Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Le Jour d’avant, de Sorj Chalandon

« Des chefs de guerre, il y en a de toutes sortes. Des bons, des mauvais, des pleines cagettes, il y en a. Mais une fois de temps en temps, il en sort un. Exceptionnel. Un héros. Une légende. Des chefs comme ça, il y en a presque jamais. Mais tu sais ce qu’ils ont tous en commun ? Tu sais ce que c’est, leur pouvoir secret ? Ils ne se battent que pour la dignité des faibles. »

Les fans de Kaamelott auront reconnu cette citation tirée du Livre VI de la série, professée par un César vieillissant à un jeune chef de guerre nommé Arturus – futur Arthur, Roi de Bretagne. Quel rapport avec Sorj Chalandon, me direz-vous ? Sans doute aucun, vous répondrez-vous à vous-même, et vous aurez raison.
Sauf que.
Sauf que, en y réfléchissant un peu, il y a plusieurs constantes dans l’œuvre de Chalandon, et parmi celles-ci, cette même obsession pour la dignité des faibles. Des petits, des opprimés, des sans-grade. Les figures de son nouveau roman n’y font pas exception.

Chalandon - Le Jour d'avantLe vendredi 27 décembre 1974, une galerie de la fosse Sainte-Amé des mines de Liévin est dévastée par une violente explosion, due à un coup de grisou. Le désastre laisse 42 hommes sur le carreau.
La vie de Michel Flavent bascule ce jour-là. Pour lui, il manque une victime à ce décompte. Son frère, Joseph, a eu la mauvaise idée de décéder de ses blessures plusieurs jours après, son nom n’est donc pas inscrit dans le registre officiel de la catastrophe. Il est le quarante-troisième mort, mais personne ne le sait.
Cette blessure, cette humiliation, Michel la porte en lui tout au long de sa vie. Quarante ans plus tard, lorsque sa femme est emportée par un cancer, il se sent désormais libre d’assumer la vengeance que son père l’a chargé de mener avant de mourir. Oui, mais se venger de qui ? Des dirigeants de la mine de l’époque, tous sont morts. Tous, sauf un. Lucien Dravelle, porion de la fosse, un petit chef minable qui se pavanait du côté des grands pour ne pas avoir à côtoyer les ouvriers. C’est lui qui doit rembourser la vieille dette des Flavent. Lui, que Michel décide de traquer pour se libérer de ce poids écrasant qui a étouffé son existence…

Pour quelqu’un d’aussi sensible et conscient du monde que Chalandon, les motifs d’indignation ne manquent pas, ni dans la vie de tous les jours, ni dans l’Histoire. Cette fois, il a choisi de partir de la catastrophe de Liévin pour évoquer la vie rude, non seulement des mineurs, mais aussi de tous les ouvriers, ceux dont le travail harassant permet à chacun de vivre décemment, mais que beaucoup regardent de haut, avec ce mépris de classe si cinglant, si écrasant qu’il n’y a rien à faire pour y résister. C’est l’occasion de pages extraordinaires sur le dévouement de ces « petits » pour leur travail qu’ils vivent en mission, sans idéologie ni idéalisme, avec la simple conviction d’agir justement.

Mais dans Le Jour d’avant, le romancier va plus loin que cela. Difficile d’en dire trop, la mécanique surprenante du livre empêche d’être trop bavard. Sachez simplement que nous sommes ici bien au-delà du récit social, qu’il est question de considérations humaines plus fortes, plus intimes, plus poignantes. Le Jour d’avant est un roman bouleversant sur la culpabilité, l’injustice, le questionnement de soi. C’est un livre douloureux, et pourtant d’une retenue exemplaire.
Chalandon y fait jouer toute l’énergie de son style, renouvelant avec toujours autant de bonheur sa capacité à saisir en quelques mots la puissance des sentiments les plus profonds. Dans un paradoxe impossible à expliquer, la douleur, le chagrin, la rage irradient une lumière éclatante, empêchant le roman de basculer dans le sordide ou le plombant, pour l’élever vers des sommets d’émotion étourdissants.

Après Profession du père, où il réglait ses comptes avec l’écrasante ombre paternelle qui dominait l’ensemble de ses premiers romans, je craignais de retrouver un Sorj Chalandon exsangue, vidé de sa moelle vitale. Le Jour d’avant démontre avec brio qu’il n’en est rien, au point de figurer sans hésitation parmi ses meilleurs livres. Le romancier est plus vivant que jamais, et c’est pour moi l’une des excellentes nouvelles de cette rentrée littéraire.

Le Jour d’avant, de Sorj Chalandon
Éditions Grasset, 2017
ISBN 978-2-246-81380-4
329 p., 20,90€

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A première vue : la rentrée Stock 2016

À première vue, chez Stock comme chez la plupart des éditeurs, on voit arriver une rentrée sérieuse comme un premier de la classe, mais manquant clairement de fantaisie (à une exception près peut-être). C’est déjà pas mal, me direz-vous. Mouais, mais on n’aurait rien contre un peu d’excitation et d’inattendu. Pas sûr de les trouver sous la couverture bleue de la vénérable maison désormais dirigée par Manuel Carcassonne, qui aligne de plus beaucoup (trop) de candidats sur la ligne de départ : neuf auteurs français, deux étrangers, ça sent la surchauffe…

Pourriol - Une fille et un flingueAUCUN LIEN : Une fille et un flingue, d’Olivier Pourriol
Elle est sans doute là, la touche de folie de la rentrée Stock ! Ancien chroniqueur littéraire muselé du Grand Journal (expérience amère dont il a tiré un récit décapant, On/Off), mais aussi et surtout spécialiste de cinéma, Pourriol met en scène deux frangins, Aliocha et Dimitri, fans de cinoche et obsédés par le désir de réaliser un film. Comment y parvenir quand on est fauché et inconnu ? En appliquant à la lettre le précepte d’un grand maître du Septième Art : « Un film, c’est un hold up » (Luc B.) Un « braquage » que les deux frères vont tenter de réussir avec l’aide de Catherine D. et Gérard D., en plein Festival de Cannes… Annoncé comme une comédie délirante, Une fille et un flingue est le genre de bouquin qui passe ou qui casse, sans juste milieu. Pourriol a tout le talent médiatique nécessaire pour défendre son livre sur les plateaux de télévision, mais son livre saura-t-il se défendre tout seul ?

Lang - Au commencement du septième jourGENÈSE II, LA REVANCHE : Au commencement du septième jour, de Luc Lang
Je n’ai jamais rien lu de Luc Lang, auteur emblématique de Stock, faute d’avoir réussi à m’intéresser à son travail jusqu’à présent. Cela changera peut-être avec ce nouveau roman, récit d’une vie trop parfaite pour être honnête et qui s’écroule brutalement lorsque la supercherie est dévoilée. Cette vie, c’est celle de Thomas, dont la femme Camille a un jour un terrible accident de voiture à un endroit où elle n’aurait jamais dû se trouver. Tandis que Camille reste plongée dans le coma et que tout s’écroule autour de lui, Thomas entame une vaste enquête qui va lui faire passer en revue toute son existence, sa relation avec son père, ses frère et soeur, ses enfants… Luc Lang revendique l’inspiration de Cormac McCarthy (rien de moins) pour ce roman présenté par son éditeur comme son plus ambitieux.

Sagnard - BronsonALLÔ PAPA TANGO CHARLIE : Bronson, d’Arnaud Sagnard
Premier roman qui met en parallèle une ligne autobiographique et la vie du comédien Charles Bronson, depuis une jeunesse misérable durant la Grande Dépression jusqu’à la gloire hollywoodienne, renommée et richesse dissimulant la hantise quotidienne d’un homme rongé par la peur. Ce genre d’exercice a déjà donné de fort belles choses, notamment sous la plume de Florence Seyvos (Un garçon incassable, autour de Buster Keaton), alors pourquoi pas ?

Bied-Charreton - Les visages pâlesC’EST UNE MAISON BLEUE : Les visages pâles, de Solange Bied-Charreton
Les trois petits-enfants de Raoul Estienne se retrouvent dans la vieille demeure chargée de souvenirs du vieil homme qui vient de s’éteindre. Faut-il vendre la maison ou la garder ? La question agite les héritiers autant que la Manif pour Tous, au même moment, déchire la société française, et oblige les uns et les autres à faire le point sur leurs existences… Je ne sais pas s’il faut attendre grand-chose d’un roman dont les personnages se prénomment Hortense, Charles ou Alexandre, mais bon. Il paraît que c’est « caustique » (dixit l’éditeur).

Berlendis - MauresC’EST L’AMOUR A LA PLAGE (AOU CHA-CHA-CHA) : Maures, de Sébastien Berlendis
Les vacances d’été, la mer, les dunes, le camping, le dancing, l’adolescence, la découverte des filles… Tout ceci est follement original, n’est-ce pas ? Déjà vu, déjà lu, il faudrait vraiment une plume exceptionnelle ou un point de vue extrêmement singulier pour distinguer un tel récit. Toujours possible, mais on n’y croit guère…

Cloarec - L'IndolentePOKER FACE : L’Indolente, de Françoise Cloarec
En 2008, Françoise Cloarec avait signé un succès surprise avec La Vie rêvée de Séraphine de Senlis (qui avait donné une adaptation cinématographique non moins triomphale, Séraphine, avec Yolande Moreau). Elle revient au milieu de la peinture avec cette enquête littéraire sur Marthe Bonnard, dont on découvre après le décès de son peintre de mari, Pierre Bonnard, qu’elle n’était pas du tout celle qu’elle avait toujours prétendu être.

Chambaz - A tombeau ouvertDANS DEUX CENTS MÈTRES, TOURNEZ A GAUCHE : À tombeau ouvert, de Bernard Chambaz
Le 1er mai 1994, le pilote Ayrton Senna se tue au volant de sa Formule 1, en ratant un virage et en allant s’écraser contre un mur à 260 km/h. A partir de ce drame diffusé en direct et en mondovision télévisuelle, Bernard Chambaz tire un roman sur la fascination pour la vitesse, croisant le destin de Senna avec ceux d’autres pilotes célèbres mais aussi avec ceux de ses proches, dont son fils mort dans un accident de la route.

Papin - L'EveilL’AMANTE DU VIETNAM DU NORD : L’Éveil, de Line Papin
Stock lance une auteure de 20 ans dans l’arène, avec un premier roman sous forte influence de Marguerite Duras, une histoire d’amour torride dans la touffeur de Hanoï, la capitale du Vietnam (où est née Line Papin). On annonce une jeune prodige, il faudra voir si elle est authentique.

Gras - AnthraciteAU CHARBON : Anthracite, de Cédric Gras
Dans un décor de guerre, une tragi-comédie sur fond de pays qui s’écroule – ce pays, c’est l’Ukraine, violemment divisée après la sécession en 2014 de la région minière du Donbass qui décide de rejoindre la Russie. Parce qu’il s’est obstiné depuis l’événement à y faire jouer l’hymne national ukrainien, un chef d’orchestre est obligé de prendre la fuite avec son ami d’enfance à bord d’une bagnole aussi décrépite que les paysages industriels qu’ils traversent… Premier roman.

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Reeves - Un travail comme un autreL’ÉNERGIE EST NOTRE AVENIR, ÉCONOMISONS-LA : Un travail comme un autre, de Virginia Reeves
Alabama, années 20. Avec l’aide de son ouvrier agricole, un fermier détourne une ligne électrique de l’Etat pour augmenter le rendement de son exploitation. Tout roule jusqu’à ce qu’un employé paye de sa vie cette installation sauvage. Wilson, l’ouvrier, écope des travaux forcés dans les mines, tandis que son patron est envoyé au pénitencier. Confronté à la violence extrême de la prison, il tente tout de même d’envisager l’avenir… Premier roman de l’Américaine Virginia Reeves.

POÉTER PLUS HAUT QUE SON… : Ce qui reste de la nuit, d’Ersi Sotiropoulos
En 1897, Constantin Cavafy n’est pas encore le grand poète grec qu’il est appelé à devenir. Écrasé par l’affection de sa mère, tourmenté par son homosexualité, à la recherche de son style et de sa voix, il fait un séjour de trois jours à Paris qui va tout changer pour lui. La romancière grecque Ersi Sotiropoulos dresse un portrait littéraire de Cavafy en s’interrogeant sur le lien entre création et désespoir, dans un livre dense et exigeant (une manière polie de suggérer autre chose, je vous laisse deviner quoi).


Joseph, de Marie-Hélène Lafon

Signé Bookfalo Kill

J’étais parti pour écrire un éloge appuyé du nouveau roman de Marie-Hélène Lafon, et puis mon instinct cannibale a repris le dessus et je me suis demandé pourquoi. Oui, pourquoi encenser Joseph, hormis parce qu’il est de bon ton de saluer le travail de la romancière dans les milieux littéraires ? Je vais plutôt être honnête, et avouer que de ce livre lu il y a un gros mois, je ne me souviens déjà plus de grand-chose. Et je vais être encore plus honnête et ajouter que ce n’est sûrement pas de la faute de Marie-Hélène Lafon, mais de la mienne.

Lafon - JosephLa question, à dire vrai, n’est pas de décider si ce livre est bon ou pas. Il l’est d’ailleurs sûrement – à condition d’adhérer à ce genre de style et d’histoire. D’autres gens vous en convaincront mieux que moi : cette estimable romancière, d’une intégrité littéraire sans faille, ne manque pas d’avocats pour plaider sa cause.
Pour que vous compreniez bien de quoi il s’agit, il convient néanmoins d’en dire un peu plus. Joseph est un ouvrier agricole, modeste employé à l’ancienne, au service de fermiers guère plus modernes que lui. Du seuil de la vieillesse, il contemple sa vie passée, se remémore ses patrons, les fermes dans lesquelles il a travaillé, sa famille aussi, son frère parti pour la ville en emmenant sa mère ; et puis Sylvie, son amour enfui, bonheur éphémère qui l’a laissé sans femme et sans enfants.

Il n’y a pas d’intrigue au sens classique du terme, c’est avant tout le portrait d’un homme. Joseph est une ode poétique à un monde suranné qui se finit doucement, ancrée dans le Cantal cher à Marie-Hélène Lafon. C’est beau, littérairement élaboré, loin des clichés du roman de terroir que le résumé pourrait laisser craindre. La romancière a le souci des détails infimes, son livre est un micro-roman minutieux dont les longues phrases imposent de la lenteur et de la réflexion sur l’univers qu’elle décrit.

Oui, c’est très joliment saisi, mais je l’avoue encore une fois, je n’y ai pas été plus sensible que cela. Donc, si vous connaissez déjà le travail de Marie-Hélène Lafon ou que le sujet vous inspire, allez-y, vous ne serez sûrement pas déçus. Pour ma part, c’est tout ce que je peux en dire.

Joseph, de Marie-Hélène Lafon
  Éditions Buchet-Chastel, 2014
ISBN 978-2-283-02644-1
144 p., 13€