Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Des noeuds d’acier, de Sandrine Collette

Signé Bookfalo Kill

Après dix-neuf mois en prison pour avoir démoli son frère Max, coupable d’avoir couché avec Lil, sa femme adorée, Théo Béranger prend le large. Il atterrit dans un coin reculé de France, entre campagne et montagne, où il se ressource pendant quelques jours dans une chambre d’hôtes miteuse mais paisible.
Jusqu’au jour où, au terme d’une longue balade, il tombe sur une ferme encore plus décatie et loin de tout. En surgit Joshua, un vieil homme qui lui propose de prendre un café. Quelques heures après avoir été assommé par surprise, Théo se réveille dans la cave de la maison, en compagnie de Luc, reclus là depuis huit ans. C’est le début d’un calvaire insensé, à la merci de deux vieillards complètement dingues…

Collette - Des noeuds d'acierPour son premier roman, Sandrine Collette frappe très fort ! Et ce, d’entrée de jeu : Théo Béranger est un type déplaisant, qui sort de prison entouré d’une aura de violence inquiétante. Il ne tarde d’ailleurs pas à l’exercer d’une manière aussi absurde qu’inutile (je vous laisse découvrir comment), qu’on peut à la fois comprendre et désapprouver parce que c’est stupide dans sa situation.

Et pourtant, on finit par s’attacher à Théo. D’abord parce qu’il n’est pas manichéen, parce que sa violence même a des racines, qui ne l’excusent pas mais l’expliquent. Le décor du puzzle se met en place au fil des pages. On comprend, peu à peu.
Ensuite parce qu’il se retrouve confronté à une violence encore plus effroyable. Là où d’autres avant elle sont tombés dans le piège du trop explicatif, Sandrine Collette se contente de raconter la folie quotidienne de Basile et Joshua, les deux vieillards qui séquestrent Théo et le réduisent en esclavage, le traitant – littéralement – comme un chien. Pourquoi font-ils ça ? On n’en sait rien, on n’a pas besoin de le savoir et ça, l’auteur l’a très bien compris.
C’est le véritable tour de force de Des nœuds d’acier. On éprouve de l’empathie pour Théo, personnage pourtant antipathique de prime abord, parce qu’on partage sa déchéance sans plus la comprendre que lui, avec la même impuissance.

Pour qu’une telle histoire fonctionne, pour faire la différence sur un tel sujet, il faut aussi une plume et du style. Sandrine Collette est largement au niveau. Constamment sur le fil, elle fait évoluer l’histoire avec un souci constant de puissance et de rage qui passe par un choix très sûr et économe des mots, des sentiments et des sensations. Ancré dans le corps en déchéance et dans l’esprit bouillonnant de Théo, elle en saisit les variations, les réflexions, les dérives avec une finesse psychologique et une précision qui ne la font jamais dévier de son sujet.
Elle accorde aussi une place importante aux descriptions des paysages et des décors, personnages à part entière de l’intrigue par leur dureté, leur naturalité implacable. Et maîtrise enfin l’art délicat de l’ellipse, passant sous silence les scènes les plus sordides, parce qu’il est inutile de dire ce que l’imagination suffit à concevoir à partir du peu qui est exprimé auparavant. Une option gagnante, alors que trop d’auteurs choisissent plutôt la surenchère, parce que le voyeurisme est vendeur, ou pour le simple frisson du glauque à bon marché.

Des nœuds d’acier est indéniablement la première grosse claque polar de 2013. Pas difficile puisque l’année commence, certes, mais ce roman devrait marquer durablement les esprits et rester dans les incontournables du millésime. Ce ne serait que justice pour une œuvre aussi aboutie, jusqu’à une fin très réussie, à la fois touchante et cruelle.
Quoi qu’il en soit, les éditions Denoël relancent d’une manière remarquable leur collection « Sueurs froides », en permettant à Sandrine Collette de se faire un nom au passage. Coup double gagnant !

Des nœuds d’acier, de Sandrine Collette
Éditions Denoël, collection Sueurs Froides, 2013
ISBN 978-2-207-11390-5
265 p., 17€

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8 Réponses

  1. Je publie mon billet sur ce livre aujourd’hui aussi. C’est un roman vraiment abouti en effet, glaçant, qui nous fait bien débuter l’année polar.

    23 janvier 2013 à 08:57

  2. je commence à voir fleurir sur la toile de très bons avis de lecture de ce roman. je renouvelle ma confiance suite à ton avis. il faut que je me le procure rapidement!

    23 janvier 2013 à 18:36

    • Oui, le buzz commence à être impressionnant. Sandrine Collette est bien partie pour être l’une des révélations de l’année !
      Si tu le lis, n’hésite pas à revenir déposer ton avis, quel qu’il soit ;-)
      Cannibalement,
      B.K.

      24 janvier 2013 à 08:54

  3. ThanosImperator

    Lu aujourd’hui d’une traite lors d’un voyage en train: ENORME!!!! Sans en dévoiler de trop, le pire passage est certainement celui avec la soeur… Bien écrit et avec des images fortes. Ames sensibles s’abstenir…

    10 mars 2013 à 22:09

  4. Bernard Nelly

    Bonjour !

    Avez-vous lu « La Vérité sur Frankie » de Tina Uebel chez Ombres Noires?
    Je vous conseille vivement ce livre, là aussi il s’agit d’enfermement et de manipulation psychologique. Mais les victimes sont au nombre de trois, le méchant est seul, le tout se déroule sur 10 ans et….. est tiré d’un fait divers. Glaçant, l’auteure s’est attaché à comprendre ce qui se passe dans la tête des victimes. Et belle écriture de surcroît.
    Cordialement.

    Nelly

    27 mars 2013 à 11:33

    • Bonjour Nelly,

      Je n’ai pas encore eu le temps de lire « La Vérité sur Frankie », mais il n’est pas loin, à portée de main – et m’intéresse d’autant plus que l’ami Marin m’en a dit beaucoup de bien.
      J’essaierai donc de m’y plonger rapidement !
      Merci et à bientôt,
      Cannibalement,
      B.K.

      27 mars 2013 à 20:57

  5. Pingback: Un vent de cendres, de Sandrine Collette | Cannibales Lecteurs

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