Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

L’Aliéniste, de Caleb Carr

Signé Bookfalo Kill

Avant de prendre quelques jours de vacances (en emportant quelques livres, évidemment), je vais vous confier un petit secret.
Je vais vous parler de mon roman policier préféré de tous les temps.

A force de parcourir ce blog, vous aurez compris, je pense, que j’aime particulièrement le polar. J’en ai lu un bon paquet depuis plus de quinze ans que je me passionne pour ce genre sous toutes ses formes (thrillers, romans noirs, historiques, psychologiques…), mais il en est un en particulier qui, pour moi, surpasse tous les autres. Il est paru en 1994, je l’ai lu en 2000 et je ne m’en suis jamais tout à fait remis.
Avec l’Aliéniste, le (trop rare) romancier américain Caleb Carr a signé l’un des authentiques chefs d’œuvre du genre, classique instantané et maître-étalon pour beaucoup d’auteurs, de critiques et d’éditeurs – ces derniers n’hésitant pas à le citer régulièrement, et généralement à tort, sur les quatrième de couverture de leurs parutions.

L’Aliéniste, qu’est-ce que c’est ?
C’est d’abord une histoire, forte, sombre et passionnante. Carr nous entraîne à New York, en 1896. Théodore Roosevelt, futur Président des États-Unis, est alors préfet de la ville. Engagé dans la nécessaire modernisation d’une police rongée par la corruption, il est confronté à une vague de crimes atroces dont les victimes sont de jeunes garçons des bas-fonds qui se prostituent pour survivre. Dans l’ensemble, tout le monde préfère ignorer ce massacre, estimant que ces gamins sont des dépravés qui n’ont ce qu’ils méritent – et craignant également que, si le bruit de ces meurtres se répandait, il ne suscite une vague d’émeutes sans précédent dans les quartiers populaires.
Mais Roosevelt ne l’entend pas du tout ainsi. Il fait donc appel, officieusement, à son ami Laszlo Kreizler, aliéniste (c’est-à-dire psychiatre avant l’heure) de génie, pour qu’il détermine un profil psychologique du tueur qui permette de l’identifier au plus vite – une méthode révolutionnaire pour l’époque.
Entouré d’une équipe hétéroclite et tout aussi iconoclaste que lui – un journaliste rebelle, deux policiers jumeaux et adeptes de techniques modernes, la première femme membre de la police de New York, et les deux serviteurs de l’aliéniste, un géant noir et un gosse qu’il a sauvé de la rue -, Kreizler se lance avec méthode dans une bataille contre le temps et contre les sceptiques qui doutent du bien-fondé de ses théories…

Comme je ne veux pas en faire des tonnes et qu’une bonne lecture vaut mieux qu’un long discours, je vais juste évoquer les points forts du roman :

la puissance et la véracité des personnages, tous exceptionnels, de l’équipe d’enquêteurs aux seconds couteaux en passant par les personnages réels (Roosevelt, le banquier Morgan…)

la reconstitution historique du New York de l’époque, appuyée sur une solide documentation et un art de la restitution littéraire par lequel Caleb Carr n’oublie jamais qu’il est romancier plutôt qu’historien : le résultat est totalement crédible mais jamais didactique, donc jamais ennuyeux. Un tour de force.

la modernité du récit, en dépit de son ancrage dans le temps : Carr ne cherche pas à sonner « vieillot » pour paraître plus vrai. Au contraire, il traite de manière moderne ce qui, pour l’époque, paraissait révolutionnaire (la psychiatrie, la médecine légale, les sciences du comportement), et parvient à nous en faire ressentir la nouveauté – alors même qu’à notre époque, tout ceci nous paraît d’une évidence absolue.

la langue sublime de Caleb Carr : d’un point de vue strictement littéraire, c’est un très grand livre, superbement écrit et mené, construit de manière classique mais impeccable, sans aucune faiblesse de rythme et sans recourir à aucune facilité artificielle de type « cliffhanger à chaque fin de chapitre ».

la force d’un grand thriller psychologique : par la voix du journaliste John Schuyler Moore, Caleb Carr nous immerge dans une une enquête psychologique d’une grande minutie, au cours de laquelle, de recherches sur le terrain en longues discussions de Kreizler et ses acolytes, se dessine petit à petit le portrait de l’assassin. C’est si captivant qu’on a l’impression de faire partie de l’équipe – dont chaque membre est un personnage à part entière, extrêmement attachant – et de collaborer activement à l’enquête. Certains passages, par leur seule intensité, m’ont arraché de véritables frissons.

Bon, je voulais éviter d’en faire des tartines, désolé… mais rien à faire, dès que je parle de l’Aliéniste, je m’enflamme, ça pourrait durer des heures. Et en annonçant que c’était mon polar préféré, je ne pouvais décemment pas faire dans l’ellipse, une telle annonce exigeait justification.
Donc je m’arrête là. Vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous ne vous êtes pas encore frotté à ce sommet de la littérature policière – et sachez que je vous envie d’avoir encore la chance de pouvoir le découvrir !

L’Aliéniste, de Caleb Carr
Traduit par René Baldy et Jacques Martinache
Éditions Pocket, 1999
ISBN 978-2-266-07224-3
575 p., 7,60€

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10 Réponses

  1. Je partage ton enthousiasme pour ce livre extraordinaire. Plus qu’un polar, un grand livre tout court. Ca me donne envie de le relire, tiens. A noter qu’il en a écrit une suite, qui m’avait bien plu aussi…

    16 juillet 2012 à 09:29

    • Merci Gilderic !

      Tu as raison de mentionner la suite, je voulais le faire en fin d’article, mais comme ma bafouille était déjà bien longue, j’ai oublié…

      J’en dis un mot pour ceux qui ne la connaissent pas : L’Ange des ténèbres nous permet de retrouver Laszlo Kreizler et son équipe, cette fois confrontée à une tueuse redoutable. Carr procède à l’inverse de l’Aliéniste, puisque cette fois, on connaît l’identité de la meurtrière dès les premières pages. La difficulté pour les enquêteurs est de trouver les indices qui prouveront sa culpabilité à coup sûr – une superbe idée, qui permet de renouveler l’intérêt romanesque de la série, tout comme l’est le changement de narrateur (Stevie Taggert, le jeune garçon qui fait le cocher pour Kreizler, à la place du journaliste John Moore.)

      J’en profite d’ailleurs pour pousser un bon coup de gueule public : si je n’ai pas mentionné non plus l’Ange des ténèbres, c’est parce que ce roman est épuisé ! Les éditions Pocket, habituées de ces pratiques purement commerciales et parfaitement exaspérantes pour les amoureux des livres, ne l’ont pas réimprimé depuis au moins deux ou trois ans, ses ventes n’étant sans doute pas suffisantes pour justifier un nouveau tirage.
      Un nouveau roman de Caleb Carr étant annoncé en fin d’année aux USA – et donc peut-être l’année prochaine en France ? -, on peut toujours rêver d’une réimpression – mais sans trop se bercer d’illusions non plus…

      Cannibalement,
      B.K.

      16 juillet 2012 à 11:36

      • Je ne savais pas qu’il était épuisé. C’est bien dommage…

        16 juillet 2012 à 11:41

  2. aaaaaaaah l’aléniste….un souvenir mémorable de lecteur. J’avais 17 ans, j’ai frissoné et adoré. Tu me donnes envie de le relire !!! merci

    24 juillet 2012 à 17:26

    • Merci pour ton commentaire, Guillome !
      Ecrire l’article m’a procuré le même effet, j’ai glissé L’Aliéniste dans mon sac de vacances ;-)
      Bonne relecture alors !
      Cannibalement,
      B.K.

      27 juillet 2012 à 18:16

  3. Je me rappelle avoir bien aimé, mais sans plus. Quelques longueurs….

    29 juillet 2012 à 16:32

    • Ah ça, oui, c’est un thriller qui prend son temps, lent, descriptif et très minutieux. J’imagine que l’on peut s’y ennuyer – même si ça n’a jamais été mon cas, évidemment ;-)

      29 juillet 2012 à 18:55

  4. Un très bon roman qui, malgré tout de même quelques longueurs, captive et se révèle très convaincant. Très bon polar!

    9 août 2012 à 22:21

  5. J’ai lu il y a longtemps l’Aliéniste et j’avais passé un très bon moment avec cette lecture. Par contre je n’ai jamais réussis à finir l’Ange des ténèbres. J’ai beaucoup de mal avec les livres dont on connais déjà le tueur…

    12 août 2012 à 16:57

    • Dans le cas de L’Ange des ténèbres, j’ai trouvé que c’était une excellente idée. Cela permettait à Carr de recycler les techniques développées dans l’Aliéniste, en inversant juste le processus.

      Mais c’est vrai que c’est particulier, un polar dont on connaît le coupable depuis le début… Tu ne dois pas aimer Columbo, alors ;-)

      Cannibalement,
      B.K.

      13 août 2012 à 17:01

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