Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Rêve général, de Nathalie Peyrebonne

Signé Bookfalo Kill

Devant la France entière, un footballeur renonce à tirer le pénalty décisif pour la victoire de son équipe et rentre tranquillement aux vestiaires.
Une conductrice de métro abandonne sa rame à quai et part se promener dans les rues de Paris. Ce même matin, Le Premier Ministre décide de rester au lit plutôt que d’enchaîner les réunions. Un professeur au collège quitte sa classe en plein cours.
Et, comme ces personnages, et d’autres encore, c’est toute la France qui, petit à petit, renonce à travailler, à suivre le train-train, pour emprunter des chemins de traverse et recommencer à se faire surprendre par la vie – décrétant, sans concertation, un état de rêve général…

Peyrebonne - Rêve généralQui n’a pas rêvé de tout plaquer, de tailler la route, de changer de vie, au moins pour quelques heures, quelques jours volés à la routine ? Nathalie Peyrebonne s’empare avec bonheur de cette idée familière. Avec tendresse et humour, elle croque des personnages à hauteur d’homme, qui donnent corps à leur lassitude ordinaire pour mieux s’en évader, en toute simplicité, héros anonymes du quotidien ou figures chargées de responsabilité.
Insensiblement, le récit tourne à la fable, se teinte légèrement (mais pas trop) de politique, en confrontant notre pays gentiment arrêté à un Président hystérique et colérique – tiens tiens… -, dont le credo sans cesse martelé est la « valeur travail », la France qui se lève tôt – la formule ne figure pas dans le livre mais elle est là, tapie au détour de notre inconscient collectif et des vociférations hypocrites du dirigeant.

Au pragmatisme, au capitalisme, aux discours creux, Nathalie Peyrebonne oppose une écriture rêveuse, louvoyante, qui saisit au vol les songes, les désirs secrets, les évasions mentales. On croise un bon génie jailli d’une bague, on y voit les gardes républicains transformer les guérites de surveillance à l’entrée de l’Élysée en boîtes aux lettres géantes pour doléances improvisées, on s’amuse d’un professeur sérieux qui se métamorphose en entarteur amateur, on s’interroge sur l’opportunité de préparer ou non une tourte médiévale avec des carottes beaucoup trop oranges…
L’auteur exhume également d’un oubli injuste Ferdinand Lop, l’homme qui voulait prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer et délocaliser Paris à la campagne, pour réduire le stress des habitants de la capitale. Tout un symbole, utopiste et humoristique, qui résume à lui seul la philosophie du livre.

Premier roman attachant au titre évocateur, Rêve général se garde heureusement du nombrilisme ordinaire à la française tout en étant connecté à notre réalité morose. Nathalie Peyrebonne y scrute les fissures de l’époque et y engouffre nos désirs d’autre chose, avec légèreté. Un livre dans l’air du temps, malin et poétique, qui fait du bien et donne envie de rêver.

Alors, et si on prenait le temps, nous aussi ?

Rêve général, de Nathalie Peyrebonne
Éditions Phébus, 2013
ISBN 978-2-7529-0816-2
153 p., 13€

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6 Réponses

  1. alexmotamots

    Tu as raison, prenons le temps de rêver, aussi.

    3 avril 2013 à 13:16

  2. Emma13

    Rêver, rêvasser, je ne sais faire que ça. Enfin un roman qui me donne un alibi pour envoyer paître les empêcheurs de rêvasser en rond et de rêver en grand. Et aussi pour fumer. Pour refaire le monde au fond des bistrots. Pour préférer les clowns aux sportifs et la Renaissance aux pseudo innovations d’ennuyeux spectacles contemporains. Pour rester au lit. Pour connaître l’extase en croquant des pastei de nata. Pour faire la cuisine. Pour préférer un instant auprès d’un ami à tous les clinquants honneurs du monde. Pour penser que j’aurai bien vécu, puisque j’aurai beaucoup rêvé. Mon Dieu comme ça fait du bien! Ce roman est tout ce que j’aime. Vivement le prochain, et chapeau l’artiste!

    26 mai 2013 à 00:00

    • C’est si joliment dit qu’il n’y a rien à ajouter.
      Merci pour ce très beau texte – en espérant que Nathalie Peyrebonne aura l’occasion de le lire, car rien sans doute ne saurait lui faire plus plaisir qu’un tel témoignage !
      Cannibalement,
      B.K.

      26 mai 2013 à 14:09

  3. Nathalie Peyrebonne

    Et oui, j’ai lu, merci à Bookfalo Kill pour sa belle critique, à alexmotamots, et à Emma13 (qui aura beaucoup rêvé, et donc bien vécu, ah… et qui le dit avec tant de grâce). Cannibales Lecteurs regorge d’ailleurs de belles choses. Je suis, c’est vrai, gâtée et ravie!

    27 mai 2013 à 21:41

    • Ah, Nathalie, je suis heureux que vous ayez pu lire le commentaire d’Emma13, qui est vraiment magnifique.

      Et heureux bien sûr d’avoir l’opportunité de vous remercier directement pour votre roman si lumineux – le genre d’échappée que la littérature n’offre pas si souvent et dont on a pourtant si besoin…

      Au plaisir de vous relire bientôt !
      Cannibalement,
      B.K.

      27 mai 2013 à 22:31

  4. Emma13

    Un cadeau de la vie! Je repasse ici en espérant qu’il y sera question de « La silhouette, c’est peu », le deuxième roman de Nathalie Peyrebonne…Et merveille des merveilles, je découvre qu’elle a lu mon précédent commentaire sur son premier roman… et qu’elle y a même répondu. Merci l’artiste! Et merci à vous, Bookfalo Kill, le poète-killer…Avez-vous lu le deuxième roman de Nathalie Peyrebonne? Je craignais presque de l’ouvrir, tant j’avais aimé le premier. Pourtant « La silhouette, c’est peu » a su me faire voyager plus loin encore…Un voyage qui m’a menée jusqu’au coeur de ma tentation du retrait du monde: rester là, derrière les carreaux, pour toujours, à regarder la danse silencieuse des flocons de neige…Mais qui a su -c’était une gageure!- me faire revenir au monde, tout doucement…Ce deuxième roman de Nathalie Peyrebonne a la beauté du Perce-neige. Merci à elle. Et qu’elle écrive encore!

    8 avril 2015 à 12:28

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