DÉBUTS D’UN LECTEUR #8
Bon, alors là, c’est du lourd. Et ça nous ramène, une fois encore, en classe de cinquième, dans le cours de français de l’incontournable Madame D.
Nous sommes vers la fin de l’année, alors que la routine du club de lecture a suffisamment pris pour tenter un pari plus osé que les précédents : inscrire au programme le roman d’Émile Zola, Germinal – en version intégrale, s’il vous plaît, pas en abrégé – en nous laissant exceptionnellement trois semaines pour le lire au lieu de deux, en raison du volume conséquent de l’animal.
À Montsou, dix mille mineurs gémissent sous le poids d’une exploitation toujours plus forte ; parmi eux, Étienne Lantier, qui voudrait voir triompher ses idéaux socialistes. Quand la grève éclate, il en devient le chef, guidant les revendications des ouvriers, les incitant à la fermeté. Bientôt le coron est à court de pain, et la rébellion se durcit…
Comme je le disais dans une chronique précédente, Madame D. n’avait pas peur de nous emmener vers des grands (et gros) classiques, quitte à taper au-dessus des lecteurs immatures que nous étions. Elle devait penser, et elle n’avait pas tort, qu’il y avait toujours quelque chose à glaner dans ces livres, quitte à ne pas tout comprendre. Nous inciter à y mettre le nez, c’était déjà l’opportunité de planter une graine que nous pourrions faire pousser plus tard.

C’est ainsi que je l’ai vécu en tout cas pour Germinal. L’adaptation cinématographique de Claude Berri ne sortirait que trois ans plus tard, et j’ignorais alors tout de Zola, hormis son nom que j’avais dû croiser dans la bibliothèque familiale. Je m’y suis plongé avec autant de curiosité que n’importe quel autre livre qui tombait entre mes mains à l’époque, et j’en suis sorti enthousiasmé.
Ce que j’en ai saisi ? Sans doute peu au regard de l’ambition du roman, en soi et dans le contexte des Rougon-Macquart (dont il est le treizième jalon sur vingt), mais c’était déjà quelque chose. Suivant mon paradigme majeur du moment, je l’ai sans doute lu comme un roman d’aventure, ou au moins de combat, de résistance, et de solidarité face à un ennemi dont le pouvoir inique et le cynisme de classe assumé provoquent une injustice qui, fatalement, a dû hérisser le préadolescent que j’étais.
Formidablement campés, selon la méthode naturaliste de Zola, les personnages ont une vérité flagrante, une immédiateté qui transcende les époques et les différences sociales. Puis il y a le décor vertigineux des mines, le spectacle minutieux du quotidien dans les corons, si loin des grandes maisons bourgeoises des patrons et des actionnaires où l’on déguste des brioches toutes chaudes, et la puissance d’écriture de Zola pour distribuer ces idées et ces réflexions.
Et voilà : la graine était plantée.

J’ai relu Germinal au lycée, nanti d’une compréhension plus fine de son contexte et de sa signification, et en ai découvert des pans entiers qui m’avaient échappé à la première lecture. Puis je l’ai repris quelques années plus tard, lorsque j’étais en maîtrise de lettres modernes et que mon mémoire portait… sur Émile Zola. J’avais alors entrepris une lecture complète des Rougon-Macquart – que je n’ai jamais achevée, malheureusement, à cinq ou six volumes près, je crois. (Encore un grand projet pour les années à venir ?)
À la lecture de cette chronique, vous comprenez probablement pourquoi, dans mon parcours de lecture, c’est un livre qui compte. Parce qu’il a sans doute décidé d’une partie de mon parcours universitaire, sans lequel je ne serais peut-être pas devenu libraire. Parce qu’il m’a été offert par une enseignante qui avait décidé que des enfants de douze ou treize ans pouvaient se frotter à des monuments de la littérature française pour peu qu’on leur montre le bon chemin, et la meilleure manière de l’emprunter. Et parce qu’il a contribué à définir certains de mes goûts littéraires qui, depuis, ne se sont jamais démentis.
Pas un livre qui sauve la vie, ni même qui la change, ou si peu… Mais un livre qui la grandit.

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