Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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COUP DE COEUR : 14 juillet, d’Eric Vuillard

Signé Bookfalo Kill

Même les plus quiches en histoire savent de quoi on parle lorsqu’on évoque la date du 14 juillet. Événement fondateur de notre histoire contemporaine, pierre angulaire de la Révolution Française, la prise de la Bastille est connue de tous, et même toi, oui toi qui pionçais au fond de la classe contre le radiateur, quand on te dit « 14 juillet », tu penses… oui, bon, d’abord « jour férié ». Mais ensuite tu es capable de te rappeler le discours de Camille Desmoulins qui contribue à enflammer Paris, le peuple en armes massé au pied de la forteresse pour réclamer de la poudre, le siège furieux, la prise éclair de la forteresse, la libération de ses sept pauvres prisonniers (au lieu des dizaines fantasmés), le massacre du gouverneur de Launay dont la tête a été promenée sur une pique dans toute la ville…

Vuillard - 14 juilletComment dès lors proposer un récit original de cette fameuse journée ? Il fallait qu’il y ait une idée neuve dans le projet, et pour cela, on peut faire confiance à Eric Vuillard, dont la spécialité consiste justement à s’emparer d’un fait historique pour en tirer une matière littéraire fulgurante d’intelligence – voir le superbe Tristesse de la terre sur Buffalo Bill, par exemple.
Dans son 14 juillet, le projet de Vuillard est tout simplement de délaisser les manuels d’histoire, l’iconographie usuelle, et de raconter l’événement en se glissant dans la foule. Célébrer les anonymes, nommer et citer les gens du peuple qui ont fait tomber la Bastille. Gratter sa plume au ras du bitume et en tirer la matière la plus viscérale qui soit. Et il y parvient avec un brio confondant.

Vuillard commence en effet par résumer le contexte politique et économique qui constitua le terreau de la Révolution. Quelques pages, pas plus, mais quelles pages ! Il va à l’essentiel sans faire de raccourcis, et parvient au passage à élaborer une chambre d’échos dans laquelle nos actuels temps troublés se réverbèrent avec une précision assourdissante – faisant par exemple du fameux Necker, si apprécié du peuple, une sorte de Jérôme Kerviel de l’époque, un spéculateur sans limite :

« Et puis, ce fut Necker de nouveau, afin de rassurer la Bourse, car c’est à la Bourse, déjà, qu’on prenait la température du monde. (…) Il avait commencé sa belle carrière chez Girardot, une banque d’affaires franco-suisse (…) Il ne se tint pas aux directives qu’on lui avait laissées et prit une position hasardeuse – comme ces traders qui, de nos jours, jettent leurs ordres entre les mâchoires du monstre, en espérant que cela passe. Et cela passa. Il réalisa d’un coup un formidable bénéfice de cinq cent mille livres. On le prit aussitôt pour associé. » (p.39)

S’appuyer sur le passé pour mettre en perspective le présent, la démarche n’est pas neuve mais elle reste intéressante, et Vuillard propose plusieurs parallèles qui frappent et font réfléchir. Mais c’est la suite de sa démarche, sa manière d’isoler à tour de rôle les véritables acteurs de la journée, qui étonne le plus. Jamais on n’a raconté le 14 juillet de cette manière, au plus près des gens, au cœur de l’événement. Paris prend forme et vie, grouillante, furieuse, impatiente, joyeuse, incroyablement diverse. La chaleur intense nous écrase, nous prenons avec enthousiasme la moindre arme qui nous tombe sous la main, nous roulons péniblement des canons dont nous ne savons pas nous servir jusqu’à l’énorme forteresse, nous nous rions des députés pathétiques qui tentent de négocier on ne sait quoi pour contenir l’inévitable violence ; nous voyons tomber les morts, nous tentons de sauver les blessés, debout aux côtés de tous ceux dont Vuillard a retrouvé les noms, lisant les relations que certains ont fait de leur implication.

Eric Vuillard n’est pas historien, 14 juillet n’est pas un livre d’histoire. Dans sa démarche, il ajoute la liberté du romancier, ce qui lui permet de dire au début du chapitre « La foule » :

« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain. »

Cette appropriation, il l’accomplit dans une langue d’écrivain virtuose, qui se gargarise d’argot, d’un vocabulaire grouillant et d’expressions à l’emporte-pièce pour créer un style gai, percutant, aussi agité que l’immense foule venue faire tomber la Bastille.

Bref, quel livre ! Inclassable, brillant, inspiré, vivant, ce 14 juillet mériterait d’être inscrit dans les programmes scolaires pour démontrer que l’Histoire, quand elle est abordée avec esprit et liberté, peut toujours être passionnante, même quand elle aborde des sujets apparemment rebattus.

14 juillet, d’Eric Vuillard
Éditions Actes Sud, 2016
ISBN 978-2-330-06651-2
200 p., 19€

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L’Aliéniste, de Caleb Carr

Signé Bookfalo Kill

Avant de prendre quelques jours de vacances (en emportant quelques livres, évidemment), je vais vous confier un petit secret.
Je vais vous parler de mon roman policier préféré de tous les temps.

A force de parcourir ce blog, vous aurez compris, je pense, que j’aime particulièrement le polar. J’en ai lu un bon paquet depuis plus de quinze ans que je me passionne pour ce genre sous toutes ses formes (thrillers, romans noirs, historiques, psychologiques…), mais il en est un en particulier qui, pour moi, surpasse tous les autres. Il est paru en 1994, je l’ai lu en 2000 et je ne m’en suis jamais tout à fait remis.
Avec l’Aliéniste, le (trop rare) romancier américain Caleb Carr a signé l’un des authentiques chefs d’œuvre du genre, classique instantané et maître-étalon pour beaucoup d’auteurs, de critiques et d’éditeurs – ces derniers n’hésitant pas à le citer régulièrement, et généralement à tort, sur les quatrième de couverture de leurs parutions.

L’Aliéniste, qu’est-ce que c’est ?
C’est d’abord une histoire, forte, sombre et passionnante. Carr nous entraîne à New York, en 1896. Théodore Roosevelt, futur Président des États-Unis, est alors préfet de la ville. Engagé dans la nécessaire modernisation d’une police rongée par la corruption, il est confronté à une vague de crimes atroces dont les victimes sont de jeunes garçons des bas-fonds qui se prostituent pour survivre. Dans l’ensemble, tout le monde préfère ignorer ce massacre, estimant que ces gamins sont des dépravés qui n’ont ce qu’ils méritent – et craignant également que, si le bruit de ces meurtres se répandait, il ne suscite une vague d’émeutes sans précédent dans les quartiers populaires.
Mais Roosevelt ne l’entend pas du tout ainsi. Il fait donc appel, officieusement, à son ami Laszlo Kreizler, aliéniste (c’est-à-dire psychiatre avant l’heure) de génie, pour qu’il détermine un profil psychologique du tueur qui permette de l’identifier au plus vite – une méthode révolutionnaire pour l’époque.
Entouré d’une équipe hétéroclite et tout aussi iconoclaste que lui – un journaliste rebelle, deux policiers jumeaux et adeptes de techniques modernes, la première femme membre de la police de New York, et les deux serviteurs de l’aliéniste, un géant noir et un gosse qu’il a sauvé de la rue -, Kreizler se lance avec méthode dans une bataille contre le temps et contre les sceptiques qui doutent du bien-fondé de ses théories…

Comme je ne veux pas en faire des tonnes et qu’une bonne lecture vaut mieux qu’un long discours, je vais juste évoquer les points forts du roman :

la puissance et la véracité des personnages, tous exceptionnels, de l’équipe d’enquêteurs aux seconds couteaux en passant par les personnages réels (Roosevelt, le banquier Morgan…)

la reconstitution historique du New York de l’époque, appuyée sur une solide documentation et un art de la restitution littéraire par lequel Caleb Carr n’oublie jamais qu’il est romancier plutôt qu’historien : le résultat est totalement crédible mais jamais didactique, donc jamais ennuyeux. Un tour de force.

la modernité du récit, en dépit de son ancrage dans le temps : Carr ne cherche pas à sonner « vieillot » pour paraître plus vrai. Au contraire, il traite de manière moderne ce qui, pour l’époque, paraissait révolutionnaire (la psychiatrie, la médecine légale, les sciences du comportement), et parvient à nous en faire ressentir la nouveauté – alors même qu’à notre époque, tout ceci nous paraît d’une évidence absolue.

la langue sublime de Caleb Carr : d’un point de vue strictement littéraire, c’est un très grand livre, superbement écrit et mené, construit de manière classique mais impeccable, sans aucune faiblesse de rythme et sans recourir à aucune facilité artificielle de type « cliffhanger à chaque fin de chapitre ».

la force d’un grand thriller psychologique : par la voix du journaliste John Schuyler Moore, Caleb Carr nous immerge dans une une enquête psychologique d’une grande minutie, au cours de laquelle, de recherches sur le terrain en longues discussions de Kreizler et ses acolytes, se dessine petit à petit le portrait de l’assassin. C’est si captivant qu’on a l’impression de faire partie de l’équipe – dont chaque membre est un personnage à part entière, extrêmement attachant – et de collaborer activement à l’enquête. Certains passages, par leur seule intensité, m’ont arraché de véritables frissons.

Bon, je voulais éviter d’en faire des tartines, désolé… mais rien à faire, dès que je parle de l’Aliéniste, je m’enflamme, ça pourrait durer des heures. Et en annonçant que c’était mon polar préféré, je ne pouvais décemment pas faire dans l’ellipse, une telle annonce exigeait justification.
Donc je m’arrête là. Vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous ne vous êtes pas encore frotté à ce sommet de la littérature policière – et sachez que je vous envie d’avoir encore la chance de pouvoir le découvrir !

L’Aliéniste, de Caleb Carr
Traduit par René Baldy et Jacques Martinache
Éditions Pocket, 1999
ISBN 978-2-266-07224-3
575 p., 7,60€


La Tour Noire, de Louis Bayard

Signé Bookfalo Kill

Dans son premier roman, Un oeil bleu pâle, Louis Bayard faisait d’Edgar Poe, alors jeune élève de l’école militaire américaine de West Point, l’assistant de l’enquêteur-narrateur. Cette fois, dans la Tour Noire, c’est à deux figures mythiques de l’Histoire de France qu’il s’attaque : Vidocq, l’ancien bagnard devenu chef de la Sûreté, et Louis XVII, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dont la mort en détention à l’âge de dix ans a suscité beaucoup d’interrogations et de fantasmes.

Le premier et le plus persistant de ces fantasmes : celui que l’on a surnommé « l’enfant du Temple » ne serait en fait pas mort en prison… Comme d’autres avant lui, Bayard s’empare de l’idée pour jouer avec tout au long du récit. Sans chercher à faire oeuvre d’historien ni à offrir une nouvelle théorie révolutionnaire sur la question, il tisse sa toile de romancier autour de ce mystère et lui offre une variation intelligente et poétique, qui s’avère suffisamment plausible pour satisfaire le lecteur.

L’autre intérêt du roman, c’est bien sûr le personnage de Vidocq. Sa manière de le mettre en scène est parfaitement crédible : hâbleur, provocateur, malin, grossier, manipulateur, fascinant, extrêmement brillant ; en un mot, grandiose, tel qu’on se représente cette figure marquante et bien réelle du XIXe siècle. Pour autant, Vidocq n’est pas le héros du roman, et finit même par devenir secondaire au fil des pages : c’est l’un de mes petits regrets, car chacune de ses apparitions apporte du spectacle et de la folie au récit.

Comme son nom ne l’indique pas, Louis Bayard est américain. Le détail est d’importance, car on pouvait dès lors craindre une reconstitution de l’époque « à l’américaine », avec son lot de facilités et de clichés sur la France. Il n’en est heureusement rien. Bayard s’est documenté avec sérieux, et il a su mettre le fruit de ses recherches au service de son histoire, sans chercher à rendre son récit « exotique » ou clinquant.
Puis il y a son style, assez singulier, qui présente un rythme particulier auquel il faut s’habituer durant les premières pages. C’était déjà le cas dans Un Oeil bleu pâle, signe que l’auteur a déjà un coup de patte, une manière bien à lui de raconter ses histoires, et qu’il ne nous livre pas un énième roman historique sans originalité ni saveur.

Si vous cherchez donc un bon polar historique, pas prise de tête mais sérieux, bien mené et agréable à lire, la Tour noire est une excellente option !

La Tour noire, de Louis Bayard
Editions Pocket, 2011 (édition originale : le Cherche Midi, 2010)
ISBN 978-2-266-18890-6
442 p., 7,90€