BOULIMIES ADOLESCENTES #5
Nous sommes le 16 novembre 2017, à la Librairie Passages, à Lyon. Il est aux alentours de 20h.
Je suis en train de réaliser l’un de mes plus grands rêves professionnels : recevoir, le temps d’une soirée littéraire, Timothée de Fombelle.
Écrivain « pour la jeunesse », exceptionnel auteur de romans d’aventure mêlant fantaisie, souffle épique, amour, humour, histoire, poésie, héritier moderne de Dumas et de Verne depuis Vango l’un de mes maîtres. J’attends avec fébrilité chaque nouvelle parution, en espérant avoir l’occasion, un jour, de m’installer à ses côtés pour une discussion sur son travail, son écriture, son inspiration, et partager ce moment avec d’autres lecteurs venus à l’aventure, invités à se glisser dans l’une de ces parenthèses enchantées que sont les rencontres en librairie, d’où il ressort parfois (pas si souvent, soyons honnête) le sentiment de cueillir un tout petit miracle, aussi éphémère que précieux.
Ce soir-là, c’est chose faite. Deux mois et demi plus tôt, Timothée de Fombelle a publié aux éditions de l’Iconoclaste un « récit pour adultes », Neverland, petit pas de côté qui ne s’éloigne pas vraiment du chemin qu’il arpente le reste du temps. Celui de l’enfance, dont il quête ici les trésors infimes, ceux qui nous constituent avant le grand basculement vers le monde des grands.

Lors du temps dévolu aux échanges avec le public, surgit une question attendue mais toujours intéressante : une lectrice demande à l’auteur quels sont ses meilleurs souvenirs de lecture durant son enfance. Timothée réfléchit, cite bien sûr Roald Dahl, d’autres aussi – puis, après une hésitation, en prévenant que ce titre risque de ne parler à personne : Les 79 carrés.
Je ne peux retenir une exclamation. Voici que je partage avec l’un de mes écrivains favoris le souvenir d’une lecture qui, à nombre de gens aujourd’hui, paraît légitimement obscure, le nom de l’auteur américain Malcolm Joseph Bosse n’ayant guère marqué les esprits (bien que l’un de ses romans, L’Homme qui aimait les zoos, ait été adapté au cinéma en France par Jean-Pierre Mocky, sous le titre Agent trouble, en 1987.) Même si Timothée et moi sommes de la même génération, et avions donc quelque chance de croiser la route des mêmes lectures, y compris les plus confidentielles, cette convergence est inattendue, et assez émouvante.
À quatorze ans, Eric est au bord de la délinquance. Il s’est fait accepter par une petite bande un peu louche, des garçons qui partagent son refus de tout ce qui émane du collège et de la société bien-pensante.
Un soir d’été, par hasard, il rencontre un vieil homme, au regard bleu perçant, M. Beck. Et à sa propre surprise, Eric, qui d’ordinaire n’obéit à personne, se retrouve en train de suivre les instructions du vieil homme qui prétend lui apprendre à voir les choses. D’étranges liens se tissent entre eux. Mais la famille d’Eric s’inquiète, ses copains sont furieux de sa désertion, et bientôt toute la bourgade se ligue pour séparer Eric et M. Beck. Eric défend son ami pied à pied…
Pour être honnête, j’ai hésité à glisser ce roman dans cette rubrique. Sans l’anecdote ci-dessus, je ne l’aurais sans doute pas fait. Néanmoins, le fait que Timothée mentionne ce titre comme l’une de ses lectures marquantes de jeunesse a fait remonter aussitôt des souvenirs très nets – et m’a rappelé que j’avais toujours ce livre, oublié quelque part dans la maison de mes parents… (Je l’ai retrouvé depuis !)
Est-ce un livre qui compte ? Je ne sais pas. Je n’en suis pas sûr. Mais un livre qui frappe, oui. Ça compte aussi. Ça veut dire quelque chose.
J’en garde des images très nettes, restreintes mais extrêmement précises, du jeune héros coincé dans ses carrés, prisonnier de cette contrainte apparemment absurde, et trouvant peu à peu, le nez au ras de l’herbe, un sens à sa propre vie… Il y a aussi la confrontation à tout le reste, la jalousie, la crainte, la peur de l’autre, la mesquinerie, qui se dressent peu à peu sur le chemin d’Eric, la volonté de tous ces gens qui veulent décider à sa place et sont convaincus de savoir ce qui est bon pour lui. Avec tout ce que cela peut faire naître de révolte dans le cœur d’un adolescent.
Voilà. Parfois, dans un parcours de lecteur, il y a des jalons moins évidents que d’autres, moins spectaculaires, mais qui font tout de même sens, pour peu que l’on prenne le temps de réfléchir, de bien regarder ce qu’il y a autour de soi, comme le jeune héros des 79 carrés – qui mérite donc, comme d’autres, de figurer dans cette histoire.
Et vous, avez-vous dans votre parcours de ces petits livres discrets, égarés, qui ont tout de même de l’importance à vos yeux puisque vous ne pouvez les oublier ?

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