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À première vue : la rentrée Rivages 2020

rivages


Intérêt global :

sourire léger


Rarement prolifique, la rentrée des éditions Rivages fait cette année dans le minimalisme. Deux titres, un français et un étranger. Et plutôt deux solides références de la maison. C’est propre, c’est net, c’est équilibré : rien à dire !


Miguel Bonnefoy - HéritageHéritage, de Miguel Bonnefoy

Sucre noir, son précédent roman, était brillant, surprenant et magnifiquement sensoriel. Son nouvel opus s’annonce dans une veine similaire. Héritage est une saga familiale qui met en scène plusieurs générations de la famille Lonsonier au cours du XXe siècle. Des coteaux du Jura jusqu’aux prisons chiliennes en passant par les tranchées de la Somme, Lazare le Poilu, Thérèse l’amoureuse des êtres ailés, Margot l’aviatrice et son fils révolté Ilario Da volent vers leur destinée, liés par la légende mystérieuse d’un oncle disparu.

Barbara Kingsolver - Des vies à découvertDes vies à découvert, de Barbara Kingsolver
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine Aubert)

Au XXIe siècle, Willa Knox, une journaliste indépendante, aide son fils à traverser une crise existentielle. Au XIXe siècle, Mary Treat est une scientifique émérite oubliée malgré sa proximité intellectuelle avec Darwin. Des années les séparent mais toutes deux sont liées par un intense besoin de liberté ainsi que par une maison.
Mine de rien, cela faisait sept ans, depuis Dans la lumière, que nous n’avions aucune nouvelle de Barbara Kingsolver, belle voix de la littérature américaine contemporaine, auteure saluée notamment de L’Arbre aux haricots et des Yeux dans les arbres.


BILAN



Lecture très probable :

Héritage, de Miguel Bonnefoy


Hével, de Patrick Pécherot

Dans un vieux bahut d’avant-guerre, André et Gus trimballent du fret sur les routes défoncées et enneigées du Jura. Poissards et hantés par leur passé, ils courent après les clients et au-devant des ennuis avec l’entêtement buté des ânes aiguillonnés par la carotte du malheur.
Un homme parcourt la région à pied, évitant les routes, les villes, et les barrages de pandores de plus en plus nombreux. Il cherche André. Ce qu’il lui veut ? Sûrement pas du bien.
On est en 1958. La Guerre d’Algérie fait rage, loin là-bas. Loin ? Pas tant, en fait.

Pécherot - HévelLe style de Patrick Pécherot est un régal à chaque fois renouvelé. Vivace, imagé, gouailleur, percutant. Quelle verve ! Il n’y a pas grand-monde pour écrire comme lui aujourd’hui, et pour cause : c’est sans doute une langue d’un autre temps, héritage croisé des polars de Léo Malet ou Jean Amila, et du cinéma d’Audiard bien sûr. Pour autant, rien de suranné chez Pécherot. Son écriture est bien plus vivante et authentique que celle de nombre de ses contemporains, parce qu’elle est naturelle, évidente et fluide. Un régal, je vous dis, d’autant plus gourmand qu’il est rare.

Pour ceux qui, néanmoins, gardent un souvenir mitigé de sa précédente sortie (Une plaie ouverte) : rassurez-vous. Si Hével est à nouveau remarquablement construit, sa structure n’est pas aussi élaborée, ni le contexte aussi complexe. Soucieux comme le plus souvent d’asseoir son intrigue sur un solide fond historique, Pécherot choisit cette fois la Guerre d’Algérie comme fond dramatique. Il le fait à sa manière, avec une distance qui n’exclut pas la justesse, en s’engageant avant tout derrière ses personnages et leurs ombres chargées en douleur – personnages dont il narre les errances dans des décors à la fois magnifiques et sombres, des forêts blafardes de neige près de la frontière suisse aux petites villes tiraillées d’ennui, de misère ou de racisme contextuel – en pleine guerre d’Algérie, il ne fait spécialement pas bon d’avoir une « gueule de métèque »…

Afin d’ajouter au plaisir déjà immense de la lecture, Hével est en outre parcouru d’apartés réjouissants sur l’art de raconter une histoire. Ces mots-là, Pécherot les place dans la bouche d’un Gus revenu de tout, qui relate aujourd’hui les faits d’alors à un journaliste avide de sensations fortes et de révélations choquantes. Pas le genre du vieux Gus, ni de Patrick Pécherot qui en fait son porte-parole, avec une ironie violente qui fera vibrer ceux pour qui le polar n’est pas qu’affaire d’effets de manche.

Hével, de Patrick Pécherot
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2018
ISBN 9782072785054
224 p., 18€