jours, pour moi, reste lié à cette prise de conscience. J’ignore ce que Boris Vian y voyait, lui, ce qu’il y projetait. Mais la plus grande liberté de son livre, c’est sûrement d’autoriser ses lecteurs à y lire ce qu’ils ont besoin d’y lire. Et il n’y a rien de plus précieux, ni de plus enrichissant, que de refermer un roman en ayant le sentiment d’avoir éclairci un tout petit peu l’immense zone d’ombre qu’est la vie.

Laisser un commentaire