Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Esprit d’hiver, de Laura Kasischke

Signé Bookfalo Kill

Le 25 décembre, Holly se réveille plus tard que d’habitude, tenaillée par une angoisse sourde et tenace. Tandis que son mari, Eric, part précipitamment à l’aéroport où ses parents l’attendent déjà, elle s’attelle à la préparation du déjeuner pour la bonne douzaine d’invités que le couple reçoit rituellement le jour de Noël.
En fin de matinée, une tempête de neige imprévue s’abat sur la ville, obligeant les convives à se décommander et retardant le retour d’Eric. Holly se retrouve seule chez elle avec Tatiana, sa fille adolescente adoptée des années auparavant en Sibérie, dont le comportement s’avère vite inhabituel. Sans parler de ce sentiment d’inquiétude qui, loin de quitter Holly, ne cesse de peser sur elle alors que s’égrènent les heures d’une journée pas comme les autres…

Kasischke - Esprit d'hiverL’Américaine Laura Kasischke a le chic pour vous planter en quelques mots une atmosphère bien poisseuse et vous y engluer jusqu’à la fin. Elle le fait de manière insidieuse, par strates successives qui, mine de rien, au détour parfois d’une phrase anodine, ajoutent peu à peu des informations décisives sur les enjeux de l’intrigue et le comportement des personnages.
Ce qui, au début, ne paraît être qu’un jeu de répétitions de mots et de phrases (dont l’obsessionnelle « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux » qui ouvre le roman), devient un système de construction circulaire dans lequel le lecteur se retrouve enfermé jusqu’à l’asphyxie. Laura Kasischke écrit comme un boa constrictor étouffe sa proie, lentement mais sûrement.

Ce huis clos inquiet trouve pourtant des échappées grâce à des flashbacks nous ramenant soit en Sibérie, au moment où Eric et Holly sont allés chercher Tatiana encore bébé pour l’adopter, soit dans des épisodes de la vie familiale. Des souvenirs parsemés de signes et de symboles jouant sur le registre de l’horreur sourde (une petite tombe dans un jardin, une porte fermée sur une pièce interdite…), qui ne font rien pour alléger l’atmosphère, et amènent eux aussi à la terrible conclusion de l’histoire.

Chantre de l’étrangeté quotidienne, où l’objet le plus anodin peut devenir vecteur de mystère ou de menace pour peu qu’on le regarde sous un angle différent, Laura Kasischke signe avec Esprit d’hiver un drame psychologique retors, doublé d’un roman d’angoisse terriblement obsédant, qui laissera des traces dans votre imaginaire bien longtemps après avoir refermé le livre. Redoutable.

Esprit d’hiver, de Laura Kasischke
Traduit de l’américain par Aurélie Tronchet
Éditions Christian Bourgois, 2013
ISBN 978-2-267-02522-4
276 p., 20€

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La Prophétie de l’abeille, de Keigo Higashino

Signé Bookfalo Kill

Un hélicoptère doté d’une technologie révolutionnaire est prêt pour un vol de démonstration à l’intention de son commanditaire, l’Agence de défense du Japon. Mais, sous les yeux incrédules des ingénieurs et de leurs familles présents sur le site, le gigantesque appareil prend son envol tout seul et s’éloigne sans que quiconque ait le temps de réagir.
Quelques minutes plus tard, l’hélicoptère se place en vol stationnaire au-dessus d’une centrale nucléaire, et une revendication parvient aux autorités nippones, signée « l’Abeille du ciel » : si toutes les centrales du Japon ne sont pas immédiatement arrêtées, l’appareil s’écrasera sur la centrale lorsqu’il sera à court de carburant, provoquant une catastrophe sans précédent.
Déjà épineux, le problème se complique encore plus lorsque l’un des ingénieurs découvre que son fils, âgé d’une dizaine d’années, était à bord de l’hélicoptère lorsque celui-ci a détourné…

Higashino - La Prophétie de l'abeilleKeigo Higashino est le nouveau prodige publié par Actes Noirs, la collection polar d’Actes Sud. Au Japon, c’est l’un des grands noms du genre, et après avoir lu deux des trois romans déjà parus en France, La Maison où je suis mort autrefois et Le Dévouement du suspect X, je comprends pourquoi. Le monsieur est doué, capable de changer de style et de passer avec évidence du roman d’ambiance typiquement japonais à une enquête tortueuse et jubilatoire.

En revanche, pour ce qui est du thriller, j’attendrai éventuellement un autre titre de sa part… Car rien à faire, cette Prophétie de l’abeille ne m’a jamais convaincu. Rythme flagada, intrigue poussive, répétitions, personnages trop nombreux et dénués de personnalité, résumés à un nom et une fonction…
Puis le roman est truffé de détails techniques assommants, sur les différents systèmes de pilotage d’un hélicoptère ou sur le fonctionnement des centrales nucléaires, Higashino restituant trop fidèlement une documentation abondante, sans se préoccuper de la rendre captivante pour tenir en éveil le lecteur de son roman. Résultat : on s’ennuie, on perd le fil et quand on décide de zapper, il est déjà trop tard.

L’intérêt retombe d’autant plus que Higashino choisit une narration quasi minute par minute sans parvenir à en exploiter le potentiel naturel de suspense. Au contraire, il fait du remplissage en multipliant les personnages comme autant de points de vue sur ce qui se passe – sauf qu’il ne se passe pas grand-chose. Il faut attendre longtemps, bien au-delà de la page 150, pour voir un peu d’action (le projet de sauvetage de l’enfant coincé dans l’hélico), et encore cette action va-t-elle s’étendre encore sur des pages et des pages…

Le pire, c’est que le sujet de La Prophétie de l’abeille est intéressant, ou aurait pu l’être… Paru au Japon en 1995, le roman évoque la périlleuse situation nucléaire du pays, se montrant ainsi prophétique plus de quinze ans avant Fukushima. Le message contenu dans les ultimes pages vibre ainsi de justesse humaniste et écologiste – mais il est trop tard, malheureusement, pour faire de ce polar une réussite. Dommage.

La Prophétie de l’abeille, de Keigo Higashino
Traduit du japonais par Sophie Refle
Éditions Actes Sud, coll. Actes Noirs, 2013
ISBN 978-2-330-01958-7
438 p., 23,50€